Analyse de trente ans de dette extérieure
de l’Equateur (1976 à 2006)
par la commission spéciale d’investigation (CEIDEX) :
Suite à la préoccupation soulevée par le haut niveau d’endettement du
pays, le gouvernement équatorien
demandait, en 2006, la mise en place d’une commission spéciale d’investigation
avec le mandat :
-
De vérifier la légitimité de la dette extérieure,
-
D’analyser l’impact socio économique des
renégociations,
-
De vérifier la réalisation des projets et leurs
objectifs et
-
D’émettre des recommandations pour la définition de politiques
d’endettement responsables.
Le rapport final de cette commission a été rendu public en février 2007.
Dans le document on retrouve des éléments révélateurs qui expliquent le
pourquoi et le comment de l’endettement actuel de l’Equateur qui, avec en
moyenne 22% de son budget national consacré au service de la dette extérieure,
se trouve parmi les plus élevées de l’Amérique latine.
Du boom pétrolier des années 70 et l’expansion de l’endettement qui en
découle au refinancement de la dette publique par l’Etat dans les années 90, en
passant par les politiques d’ajustement structurel promues par les Institutions
financières internationales depuis les années 80 le rapport passe en revue
l’évolution de l’endettement de l’Equateur. Une des principales raisons de l’accumulation de dette vient du
démantèlement progressif, depuis les années 80, du rôle de l’Etat en tant que
planificateur du financement du développement du pays et l’éclatement de
celui-ci en une multitude d’unités d’exécution opérant en totale
désarticulation. Cette absence de régulation a permis, par ailleurs, la
prolifération d’opérations spéculatives qui ont contribué à augmenter le niveau
d’endettement. Le rapport recommande dés lors la mise en place urgente d’une
instance unique qui centralise le traitement des questions liées à
l’endettement du pays ainsi qu’un audit sur la dette équatorienne. Cela afin de
récupérer une politique souveraine d’endettement après trente ans d’absence. On
peut espérer qu’avec le gouvernement de Rafael Correa, proactif dans ce
domaine, une impulsion soit donnée dans ce sens. Voici un aperçu général du
rapport.
De l’origine et l’expansion de la dette
Depuis les années 70, avec
la flambée des revenus du pétrole, on assiste en Equateur à une politique
favorable à l’endettement extérieur pour
le financement public et privé. Cette situation va se rendre, quelques années
pus tard, insoutenable.
En 1978, une modification dans la Constitution équatorienne va marquer un
tournant définitif dans la politique d’endettement du pays. A partir de ce moment-là, le Parlement est
dépourvu de son rôle dans la politique d’endettement du pays laissant la
voie libre aux pratiques de corruption et clientélisme de la part des hommes
politiques qui étaient, à la fois, responsables financiers.
Dans la même période, d’autres changements au niveau de la politique
monétaire et dans la législation nationale se sont opérés rendant de plus en
plus facile l’endettement irresponsable du secteur privé, à des fins notamment
spéculatifs. Ainsi, au début des années
80, suite aux successives dévaluations du sucre se produit une importante crise
financière dans le secteur privé. Pour y faire face l’on assiste au
sauvetage connu comme « sucrétisation » de l’Etat équatorien au
secteur bancaire qui détenait les dettes des entreprises nationales. Ce
processus a consisté, en définitive, à la transformation
d’une dette privée en dette publique et a, par ailleurs, engendré une multiplication de la dette par six, passant
de 1650 millions $ à 7500 millions après la « sucrétisation ».
Une bonne partie des reformes légales se sont produites sous l’influence
des IFIs afin de garantir le remboursement de la dette. Il s’agit, entre autres
du décret reconnaissant les dettes impayables ou l’émission de bons de l’Etat
en devises pour couvrir une partie de la dette privée. Enfin, la loi générale
d’institutions du secteur financier, approuvée en 1994, visait à assouplir les
contraintes légales et, par là, à promouvoir la création d’entités financières.
Du refinancement de la dette publique externe …
Avec l’assouplissement du
cadre légal et constitutionnel, l’Equateur a continué à augmenter son
endettement durant les années 90 en émettant des nouveaux bons d’Etat dont les
Bond Brady. En 1993 l’Etat émet des bons à la hauteur du
solde de la dette publique externe, soit 909 millions $. Il s’agit donc bien
d’un financement de la dette externe qui avait, à son tour, servi à financer
une dette des années 1983 à 1985. En 1994, un nouveau décret permet l’émission
de nouveaux bons et des accords avec des banques étrangères.
…à la restructuration de la dette extérieure
Suite à la crise financière
de 1999, une nouvelle opération de sauvetage est menée consistant à l’échange
de bons « Brady » et « Eurobons » par des bons
« Global » à des taux d’intérêt d’entre 10 et 12%. Cette restructuration s’est opérée sous un nouveau décret en 2000. Deux
ans plus tard, une nouvelle loi de responsabilisation et de transparence
fiscale voit le jour, garantissant le remboursement de la dette publique avec
les ressources du pétrole. On pérennise ainsi les dettes contractées pendant
les années 80, dont une bonne partie avait été émise à des fins spéculatives.
La multiplication d’unités de gestion de projets de
développement
Dans ce contexte de dérégulation et de flexibilisation du cadre légal
rythmé par les organisations multilatérales, l’Equateur assiste à une prolifération d’unités chargées de gérer
les projets financés par des crédits extérieurs mais agissant sans aucune
articulation entre elles et en coordination déficiente avec le gouvernement.
D’une part la mauvaise gestion et les disfonctionnements du système (qui en
absence d’organe de planification et de contrôle efficace subordonnait les
normes nationales à celles des IFIs) et d’autre part les conditions onéreuses
de remboursement imposées au pays (qui n’était pas considéré comme suffisamment
pauvre pour bénéficiaire de conditions plus favorables) ont encore alourdi le
poids de la dette du pays.
La lourdeur de la dette dans le budget équatorien
Entre 1976 et 2006, la dette extérieure accumulée de l’Equateur est de
29 976 millions $, dont la plupart envers les institutions multilatérales et
les banques étrangères. En moyenne, 388.6 millions $ sont consacrés
annuellement au remboursement de la dette extérieure équatorienne (hors dettes
multilatérales). Sur les trente années
analysées, cela représente une moyenne de 22% du budget national consacré à la
dette, l’un des pourcentages les plus élevés de la région. C’est surtout à
partir des années 80, sous les
ajustements structurels, que l’on observe une augmentation du budget consacré au remboursement de la dette, passant
de 11.4% en 1981 à 21.17% en 1982 pour atteindre des pics de jusqu’à 37% en 1995 ou 31% en 2001. Ces
chiffres sont à mettre en lien avec les dépenses sociales, qui souffrent d’un
sous financement chronique dans le budget de l’Etat. Ainsi, malgré l’exigence
constitutionnelle de consacrer 30% du budget aux dépenses d’éducation, ce
chiffre a été atteint seulement en 1980, tournant, en général, autour de 10%.
Les dépenses en santé, quant à elles, n’arrivent qu’à environ 5% du budget.
Depuis 1976 l’Equateur a payé plus de 35 000 millions $ en service de la
dette (dont près de la moitié corresponde aux intérêts) et doit encore
rembourser plus de 10 000 millions en concept de capital.
Vers un audit de la dette équatorienne
En conclusion, et conséquence directe de la
mauvaise gestion de l’Etat durant cette période, la commission a dû faire face
à des chiffres contradictoires et à des informations peu fiables. Afin de garantir une gestion cohérente et à
long terme de la dette du pays, la commission demande, comme premier pas,
la mise en place d’une entité centrale
de contrôle et de gestion, claire et transparente, de la dette ainsi que des
renégociations dans le cadre d’une planification nationale. Enfin, le
rapport demande la création d’une commission
spéciale pour l’investigation et l’audit de tous les prêts contractés par
l’Etat équatorien afin d’identifier les responsables nationaux et
internationaux des irrégularités. Dans une perspective plus large, la
commission demande la mise en place d’un Tribunal international d’arbitrage de
la dette souveraine sur base d’un code financier international.
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