Pour aller plus loin : puiser à la source
VEILLÉE POUR LA VIE :
HOMÉLIE DU
CARD. VINGT-TROIS (28 MAI 2009) (1)
Lois de bioéthique,
prier pour les parlementaires
Frères et Soeurs,
Dans
le débat qui s'est ouvert dans notre pays à propos de la révision des lois de
bioéthique, les arguments et les réflexions, les raisonnements et les
propositions s'échangent et s'expriment de toutes sortes de manières.
Nous-mêmes, évêques de France, avons exprimé les nôtres avec suffisamment de
clarté et une certaine publicité, afin que nul ne doute de ce que nous souhaitons
partager à nos concitoyens. Mais cette veillée de prière que les évêques d'Ile
de France ont souhaité vivre ce soir avec vous et tous ceux qui se joignent à
nous et unissent leurs prières aux nôtres, poursuit une autre visée. Il nous a
semblé que dans ce grand débat aux enjeux tellement considérables pour l'avenir
de notre humanité, nous pouvions être plus que des interlocuteurs crédibles, ou
des provocateurs qui incitent nos partenaires à affiner leur réflexion et leurs
arguments. Nous avons pensé que nous devions apporter ce quelque chose dont
personne ne parle et qui ne se dit pas en termes de licéité de tel dispositif
ou de telle décision législative : le
sens
même de la vie humaine, cette réalité à la fois humaine et mystérieusement
divine.
Et
pour cela, plutôt que d'ajouter un nouveau message au corpus de la réflexion
morale de l'Église depuis des décennies, il nous a paru important de
poser un acte qui soit un signe du sens que
nous reconnaissons à la vie humaine, qui se devait d'être une démarche
devant Dieu, vers Dieu et pour Dieu. C'est le sens de l'invitation que vous
avez reçue, de notre rassemblement de ce soir et de notre prière. Nous venons
d'entendre des témoignages émouvants. Comme tous les témoignages, ils nous ont
donné à voir des situations particulières. Mais ils visaient surtout à ouvrir
nos esprits et nos coeurs à la réalité profonde de ce que vivent un certain
nombre de nos contemporains. Peut-être l'évangile qui vient d'être proclamé
peut-il nous aider à mieux comprendre le sens ultime de ces témoignages ?
Dans la rencontre d'Elisabeth et de Marie
il y a en effet des choses visibles, que l'on peut décrire, il y a des
choses invisibles auxquelles l'interprétation des choses visibles nous conduit,
et il y a un mystère.
Ce qui est visible
c'est qu'elles sont enceintes. Cette réalité, qui est celle de quantité de
femmes en tout temps et en tous lieux, a une visibilité évidente et d'une
certaine manière banale. Comme le témoignage que nous avons entendu tout à
l'heure nous l'a montré, cette réalité visible ne porte pas en elle-même sa
signification propre. Mais elle
nous
tourne cependant vers la réalité invisible qui est à la source de cette vie que
portent ces femmes.
L'évangile
de saint Luc a pris soin de faire précéder le récit de la Visitation de celui
des annonciations. Il nous montre
que
pour Elisabeth comme pour Marie, leur grossesse n'est pas simplement un
phénomène physiologique, ou le fruit de l'union d'un homme et d'une femme.
Elisabeth avait en effet dépassé l'âge d'être enceinte et Marie ne connaissait
point d'homme. L'Evangile nous révèle que la conception de Jean-Baptiste comme
celle de Jésus sont liées à un don spécifique. Mais ces récits ne nous sont pas
simplement donnés pour nous faire comprendre que nous sommes devant des
personnages exceptionnels. Ces deux cas particuliers mettent en valeur une
réalité vraie de toute vie humaine.
Le
don fait par Dieu à Elisabeth, comme l'engendrement de l'Esprit-Saint en Marie,
sont des signes qui nous ouvrent au fait que par delà l'invisible de toute
conception, il y a le mystère de la vie humaine. Le surgissement de
l'existence ne se résume pas à être seulement une réalité humaine. Il est tout
ensemble une réalité humaine et divine, non seulement parce que toute vie vient
de Dieu mais aussi parce que l'amour et la fécondité de l'amour viennent de
Dieu.
Notre foi nous ouvre à ce mystère et nous
appelle à participer à sa fécondité, si nous ne nous
laissons pas arrêter par l'apparence, et si nous ne nous abandonnons pas à la
séduction de l'invisible, pour être entraînés au-delà. Comment notre foi nous
aide-t-elle à comprendre, respecter et accompagner la vie de tant d'hommes et
de femmes qui «
n'ont plus figure humaine
» comme cela est dit du Christ en sa Passion ?
Comment faire lorsque la signification invisible d'une vie en rend la
dignité humaine imperceptible ? Comment reconnaître en chaque personne, ce
qui dépasse infiniment ce que voyons ou ce que savons, ce que chacun de nous a
reçu sans le savoir et sans le voir ? Ainsi, frères et soeurs, notre veillée de
prière n'est pas une manifestation. Nous ne sommes pas venus ici pour infléchir
quoique ce soit. Nous sommes ici pour poser un acte de foi, dont nous espérons
qu'il touchera nos coeurs, pour nous qui participons à cette veillé de prière,
et pour ceux qui, sans y participer, pourront en avoir quelque écho ou tout
simplement apprendront qu'elle a eu lieu.
Oui, la vie donnée par Dieu dans
l'existence humaine est un mystère qui nous ouvre au mystère plénier qu'est la
vie même de Dieu :
-
C'est pourquoi nous ne pouvons accepter
qu'aucune vie soit perçue comme une menace et un danger.
-
C'est pourquoi nous ne pouvons accepter que
l'intelligence et l'ingéniosité humaines soient mises au service de la lutte
contre la vie.
-
C'est pourquoi nous ne pouvons accepter que la
fécondité soit une culpabilité.
-
C'est
pourquoi nous ne pouvons accepter que l'imperfection soit une condamnation à
mort.
-
C'est pourquoi nous ne pouvons accepter de nous
donner à nous-mêmes le droit de trier, de choisir et de condamner.
-
C'est pourquoi nous ne pouvons accepter que
l'homme et la femme soient acculés à transformer leur relation d'amour en une
relation de crainte.
-
C'est
pourquoi nous ne pouvons accepter que le fruit de l'amour soit fabriqué sans
l'amour.
Mais
c'est aussi pourquoi nous
souhaitons et
nous espérons que la venue d'un enfant en notre temps soit vécue comme une
bénédiction, que la mission des parents puisse être une source de joie et
d'épanouissement, que les plus généreux d'entre nous sachent se mobiliser pour
entourer et accompagner jusqu'au bout tous ceux que la vie blesse, que la
maladie affecte et que l'espérance déserte.
Frères
et soeurs, nous allons à présent invoquer le Dieu puissant et vivant qui a
envoyé son Fils pour que nous ayons la vie.
Nous
allons
intercéder pour celles et ceux
dont la vie est fragile ou blessée.
Nous
allons prier pour tous celles et ceux qui sont appelés à définir le cadre
législatif des lois de bioéthiques, pour les médecins, les chercheurs, le
personnel soignant et tous ceux qui peuvent être en ce monde les serviteurs de
la vie s'ils la choisissent, plutôt que les complices de la mort.
Nous
vous invitons à prolonger la prière de ce soir dans les jours et les semaines
qui viennent. Ainsi elle ne sera pas l'effet d'un instant, mais la mise en
oeuvre de cette attitude radicale de foi, qui nous tourne vers Dieu et nous
conduit à rendre grâce devant la vie qu'il nous donne en plénitude. Amen