Justice et Paix : THEMES GENERAUX
- Sociétés militaires, guerres



Les sociétés  militaires privées – les nouveaux mercenaires


       Les sociétés militaires privées et  leurs clients opèrent dans plus de 50 zones de conflit dans le monde, mais leur  premier client est le contribuable américain: Washington a signé plus de 3000  contrats avec des PMF [Private Military Firms] au cours de la dernière décennie.  Après la fin de la guerre froide, le secteur privé s’est épanoui dans un  contexte de réduction des moyens militaires (l’armée américaine n’est plus que  les deux tiers de ce qu’elle était pendant la première guerre du Golfe, en  1991), d’exigences croissantes de nouveaux déploiements et de technicisation de  la guerre moderne. […]

Bien qu’elle n’ait pas plus d’une  dizaine d’années, l’industrie militaire privée affiche un revenu annuel mondial  d’environ 100 milliards de dollars et a adopté toutes les règles du jeu  washingtonien du lobbying. En 2001, dix sociétés privées de pointe ont dépensé  plus de 32 millions de dollars en lobbying et donné plus de 12 millions à des  partis politiques. À elle seule, la firme Halliburton a donné plus de 700 000  dollars entre 1999 et 2002, dont 95% au parti républicain; DynCorp en a donné  plus de 500 000, dont 72% aux républicains. Curieusement, les dépenses de  lobbying d’Halliburton ont baissé de moitié après l’accession de son ancien PDG, Dick Cheney, à la vice-présidence des Etats-Unis – obtenant un bien meilleur  retour sur investissement, puisque ses contrats ont triplé sous l’administration  Bush.

Dès le début, les sous-traitants  privés ont joué un rôle-clé dans la guerre d’Afghanistan. Leurs hommes, déployés  avec les forces militaires américaines sur le terrain (y compris avec les unités  paramilitaires de la CIA, qui ont été les premières à y poser le pied), y ont  assuré l’entretien de l’équipement de combat, le soutien logistique, et ont  régulièrement participé à des vols de surveillance et d’identification des  cibles. Ce rôle continue, et des contractuels font maintenant partie de  l’opération conjointe armée/CIA qui essaie de traquer Oussama Ben Laden le long  de la frontière pakistano-afghane.

Les PMF ont joué des rôles tout aussi  variés dans d’autres points chauds de la lutte antiterroriste. Aux Philippines, dans les opérations contre la guérilla islamiste, DynCorp travaillait à la  logistique. DynCorp encore est directement impliquée dans la lutte contre le  trafic de drogue en Colombie. Lorsque les Etats-Unis ont déployé un contingent  pour la formation militaire dans l’ancienne République soviétique de Géorgie, il  était essentiellement composé de militaires privés. À Guantanamo, les talibans  et membres présumés d’Al-Qaida sont incarcérés dans une prison militaire  construite par la division KBR d’Halliburton et sont interrogés avec l’aide de  contractuels de sociétés comme Titan. Mais c’est avec la guerre d’Irak que cette  industrie est véritablement devenue adulte. Avant le conflit, les sociétés  privées ont largement participé aux préparatifs, approvisionnement, entraînement, et même aux exercices de simulation et planification des combats  dans le désert koweïtien. L’énorme complexe militaire américain de Camp Doha, d’où a été lancée l’invasion, était construit, géré et gardé par un groupe  privé.

Pendant l’occupation de l’Irak, la  demande d’aide privée a explosé, à mesure que les scénarios optimistes élaborés  par les têtes politiques du Pentagone s’effondraient. Ni le Congrès ni les  échelons supérieurs du Pentagone ne disposent de chiffres précis, mais le nombre  de militaires privés actuellement déployés en Irak est estimé être 15 000 à  20 000 personnes, employées par des dizaines de sociétés. Les PMF assurent trois  fonctions principales en Irak: soutien militaire, entraînement militaire et  conseil, ainsi que certains rôles tactiques militaires. Ce sont des tâches  essentielles, mais les PMF ne font pas, formellement partie des forces armées, ce qui entraîne des dysfonctionnements, parfois graves, en termes de partage des  renseignements, ainsi qu’une certaine confusion sur les droits et les  responsabilités dans le cadre du combat. […]

Le recours aux PMF amortit le coût  politique de la guerre, atténuant le besoin de faire appel aux réservistes ou  aux alliés. En outre, contrairement aux règles en vigueur pour les victimes  militaires, la diffusion des informations sur les pertes civiles est à la  discrétion des employeurs: pas plus qu’on ne sait le nombre exact de PMF  présents en Irak, on ne connaît les chiffres précis des pertes enregistrées dans  leurs rangs, estimées entre 30 et 50 personnes.

Avec des hommes de plus de 30  nationalités, les PMF ont fini par fournir à l’administration Bush une coalition  internationale d’un autre type en Irak. Il y a plus de contractuels militaires  privés sur le terrain que de soldats de n’importe quelles forces régulières  alliées, y compris de Grande-Bretagne. À elle seule, l’une de ces sociétés,  Global Risks, y compte quelque 1100 employés, dont 500 gurkhas népalais et 500  soldats fidjiens. Global Risks est ainsi le sixième fournisseur de troupes en  Irak.

Dans  le soutien logistique, Halliburton a décroché l’équivalent de 6 milliards de  dollars en contrats en Irak. Ses activités vont de la restauration des troupes  (sous-traitées à d’autres sociétés) au convoyage de carburant ou aux réparations  dans le secteur pétrolier. DynCorp joue un rôle prioritaire dans les programmes  de formation de la police irakienne. À l’origine, le contrat a été accordé pour  50 millions de dollars, mais il pourrait atteindre jusqu’à 800 millions. Cette  société, dont le siège est juste à côté de l’aéroport Washington-Dulles, à  Reston (Virginie), accomplit 96% de ses activités avec l’Etat américain, mais  son image a souffert d’un scandale (prostitution et trafic d’armes) dans lequel  certains de ses employés sous contrat en Bosnie et au Kosovo ont été impliqués. […]

C’est dans le domaine du combat, toutefois, que l’évolution du secteur des PMF est la plus spectaculaire. C’est  la première fois en Irak que des firmes privées jouent un rôle tactique aux  côtés des troupes américaines, dans trois domaines: elles participent à la  défense des installations, à la protection de personnalités importantes comme  Paul Bremer, le chef de la CPA [Autorité provisiore de la coalition], et  escortent les convois. Tout cela est crucial pour le succès de la mission  américaine. […]

«L’Irak, actuellement, est une mine  d’or. La marge bénéficiaire est incroyablement élevée, bien plus que le facteur  risque», relève Duncan Bullivant, le chef de la société britannique Henderson  Risks. Les soldats des PMF gagnent deux à dix fois plus que leurs collègues des  forces régulières, les mieux payés étant ceux qui ont eu une formation d’élite.

Source: Peter W.  Singer, «Irak: les nouveaux mercenaires», Le Monde du 26/5/04

(Horizons et débats ,
23 avril 2007, 7 eannée,  N°15)
mise à jour  le 24/04/07

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