Le
gouvernement espagnol panique. Depuis le début de l'année, plus de 6000 Africains sont arrivés aux portes de l'Espagne par mer. Une fois là, ceux et celles qui n'ont pas péri se lancent à l'assaut du "paradis" européen, tel qu'ils l'ont vu à la TV et traversent toutes les frontières.
Pourquoi sont-ils toujours plus nombreux à quitter ainsi leur pays et à risquer leur vie ? Un regard sur les
accords commerciaux avec le Sud et les
pratiques exportatrices des pays industrialisés, dans ce cas l'Europe et la Suisse, donnent une partie de la réponse.
Les
Accords de Partenariats Economiques Régionaux (APER) entre les pays ACP (Afrique Caraïbes Pacifique) et l'Union Européenne (UE), sont en pleine discussion. Ils mettent fin aux avantages que leurs accordaient les anciens pays colonisateurs pour se conformer aux règles de l'OMC, mais vont encore plus loin que l'OMC dans leurs exigences. Lors d'une récente rencontre des ministres africains du commerce à Nairobi dans le cadre de l'Union Africaine, ceux-ci ont émis de nombreuses réserves envers les APER : "
L'Union européenne ne doit pas exiger plus que ce qui a été décidé à Doha, notamment en ce qui concerne la propriété intellectuelle (brevets pharmaceutiques)
et les services (banques, finances). Elle doit montrer plus de flexibilité et d'asymétrie (
traitement spécial et différencié) pour promouvoir vraiment le développement et pas seulement le libre-échange, surtout avec les pays moins avancés." Les ministres africains s'étonnent aussi que les propositions
européennes ne mentionnent pas la fin des énormes subventions agricoles (coton, poulet, lait, sucre, etc) qui appauvrissent tragiquement des milliers de petits agriculteurs et éleveurs africains et leur familles sans aide sociale, les empêchant d'écouler leurs produits qui sont plus chers car non subventionnés. Les ministres demandent plus de temps et un support technique et financier pour se hisser à un niveau de développement leur permettant une concurrence juste. Mais ce qu'ils ne disent pas c'est que la majorité des pays africains doit effectuer toute une réforme de leur législation.
Partout en Afrique subsaharienne, des organisations paysannes s'organisent et mobilisent leur société civile pour convaincre leur gouvernement de négocier des accords à l'avantage de la paysannerie qui constitue environ 70 % de la population africaine. La puissante organisation paysanne de l'Afrique de l'Ouest (
ROPPA) veut sauver la politique agricole de la Communauté des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) en demandant que les accords respectent la souveraineté alimentaire. Elle
veut introduire une bande tariffaire de 50 % sur les produits alimentaires importés, étant donné que les tarifs douaniers en Europe sont encore plus élevés. Mais il n'est pas sûr que certains pays africains adoptent toutes les recommandations de leur paysannerie, préférant satisfaire les électeurs des villes, les élites du pays et autres considérations politiques. La pauvreté grandissante des paysans qui ne produisent plus à cause de la concurrence déloyale provoque l'insécurité alimentaire. Les
pauvres n'ont même plus les moyens d'acheter la nourriture importée d'Europe meilleur marché, ils choisissent alors l'émigration comme l'ont fait nos ancêtres des régions pauvres de Suisse.
Dans le cadre de l'AELE (Norvège, Islande, Lichtenstein, Suisse) ou indépendamment, la Suisse passe des accords bilatéraux avec les pays du Sud qui vont dans le même sens que l'UE. Tout en ouvrant son marché à quelques produits agricoles non-sensibles, elle réclame l'ouverture des marchés pour ses biens industriels et ses banques. D'après des données statistiques partielles citées par la Déclaration de Berne, la Suisse importe plus de l'Afrique subsaharienne qu'elle n'y exporte, 1,76 mia de francs contre 1,16 mia, mais il s'agit essentiellement de pétrole du Nigeria et de métaux précieux d'Afrique du Sud. Le commerce est donc très réduit. Cependant l'aide publique suisse à l'Afrique est importante, 311 mio, et l'aide privée 108 mio. Ce qui est très préoccupant et devrait changer, ce sont les flux de capitaux privés africains investis dans les banques suisses, souvent par des fiduciaires, qui se monteraient à 19 mia de francs. On voit là aussi la responsabilité des Africains qui investissent peu chez eux.
Parmi les dispositions des Objectifs du Millénaire acceptés en 2000 par tous les pays membres de l'ONU, il y a, outre le but de diminuer la grande pauvreté de moitié d'ici à 2015, celui de mettre en place un partenariat mondial pour le développement, d'alléger la dette, d'augmenter l'aide au développement, et d'instaurer un système commercial et financier plus juste ! Or, ni l'Union Européenne, ni la Suisse ne suivent vraiment ces recommandations dans leurs accords commerciaux qui devraient être précédés d'accords politiques ici comme en Afrique.
Au vu de ce qui précède, on ne doit donc pas s'étonner que les flux migratoires des pauvres augmentent.
Christine von Garnier
Antenne suisse du Réseau Afrique-Europe Foi et Justice
17 mai 2006
Sommaire