Nouvelles de missionnaires

N’DJAMENA :
MISSION EN HOPITAL ET RENCONTRE INTER-CUTLURELLE(1)


Bonjour à tous !  Comment allez vous ?   De mon coté, la découverte continue.

Boulot : Trouver ses marques dans un hôpital qui ouvre ! et approche des malades dont les problèmes sont parfois bien différents de chez nous !
       J’ai envoyé mes étudiants en stage un mois, et ils finissent aujourd’hui. Je suis contente de les revoir en classe. Le programme à venir est chargé, j’espère que ça va aller quand même. J’ai trouvé un intervenant pour assurer les cours de psychologie, sociologie et psychiatrie, gros module. Et puis, on continue la pathologie générale avec, ici, primordial : l’infectieux (palu, parasites en tous genres, SIDA …)

       Le suivi en stage a été une bonne chose pour moi… mais bien sûr aussi un temps d’épreuve. J’étais heureuse de pouvoir découvrir mes étudiants de manière plus individuelle. Je les ai trouvé très agréables avec moi, même respectueux. Face au travail, je les ai trouvé motivés et assez dynamiques. Les équipes soignantes aussi sont généralement accueillantes.
            Mais il y a parfois un grand décalage entre la pratique l’hôpital et ce que l’on enseigne en théorie ! En France aussi bien sûr existe ce décalage, mais moins grand je pense.
       J’ai donc (enfin !) réalisé qu’il faut qu’on fasse un travail commun entre l’hôpital et la formation … Il faut donc d’une part se mettre d’accord sur certaines pratiques de soins, et puis faire de la formation continue du personnel ! Aurais - je les épaules pour cela ? J’espère avoir vite de l’aide ! Les personnes qui pourraient m’aider dans cette tâche ont déjà trop de travail. La difficulté est que les infirmiers de l’hôpital viennent d’écoles diverses dont certaines n’ont vraiment pas un bon niveau (ici, les diplômes s’achètent plus que se méritent !). Du coup auprès des surveillants infirmiers, et je les comprends, tous les infirmiers ne bénéficient pas de la même confiance. Comme je dois passer dans tous les services (hôpital de 180 lits !), cela me demande de savoir « juger » très rapidement le travail des gens…afin de confier ou non mes étudiants à ces personnes.  Je me sens un peu perdue et dans un rôle qui m’est complètement nouveau. Bref, avec les temps, on devrait s’accorder, s’apprivoiser même !

       Comme j’avais du mal à trouver ma place (entre l’étudiant et l’équipe ?), j’avais pas toujours la motivation en début de journée, et, je me suis découverte des cotés bien fainéant ! et comme quand on est cadre, on a peu de cadre ( !) … j’ai fait de courtes journées ! Beurk, c’est très désagréable comme bilan de soi. Je ne me trouve pas aussi engagée que je le souhaiterais ! Je garde quand même l’espoir d’évoluer dans le bon sens (je vous rassure) ! En fait, je crois que le contact avec les patients me manquait, et de travailler auprès d’eux me redonne cette envie de travailler ! Pour faire le travail de formation continue, il me faut travailler un peu plus dans les services pour cerner les problèmes (économiques, culturels, manques de formation ..). Je vais donc essayer de passer quelques heures dans les services, même si mes étudiants n’y sont plus. Je serais contente de mieux connaître les équipes, et d’être à nouveau auprès des patients. D’ailleurs, ici les maladies sont bien différentes de chez nous ! Je vais devoir mettre en pratiques les connaissances apprises en Belgique sur la médecine tropicale (cela me semble déjà bien lointain et donc oublié !)

       Pour vous laisser imaginer un peu les gens que nous recevons (au centre de santé comme à l’hôpital) voilà en quelques mots les motifs de consultations ou d’hospitalisations des Tchadiens (paragraphe sûrement plus intéressant  pour les « médicaux »):
-         Beaucoup de problèmes de diabète,
-         D’hypertension (beaucoup de cardiopathie en Afrique, probablement en lien avec la répétition des attaques infectieuses qui viennent abîmer les valves cardiaques !) ,
-         La malnutrition bien sûr et la déshydratation des enfants, les diarrhées (parasitaires), (je sais qu’on parle de crise alimentaire mondiale … et bien sûr ce sont les plus fragiles qui trinquent en premier : les enfants)
-         Le paludisme (traitement présomptif du palu pour toute fièvre, donc sans examens labo… je crois que ¾ des patients reçoivent le traitement palu),
-         La tuberculose très fréquente et souvent conséquence du SIDA (même prévenue, je reste choquée du nombre de personnes séropositives … il y a un énorme travail de prévention à faire dans le pays !),
-         Les anémies souvent liées au palu (pour info, ici on transfuse pour une Hémoglobine inférieure à 6 et encore …, si la clinique est mauvaise (car le problème du donneur de sang se pose vraiment : trouver un sang non contaminé ! … chez nous , on pense à transfuser dès qu’on passe en dessous du 10 !)
-         D’autres problèmes plus rares mais très durs à prendre en charge : méningites, rage…
-         Les grossesse extra utérines
-         Les accouchements prématurés (très fréquents : car problèmes infectieux, ou de tension, ou charge de travail domestique inchangé pour la femme même en fin de grossesse..). Les enfants prématurés sont pris en charge (pas de couveuses ici… en même temps vu la température ambiante c’est peut être superflu ?!) … et on les laisse partir dès qu’ils ont passé le cap des 2 kg ! (apparemment, ils survivent … mais reste à franchir le seul des 5 premières années de vie ! la mortalité infantile est de l’ordre de 20% !)
-         Les accidentés de la route : traumas crâniens suite aux chutes de moto sans le casque ou des piétons renversés…
-         Des chirurgies qui nous semblent irréelles : des kystes du foi (amibiens) genre 5 litre de liquide à ponctionner, des tumeurs énormes qui se fistulisent (car tant qu’on ne les voit pas et que cela ne nous empêche pas de vivre, on ne consulte pas .. ou peut être va-t-on voir le marabout, le médecin traditionaliste …certains sont bons, d’autres font plus de tort)
-         Les plaies, suites de « bagarres » (gros pb d’alcoolisme, en parti lié au pb du chômage et de l’oisiveté … )
-         Les problèmes de prostate,
-         Les problèmes de stérilité (La fécondité est primordiale dans la culture … alors, on consulte souvent)
-          Les brûlures sont fréquentes (accidents avec les lampes à pétrole entre autre)
-         ….et bien d’autres encore           …. Bref, vous voyez, y a  du boulot !

       Ce qui est « dommage » c’est qu’ici, dans notre hôpital, on fait presque que du curatif. Le centre de santé en lien avec l’hôpital aussi … c’est parce qu’on est en ville et qu’une « population cible » est plus dure à définir. En brousse, ce travail se fait plus spontanément. Reste que la mentalité n’est pas à la prévention. Il est tellement difficile pour la majorité des gens de manger et se loger, que la santé vient ensuite . Avec les problèmes économiques, beaucoup de gens ne peuvent accéder aux soins ! Lacunes du gouvernement bien sûr dont le budget prioritaire est la « sécurité » (=guerre !) , et les comptes en banques du président et de ses amis.

       On peut tous se poser des questions sur le système. Est-ce que si mon hôpital (qui est privé) fonctionne bien, il comble les manques de l’Etat ? il permet donc au gouvernement de ne pas faire d’effort dans le domaine de la santé … par notre action, on cautionne les choix politiques déments ??

La relation : tout un chemin !!

       Je voudrais revenir sur un sujet qui ne m’est pas toujours facile à vivre : la vie sociale ! … en tous cas, c’est un thème rempli de questions … sans réponses ??  Voilà ce que j’arrive à penser les jours où je broie plutôt du noir : les relations ici se font par intérêt ! En tous cas, avec nous les blancs.

       Il y a déjà le fait d’être une jeune femme blanche (Avec l’image « libérée » voire libertine de la femme occidentale… super désagréable à vivre pour moi bien sûr). Pourtant, je vous promets, je ne provoque pas : jupes et pantalons longs, pas d’habits moulants, épaules toujours couvertes… mais dans la rue reste les sifflements ou interpellations type « ho, sexy » ou encore « salut chérie »… non mais, ils se prennent pour qui pour me parler ainsi ? Cela m’agresse, mais je garde le silence et trace ma route en ignorant la personne, meilleure parade trouvée à ce jour. Bon, n’ayez crainte, je suis quand même pas trop agressée, disons que les gars restent à distance et je ne me sens pas physiquement en danger.  

       Je crois que ce qui me gène encore plus, c’est l’image du blanc « porte monnaie », celui qui pourrait résoudre mes problèmes financiers. Tu fais une petite faveur à quelqu’un, ne serrait-ce qu’un sourire, ou tu le véhicules une fois en ville … et le voilà qui t’expose ses difficultés (qui je pense sont réelles !) et te sollicite pour un peu d’argent, ou pour venir acheter un bout de tissu chez lui ou des souvenirs …. Mais, je n’en veux pas !! Je sens que la relation est faussée. Comment leur dire ?? Pourquoi en aider un et pas son voisin ? quels critères dans l’aide ?? En plus c’est vrai que l’Afrique est un continent à « tradition orale » … donc ils maîtrisent bien la parole … ils arrivent bien à me faire culpabiliser, ou en tous cas réfléchir et hésiter  !
       J’avoue avoir « fléchi » une fois : j’ai prêté de l’argent à un gars qui m’était sympathique et qui se démenait pour trouver un job. Son combat était de postuler (Démarche payante… en « dessous de tables » souvent) dans la fonction publique pour voler de ses propres ailes. Genre payer un paquet de 500 copies blanches et un timbre fiscal … des broutilles, mais ici, c’est tant ! Je lui ai fait l’avance, et il est bien sûr revenu me voir pour une deuxième demande d’argent. J’ai dû être très claire avec lui : c’est la 1ere fois et dernière fois que je te donne de l’argent et même que l’on parle d’argent, « si tu me demandes à nouveau, je refuserai c’est sûr et n’insiste pas sinon je ne veux plus te voir »… (un truc du genre) franchement, ça m’arrache la gorge de dire ça, mais comment faire autrement ? En fait, j’ai pas tenu, je le sentais si proche du but … alors, je lui ai prêté une deuxième et même une troisième fois ! Ce gars n’avait aucun soutien, il est orphelin et j’ai vu son habitation et ses voisins, franchement je comprenais que sortir 10 euros pour lui était difficile. La dernière fois qu’il m’a demandé de l’argent j’ai réalisé qu’en l’ayant aidé une première fois il était maintenant endetté … envers moi ! en gros, si les démarches n’ont pas abouti, il est encore plus pauvre qu’au début ! Du coup j’ai pensé à ce que font (ce qu’ils devraient faire pour être plus vrai !) nos pays du Nord envers les pays du Sud … et j’ai pensé à l’histoire de la remise de la dette pour qu’ils puissent enfin émerger. Bref, j’ai décidé de l’aider encore une fois. L’issue de cette histoire est plutôt heureuse car il a fini par obtenir le poste ! Je suis sincèrement heureuse pour lui … mais reste les questions. Je me demande de qui a-t-il pris la place ?  Et puis s’il n’avait pas eu le poste … serais je encore en train de lui donner de l’argent ?? Et maintenant, que dois-je faire ? Je pense qu’il ne faut pas donner comme ça … mais pourquoi l’avoir fait une fois et le refuser à un autre ? Une chose me facilite un peu la tache, j’ai moi même peu d’argent donc même si je le voulais je ne pourrais pas faire grand chose.

       Finalement, je dois admettre qu’il m’est plus facile de côtoyer des gens plus aisés qui ont moins besoin de mon argent … en plus, les « riches » ont souvent fait des études à l’étranger, du coup ils connaissent mieux ma culture. Je côtoie quelques uns comme cela et on passe de bons moment. J’avoue que c’est agréable … je ne souhaite pas culpabiliser de ces relations… mais j’aimerais juste élargir mon réseau …et à d’autres milieux sociaux , pour être un peu plus réaliste sur la vie des tchadiens.

       Mais comment avoir une vraie relation avec les gens de classes sociales défavorisées, ceux qui n’ont pas d’argent et qui vivent avec la faim au ventre ? Je sens les relations faussées dès le début ! En même temps, franchement, je ne peux pas leur reprocher de vouloir s’en sortir ou de vouloir donner à manger à leurs gosses !!  Certaines paroles d’évangile raisonnent dans ma tête et dans mon cœur : « les pauvres sont nos maîtres » … ou encore « heureux les simples de cœur » … et toutes les paroles qui nous redisent que nous sommes frères….mais comment le vivre ? parfois ce n’est pas dans les choses extraordinaires que c’est dur mais dans les petits gestes du quotidien. Ma soif de rencontrer ces gens et encore plus grande à cause de l’image que j’ai de ses peuples : leur joie de vivre malgré la dureté de la vie, leur sens de l’accueil, leur sens de l’humain et de Dieu …

       Quand j’évoque avec certains coopérants (ici au Tchad) ce désir inassouvi de rencontres tchadiennes, ils me disent vivre les même difficultés à se faire de vrais amis ! Ha ! la coopé, pas un chemin facile ! Heureusement qu’on est là pour 2 ans !

Je vous livre en vrac quelques questions par rapport à la relation :
- Je « reproche » aux gens la relation « intéressée », mais de mon coté, suis-je aussi désintéressée que j’ose l’affirmer ?
- Et puis, si je leur demande de ne pas être « intéressé », c’est finalement dire que je voudrais les connaître sans leurs difficultés, sans ce qu’ils sont vraiment ou sans ce qu’ils vivent au quotidien !?
- Je me demande si dans nos sociétés nous nous rencontrons aussi par intérêt ? peut-être est-ce moins clair, plus sournois mais tout aussi présent ? Dans mes amitiés, ma famille, au travail en France, je ne le vis pas personnellement … illusion ? vérité ? (là, c’est à vous mes petits potes d’intervenir et de me rassurer …. hi hi hi)

Climat        Depuis un mois, le ciel a commencé à se remplir de nuages donc le temps s’alourdi … sans jamais pleuvoir. On s’habitue donc à des températures à 40°C . On s’habitue même (bien obligé) à la sueur qui vous coule dans le dos, sur les tempes, entre les bourrelets (hummmm… ça m’apprendra , hi hi!)
       Je m’accoutume aussi à la poussière. Certains jours, le ciel est chargé de sable qui nous vient par les vents du désert. Faire le ménage de chez soi devient gratifiant (on ramasse de bonnes pèletées !) … mais bien sûr trop fréquent ! (avis aux maniaques de la chiffonnette … évitez le Tchad !!)

 Rythme de vie
       Je parlais du rythme de mes journées avec une amie ici. Je lui disais que j’avais réalisé ici que si l’on veut supporter physiquement et moralement, il faut prendre soin de soi… avoir une hygiène de vie saine. Du genre bien manger et régulièrement, dormir beaucoup, et faire en plus une sieste, se protéger du soleil, de la déshydratation. Je commence donc une nouvelle vie avec : un rythme régulier à mes journées … c’est drôle ! Je vieillis ! Elle me dit qu’effectivement, le Tchad est une expérience d’abord physique. Je crois qu’elle a raison.  

 Moral : On dit les femmes lunatiques ?
       Coté moral, ça va. Mais j’avoue être surprise à l’étranger de me trouver des humeurs si changeantes ! Moi qui me trouvais quelqu’un d’une humeur plutôt stable et paisible, me voilà « Jean qui rie, Jean qui pleure » (pour être plus vraie : de bonne humeur ou bien renfermée sur moi et silencieuse). Je peux passer d’un haut à un bas en si peu de temps… probablement les questions qui viennent m’habiter et me privent de ma liberté. Peut-être que cela aussi sera tassé par le temps… et la prière.

C’est vrai, je suis heureuse de partager quelques heures toutes les semaines avec d’autres Chrétiens. Je me sens souvent plus légère une fois que j’ai rencontré les jeunes du groupe de prière (du Chemin Neuf, tout petit groupe). Je m’évade un peu de mon quotidien et je sens un réel soutien. Je me sens bien lors de ces rencontres… je sens des amitiés poindre à l’horizon …. espoir ! Ils ouvrent leur cœur et c’est beau ! Cela me donne plein de courage.


1- Le 16 mai 2008 par Dcc Blog Circulaire n°6, Tchad,