L'Etat veut-il
tuer Internet en France ?
21 Avril 2007 Le Figaro Philippe Jannet(1)
Discrètement, en marge de la campagne, le gouvernement prépare un décret qui, s'il
était appliqué, tuerait l'Internet
"made in France".
Sous prétexte
de surveiller au plus près les
internautes, un décret d'application de la loi sur la confiance dans l'économie numérique du 21 juin 2004,
exige que les éditeurs de sites, les hébergeurs, les opérateurs
de téléphonie fixe et mobile et les
fournisseurs d'accès à Internet,
conservent
toutes les traces des internautes et
des abonnés au mobile. Ceci pour les délivrer à la police judiciaire
ou à l'Etat, sur simple demande.
Au-delà du
coût incroyable que cette
conservation représenterait, cette
mesure ne pourrait que
déclencher une
défiance immédiate des Français à
l'égard de leur téléphone mobile ou fixe, comme à l'égard des acteurs français
d'Internet, assassinant instantanément l'économie numérique française, pourtant décrite comme
stratégique par nos chers candidats.
Le décret en préparation exprime le fantasme
"Big Brother" : tout savoir sur tout
et tous, même l'impossible. Selon ce texte, les opérateurs
téléphoniques, les fournisseurs d'accès
à Internet, les hébergeurs et les responsables de services en ligne (sites Web, blogs, etc.), devraient
conserver pendant un an à leurs
frais toutes les coordonnées et traces invisibles que laissent les
utilisateurs :
-
Lors
d'un abonnement téléphonique ou à Internet,
-
Lors
de leurs déplacements avec un téléphone
allumé,
-
Lors
de chaque appel ou de chaque connexion à Internet, de chaque diffusion ou consultation sur le Web d'un article, d'une
photo, d'une vidéo, ou
-
Lors
de chaque contribution à un blog.
En substance,
devraient être
conservés les mots de passe, "pseudos", codes d'accès
confidentiels et autres identifiants,
numéros de carte bancaire, détails de paiement, numéros de téléphone, adresses e-mail, adresses
postales, le numéro de l'ordinateur ou du
téléphone utilisé, le moyen d'accès à un réseau, les date et heure
d'appel, de connexion et de chacune de
leurs consultations ou contributions sur un site Internet.
À tant vouloir
être exhaustif, le texte imposerait d'identifier quiconque, en France, aura mis en ligne, modifié ou supprimé une
virgule dans son blog, un
"chat", ou sur le Web. Techniquement, on peut, certes, tenter de savoir qui s'est connecté à un site et
constater sur Internet ce qu'il diffuse à
un instant donné.
Mais en
cherchant à conserver la trace de la publication d'un contenu qui aura, par la suite, été retiré, le texte impose
de facto de
mémoriser systématiquement tout ce qui est mis en ligne, modifié et
supprimé sur "l'Internet français".
De l'avis unanime des spécialistes, c'est économiquement et techniquement impossible. Même les
Etats-Unis de George W. Bush et leur
"Patriot Act" post-11-Septembre n'ont jamais envisagé pareille
conservation ou réglementation, qui
soulèverait sans doute l'opinion publique américaine d'aujourd'hui, mais s'opère sans bruit en France.
Le
coût, aussi bien pénal qu'économique, d'un tel dispositif
serait colossal pour la France. En cas de
résistance, ou juste de passivité, la sanction encourue est lourde :
les fournisseurs d'accès à Internet ou
les sites Internet français qui ne conserveraient
pas toutes ces données seront passibles de 375 000 euros d'amende et leurs dirigeants, d'un an
d'emprisonnement et 75 000 euros d'amende, sans compter la fermeture de l'entreprise, l'interdiction d'exercer
une activité commerciale, etc.
Lors d'une
réunion organisée en catimini le 8 mars 2007 par les ministères de l'intérieur et des finances - le ministère de
la justice jouait, une nouvelle fois,
les absents -,
certains professionnels
ont fait valoir, notamment, que cette
conservation leur coûterait très cher en stockage informatique et en moyens humains. De plusieurs dizaines de
milliers à plusieurs millions d'euros
par an de perte nette. Pourtant, la plupart des sites Web, les Web radios, les
blogs, la vidéo à la demande ou mobile, sont encore en quête d'un modèle économique pérenne. Déjà
insécurisée par la complexité des enjeux de
propriété intellectuelle, l'économie numérique de demain - celle du
contenu et pas seulement de l'accès -
serait encore fragilisée par une telle surenchère réglementaire franco-française.
En imposant aux entreprises françaises
d'être des auxiliaires de justice ou
des "indics", l'Etat fragilise tout un pan de l'économie de demain et de la démocratie d'aujourd'hui,
en favorisant qui plus est, la domination
déjà outrancière des grands acteurs internationaux de l'Internet, qui ne seront pas impactés à l'étranger. Jusqu'alors,
seuls les fournisseurs français d'accès
à l'Internet et hébergeurs étaient soumis à cette exigence et l'Etat, qui avait promis des compensations
financières aux coûts induits par une
surveillance des moindres faits et gestes de leurs clients, met tant de mauvaise grâce à s'acquitter des
indemnités dues que certains d'entre
eux ont renoncé à en réclamer le règlement, préférant envisager la délocalisation pure et simple de leurs
activités...
Ces menaces
proférées par quelques poids lourds de
l'Internet en France font sourire Bercy, qui semble n'avoir pas encore compris qu'Internet est un réseau mondial dont
de nombreux prestataires peuvent
s'établir et payer leurs impôts presque où bon leur semble.
Il reste que la
confusion des genres est totale.
Toutes
les données conservées seraient
accessibles à la police administrative (RG, DST, etc.)
comme à la police judiciaire,
pendant un an. Les réquisitions administratives pour la "prévention du terrorisme"
seraient également conservées un an dans des fichiers tenus par les ministères de l'intérieur et de la défense. Les
réponses à ces mêmes réquisitions - nos
traces, donc - seraient, pour leur part, conservées pendant trois ans supplémentaires et communicables à la
police judiciaire. Ainsi, des données
récoltées sur la base de requêtes
administratives initialement motivées par la prévention du terrorisme
pourraient se retrouver dans le dossier d'un juge d'instruction en charge d'une
affaire de droit à l'image, de
diffamation ou de contrefaçon, par exemple, sans que les personnes mises en cause par des traces
informatiques vieilles de 4 ans,
puissent connaître - ni contester - l'origine ou la pertinence de ces
données, ni le contexte dans lequel
elles avaient été recueillies, en dehors de toute procédure judiciaire, sans magistrat ni contradictoire, quatre
ans auparavant.
Ce projet de
décret constitue donc une véritable menace
de mort. Il est
inquiétant pour
trois raisons essentielles.
- 1° D'abord, le
coût.
À vouloir faire conserver et restituer par les entreprises, sous peine d'investissements à perte, de prison et
d'amendes, des traces qu'elles n'ont pas
de raisons ou de possibilité d'avoir, la France créerait une distorsion
de concurrence au détriment de sa
propre économie numérique, pourtant motrice de
notre croissance. Un internaute choisira plus aisément un site non
surveillé qu'un site français pour s'informer,
même s'il n'a rien à craindre de sa
recherche.
- 2° Ensuite, la
confusion
entre le renseignement d'Etat et la
justice, qui relègue la séparation des pouvoirs au rang de fiction juridique.
- 3° Enfin, le risque qu'un tel dispositif ferait
peser sur la régularité des procédures judiciaires au regard de
notre procédure pénale. C'est-à-dire le
risque de priver une politique de sécurité de toute efficacité.
Certes, le gouvernement consultera la CNIL, brandie en
épouvantail par les ministères. Mais
l'avis de celle-ci, même défavorable, sera dépourvu du moindre effet
juridique depuis la refonte de la loi
informatique et libertés intervenue en 2004. Certes, l'équilibre entre
sécurité, croissance, libertés et efficacité est complexe. Au demeurant, aucune de ces valeurs ne
s'illustre dans ce projet de décret, dont la
rédaction est aujourd'hui laissée à un consensus entre technocrates
et techniciens qui, quels que soient
les résultats des échéances électorales, seront encore là demain. Ce qui
pourrait n'être qu'un décret illisible de
plus est aujourd'hui une menace de mort pour le développement du
numérique en France et pour tous les
acteurs concernés de près ou de loin par celui-ci, de la presse aux blogueurs, la grande
distribution, les opérateurs de
téléphonie, les fournisseurs de logiciels, les fabricants
d'ordinateurs, etc.
Sous prétexte de
lutter contre la menace réelle du terrorisme,
l'Etat français prend - comme aucun autre -
le
risque de tuer une part non négligeable
de l'avenir du pays, sans aucun état d'âme et dans le silence
assourdissant d'une campagne
présidentielle omniprésente sur Internet, mais muette sur le développement de l'Internet.