Questions et
réponses sur le procès engagé par Novartis en Inde
(8 mai 2007)
Quel est le point
de départ des actions en justice de Novartis?
En janvier 2006, le
Bureau indien des brevets a rejeté la demande de brevet de Novartis sur
un médicament vital contre des formes rares de cancer (Glivec® - imatinib
mesylate). En
mai 2006, Novartis a
engagé des actions en justice non seulement contre la décision du Bureau indien
des brevets, mais également contre la disposition de la loi indienne sur
laquelle se base la décision. Cette attaque contre la loi indienne va bien
au-delà du cas du Glivec®. Le procès a débuté en août 2006 devant la Haute Cour
de Justice de Chennai (ex-Madras, Etat du Tamil Nadu). Il continue à ce jour.
En
2007, les deux cas ont été séparés.
L'action légale contre la décision du Bureau indien des brevets a été envoyée
devant le Comité d'appel des droits de propriété intellectuelle de Chennai.
L'action contre la loi indienne sur les brevets doit être traitée incessamment
par la Haute Cour de Chennai.
Pourquoi l'action
en justice de Novartis va au-delà du seul Glivec®?
En attaquant en justice la loi indienne sur les brevets,
Novartis vise tous les médicaments qui tombent ou peuvent tomber dans le champ
d'action de cette loi. L'action en justice de Novartis va donc bien au-delà du
seul anticancéreux Glivec®, et s'étend à d'autres médicaments pour d'autres
maladies.
Que contient la section de la loi indienne sur les brevets
que Novartis cherche à invalider?
La section 3(d) de la
loi
indienne sur les brevets précise la notion d'invention, en particulier pour
les substances. La notion d'invention détermine
si un produit est brevetable ou non, c'est-à-dire si le détenteur
de brevet peut se prévaloir d'un monopole sur la production et la commercialisation
d'un produit durant 20 ans.
Pour les substances pharmaceutiques, cette section 3(d) a
deux conséquences. D'une part, elle
empêche l'octroi de brevet pour de nouveaux
usages d'une substance connue (par exemple une substance qui est brevetée
pour son action contre un type de cancer, ne peut pas être brevetée par la
suite pour son action contre une autre maladie). D'autre part, elle
empêche l'octroi de brevets pour de
nouvelles formes d'une substance connue qui n'améliorent pas son efficacité.
C'est précisément pour ce motif-ci que le Bureau indien des brevets n'a pas
octroyé de brevets pour le Glivec® (voir plus bas). Cette disposition est un
garde-fou visant à limiter la multiplication de brevets sans importance ou
abusifs.
Pourquoi le Glivec® de Novartis est-il breveté dans un
certain nombre de pays et pas en Inde?
Les conditions
d'octroi des brevets dépendent des législations nationales et varient de pays
en pays.
En 1993,
Novartis a déposé une demande de brevet sur l'imatinib mesylate pour le
traitement du cancer. À cette époque, comme la législation indienne n'octroyait
pas de brevets sur les produits pharmaceutiques, Novartis n'était pas en droit
de prétendre à un brevet en Inde. Depuis l'entrée en vigueur des Accords de
l'OMC en 1995, l'Inde est obligée d'octroyer des brevets sur les produits
pharmaceutiques. Le pays a seulement obtenu un délai de mise en œuvre de 10 ans
(jusqu'au 1er janvier 2005).
En
1998, Novartis a déposé une demande de
brevet en Inde pour une nouvelle forme de l'imatinib mesylate (la forme
ß-crystalline de l'imatinib mesylate).
Une
organisation indienne d'aide aux patients atteints de cancer, la Cancer Patient
Aid Association (CPAA) a fait opposition à cette demande de brevet. Elle a
argumenté que la demande de brevet de 1998 visait une nouvelle forme d'une
substance connue, qui n'augmente pas son efficacité. En janvier 2006, le Bureau
indien des brevets a donné raison au CPAA et a refusé la demande de brevet de
Novartis. L'entreprise bâloise conteste cette décision et s'en prend à la
disposition de la loi indienne sur les brevets sur laquelle se base cette
décision, la section 3(d).
Pourquoi les actions en justice de Novartis contre la loi
indienne sur les brevets sont-elles graves?
Les actions en
justice de Novartis sont
graves à double
titre: d'une part, elles
menacent
l'accès aux médicaments essentiels et vitaux dans les pays pauvres et
d'autre part, elles
attaquent la marge
de manœuvre reconnue des pays membres de l'OMC pour appliquer les accords
de l'OMC de manière conforme à leurs besoins et à leurs intérêts.
En quoi ces actions menacent-elles l'accès aux médicaments
essentiels et vitaux?
Le cas des
médicaments contre le sida l'a montré. Entre 2000 et 2002, la concurrence des
médicaments génériques (en particulier des génériques indiens) a permis de
faire chuter drastiquement le prix des antirétroviraux de 1ère ligne: on est
passé de plus de 10'000.- dollars par patients par année à moins de 150.-
dollars par patient par année. En clair
,
plus il y a de producteurs pour un médicament, plus les prix proposés sont bas.
Avec l'entrée en vigueur des accords de
l'OMC en 1995, tous les pays doivent désormais accorder une protection de 20
ans sur les produits pharmaceutiques, y compris l'Inde et tous les grands pays
en développement qui ont des capacités de production de médicaments
génériques (Brésil, Chine, par exemple). Ce nouveau régime profite avant tout
aux grands laboratoires pharmaceutiques qui détiennent ou contrôlent la plupart
des brevets sur les nouveaux médicaments.
Ce nouveau
régime international
retarde et
complique l'introduction de versions génériques bon marché de nouveaux
médicaments essentiels et vitaux dans les pays en développement. L'invalidation
de la section 3(d) de la loi indienne sur les brevets renforcerait encore cette
tendance. Elle ouvrirait la voie à une multitude de brevets abusifs ou sans
importance.
C'est un enjeu
en Inde dont l'écrasante majorité de la population vit dans la pauvreté (plus
de la moitié de la population vit avec moins d'un dollars par jour). C'est un
enjeu pour les autres pays en développement car l'Inde est un des plus
importants exportateurs de médicaments génériques bon marché dans le monde. Les
génériques indiens fournissent plus de la moitié des médicaments antisida
utilisés dans les pays en développement.
En quoi ces actions en justice de Novartis cherchent-elles
à restreindre la liberté laissée aux Etats par les accords de l'OMC?
Novartis attaque la section 3(d) de la loi
indienne au motif qu'elle n'est pas conforme à l'accord de l'Organisation
Mondiale du Commerce (OMC) sur les Aspects des droits de propriété
intellectuelle qui touchent au commerce (accord sur les ADPIC).
C'est une
attaque grave.
Ces dispositions (non
- brevétabilité de nouveaux usages de substances connues, et non -
brevétabilité de nouvelles formes de substances connues qui n'améliorent pas
l'efficacité) sont des
flexibilités
reconnues de l'accord ADPIC. C'est-à-dire qu'elles appartiennent à la marge
de manœuvre légitime dont disposent les Etats membres de l'OMC pour mettre en
œuvre l'accord sur les ADPIC d'une manière conforme à leur niveau de
développement et à leurs besoins de santé publique. La section 3(d) a été citée
en exemple par la récente Commission de l'Organisation mondiale sur la santé
sur la propriété intellectuelle, l'innovation et la santé publique présidée par
Mme Ruth Dreifuss, ancienne présidente de la Confédération suisse et ancienne
Conseillère fédérale en charge de la santé et de la recherche. À ce jour, aucun Etat membre de l'OMC,
y compris la Suisse, n'a déposé une plainte contre ces dispositions à l'OMC.
Par contre, d'autres pays en développement possèdent ces flexibilités ou
souhaitent les introduire dans leur législation (le parlement philippin en
discute actuellement).
Par son action
en justice, Novartis vise à créer un précédent qui s'étendrait aux autres pays.
Les déclarations de Novartis en faveur de l'usage de certaines sauvegardes de
l'accord ADPIC comme les licences obligatoires ne doivent pas faire illusion.
À ce jour, Novartis n'a pas pris position
publiquement pour soutenir les pays en développement comme la Thaïlande ou le
Brésil qui ont fait usage de ces licences obligatoires. Novartis est même
membre de plusieurs associations de l'industrie pharmaceutique qui ont fait un
lobby actif pour restreindre les
sauvegardes de l'accord ADPIC (licences obligatoires, importations
parallèles) et leur mise en œuvre dans les pays en développement.
Est-ce vrai que l'action en justice de Novartis contre la
loi indienne sur les brevets n'a aucune conséquence pour les versions
génériques de médicaments brevetés en Inde entre 1995 et 2005?
Ce n'est pas si simple.
L'Inde est tenue de protéger les brevets
sur les produits pharmaceutiques depuis le 1er janvier 1995, date de l'entrée
en vigueur de l'accord sur les ADPIC de l'OMC. Elle n'a commencé à examiner les
demandes de brevets sur les médicaments que depuis le 1er janvier 2005.
La loi
indienne sur les brevets (section 11A sous-section (7) ) prévoit un régime spécial
pour les versions de génériques de médicaments dont la demande de brevet
initiale date d'entre le 1er janvier 1995 et le 31 décembre 2004 et qui étaient
déjà sur le marché indien avant le 1er janvier 2005 (clause dite du
"grand-père"). Effectivement les génériques qui entrent dans cette
catégorie peuvent rester sur le marché indien alors même que leur substance
pharmaceutique est brevetée. Toutefois, la loi indienne exige que les
producteurs de génériques concernés paient une "redevance raisonnable"
au détenteur de brevets. Cela signifie une majoration des coûts pour les
producteurs de génériques. De plus, la question de l'exportation de ces
génériques dans des pays tiers n'est pas clarifiée.
Surtout, le
point central demeure:
par son
attaque contre la loi indienne sur les brevets, Novartis cherche à rendre
brevetable ce qui ne le serait pas selon la loi actuelle (les nouveaux
usages de substances connues, les nouvelles formes de substances connues) et
donc à bloquer la production de génériques pour les médicaments qui entrent
dans cette catégorie.
Quel est le
problème avec Glivec®?
Imatinib
mesylate (Glivec®/Gleevec®) est un
médicament
contre une forme rare de cancer, la leucémie myéloïde chronique. Il ne la
guérit pas, mais prévient son développement. Les patients sous traitement
doivent prendre le médicament de manière continue s'ils ne veulent pas
développer la maladie et y succomber.
Novartis a
décidé de vendre son médicament à un prix élevé dans tous les pays du monde, y
compris dans les pays pauvres: les prix varient d’environ 25'000 dollars US à
plus de 50'000 dollars US par patient par année. En Inde, Novartis vend Glivec®
au prix de 1.44millions de Roupies (26'000 dollars US) par patient par année.
Les versions génériques du médicament coûtent en Inde environ 96'000 Roupies
(2100 dollars US) par patient par année. Par son action en justice, Novartis
entend attaquer cette concurrence des génériques et assurer son contrôle sur le
marché en Inde et à l'étranger. Cette politique de prix élevé pour un
médicament vital contre le cancer n'est pas acceptable.
Pourquoi le programme de don du Glivec® de Novartis n'est
pas une solution?
Novartis a établi un programme de don pour le Glivec®
géré par une fondation états-unienne, la Max Foundation. En Inde, Novartis
affirme fournir gratuitement le Glivec® à 7000 patients.
Pourtant ce programme de don est problématique.
D'abord, il
ne résout
pas le problème du prix prohibitif du Glivec® dans les pays en développement.
Les médicaments essentiels et vitaux devraient être vendus à des prix
abordables et socialement acceptables.
De plus, on
estime
entre 20'000 et 30'000 le nombre de nouveaux cas annuels de leucémie myéloïde
chronique en Inde. Cela dépasse de loin les 7000 patients sous traitement
gratuit. Les conditions de participation aux programmes de don sont
fastidieuses pour les patients (réexamen régulier médical et économique pour
déterminer si le patient est toujours éligible, déplacement dans un nombre
limité de centres de prescription, etc.).
Surtout, les programmes de dons ne sont pas des solutions
durables pour des traitements chroniques. Novartis mentionne elle-même qu'elle
mène son programme de dons dans les limites de ses possibilités. Elle ne peut
assurer un traitement à vie aux patients. De plus, le programme de don mine le
développement de structures d'assistance et de solidarité locales, mieux à même
d'assurer un suivi à long terme et à servir de base pour le développement d'une
couverture médicale des malades pauvres.
Pourquoi l'approche
uniforme de Novartis est problématique?
Par son action
en Inde, Novartis tente d'imposer une politique de prix et de brevet uniforme
pour les pays industrialisés et les pays pauvres. Cette politique uniforme ne
tient pas compte du niveau de développement et de la situation sanitaire des
pays. Les brevets sont un équilibre entre l'incitation à la recherche qu'ils
sont censés fournir et l'intérêt public d'avoir accès à de nouveaux
médicaments. A cette fin, il est important que les pays puissent définir quel
est le niveau de protection intellectuelle le mieux adapté à leur niveau de
développement et qu'ils utilisent pour ce faire les flexibilités contenues dans
les accords internationaux. Or c'est précisément ce que combat Novartis en s'en
prenant à la section 3(d) de la loi indienne sur les brevets.
Novartis
reconnaît que seuls 50 patients indiens paient actuellement son médicament
anticancéreux Glivec®. Elle reconnaît que seule la minorité d'Indiens les plus
fortunés sont un marché pour elle. C'est choquant: cela signifie que pour vendre son médicament à une minorité de
patients indiens qui ont les moyens,
Novartis
est prête, à travers ses prix élevés et ses pressions pour renforcer les
brevets sur les médicaments, à mettre en danger l'accès aux médicaments de la
majorité des patients indiens et au-delà. Une politique qui porte préjudice
à la majorité n'est pas socialement tenable. Les programmes caritatifs ne
peuvent pas pallier cette injustice.
Julien Reinhard, 8
mai 2007
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