Souveraineté alimentaire
CE QUI DEVAIT ARRIVER ARRIVA…
par Rock NIANGA 18
mai 2008
Depuis
des années, le mouvement social mondial dénonce l’abandon de leur souveraineté
alimentaire par les pays dits pauvres et annonce que la dépendance aux
importations se paiera un jour au prix fort. Ce jour est arrivé…
L’Afrique et
d’autres régions du Sud continuent à égrainer leur chapelet de malheurs
d’origine capitaliste. Depuis plusieurs semaines, des émeutes de la faim se
sont déclenchées au Cameroun, en Côte d’Ivoire, au Sénégal, en Egypte, au
Burkina Faso. Les pays qui sont cités sont les pays qui ont connu des émeutes,
mais la flambée des prix des produits alimentaires touche tous les pays
africains) et d’autres pays du tiers-monde
prouvent
à suffisance que le système économique actuel, piloté par le monde capitaliste,
est émaillé d’insuffisances mettant aujourd’hui à mal les engagements du
millénaire pris par toutes les nations du monde pour la lutte contre la
pauvreté.
Le discours
officiel explique l’origine de cette crise alimentaire par les faits
suivants : - La demande accrue de céréales pour la production de
biocarburant,
- L’augmentation de la demande en aliments de bétail,
- Le changement climatique,
- L’augmentation du prix du carburant sur le marché
international et
- Le faible financement de l’agriculture des pays sous
développés.
Origine climatique
Dans certains
pays, le changement climatique dû au
réchauffement
climatique est un facteur qui explique la baisse de la production agricole.
Cela ressemble à un fait naturel dont
l’homme n’est pas responsable. Bien entendu, non ! Depuis plusieurs
décennies, les spécialistes de l’environnement avaient tiré la sonnette
d’alarme par rapport au degré considérable d’émissions de gaz à effet de serre
d’un certain nombre des pays dont les USA, reconnus comme les plus grands
pollueurs du monde et resté tel malgré les pressions de conférences
internationales (Rio en1992, Kyoto en1997, La Haye en 2000) et différentes
réunions internationales. La dernière en date est celle de Paris. Au cours de
ces assises, les USA ont été au centre des critiques portant sur sa résistance
à la politique de la diminution de ces émissions de gaz à effet de serre. Le
non - respect des règles de l’environnement
planétaire par les USA et d’autres grands pollueurs tels la Chine, l’Union
Européenne, l’Inde…menace l’agriculture à l’échelle mondiale et contribue
massivement à la crise alimentaire qui met en danger la vie des populations du
Sud et par conséquent affecte les économies des pays touchés :
« Le changement climatique rendrait
encore plus difficile la capacité du monde à nourrir une population
croissante. » , a déclaré Kandeh K.Yumkella, le Directeur général de
l’Organisation des Nations Unis pour le Développement industriel (ONUDI) le 09
Avril 2008 lors du premier forum mondial pour l’agro-industrie tenu à New
Delhi, en Inde. Comment un pays sous-développé dont 38 à 40% du budget de
l’Etat sont consacrés chaque année à une dette extérieure qui, en réalité, a
déjà été remboursée plus de dix fois peut faire face à un grand fléau comme le
changement climatique ?
Origine liées à la
production du biocarburant
La production du
biocarburant est l’un des facteurs de la crise alimentaire. C’est un élément
gênant au besoin alimentaire et paraît comme concurrentielle au besoin humain
et animal. Si, hier, par exemple 80% de la production de l’espace agricole ou
des capitaux étaient réservés à l’agriculture destinée à l’alimentation humaine
et 20% à la production des aliments de bétail, aujourd’hui, la
production du biocarburant vient en quelque
sorte gêner la production alimentaire et crée un grand déficit. Très
mobilisés par la production de biocarburant, les pays riches ne
fournissent plus aux pays du sud les
mêmes quantités des produits agricoles à cause de l’augmentation croissante de
la demande de biocarburant. Et ce déficit affecte rapidement les pays du Sud
car ils sont depuis les années 1980 tributaires de l’extérieur à cause des
mesures impopulaires et anti-sociales de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire
International.
Plus grave
encore ! Au moment où la communauté internationale déplore cette activité
agricole à cause de ses effets sur le plan alimentaire, la Banque mondiale en
fait la promotion. Elle a, en effet, lancé un concours destiné à la recherche
du développement agricole du biocarburant bien que cela semble en contradiction
avec les aspirations de l’humanité tout entière préoccupée par le déficit
alimentaire. La clôture des inscriptions de ce concours a eu lieu ce 21 Avril
2008. Cette institution ne prépare-t-elle pas une autre crise
alimentaire ?
Origine liée à
l’augmentation de prix du pétrole
Dans les pays du
Sud, notamment en Afrique, la situation alimentaire s’est avérée précaire à
cause de
l’augmentation du prix du
carburant qui affecte considérablement les prix des denrées alimentaires
locales. Quand les grands médias de l’Occident abordent cette augmentation
du prix de carburant, ils ne font allusion qu’à la flambée des prix du baril
qui frappe d’abord les pays riches. Ils oublient la flambée des prix qui a eu
lieu depuis 2006 à cause de l’arrêt immédiat des subventions du carburant et
surtout de l’augmentation des produits pétroliers à la pompe sur instructions
de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International. Dans plusieurs pays
d’Afrique, même les plus grands producteurs de pétrole, les denrées
alimentaires locales ont connu une augmentation des prix avant cette flambée
des prix du carburant au niveau international dès que ces mesures impopulaires
ont été appliquées. Cette augmentation se fait d’une manière graduelle.
Le Congo
Brazzaville en est à sa deuxième augmentation et dans les prochains jours une
autre inflation des denrées alimentaires aura lieu à cause de la troisième
augmentation du prix du carburant et aussi de la première augmentation du prix
de l’électricité et de l’eau imposée par les mêmes institutions financières
internationales. Dès son retour de Washington en Juin 2006, le chef de l’Etat
congolais l’avait annoncé à la presse en ces termes :
« Il a été demandé au gouvernement de réduire le déficit de 20
milliards de FCFA, cette année, le déficit de la CORAF[Raffinerie congolaise]
(…). Il en va de même de l’électricité et de l’eau, des mesures que nous devons
discuter avec les partenaires de la Banque mondiale et du FMI. On prendra
toujours une série de mesures allant dans le sens de la révision des prix même
si ces mesures sont graduelles. Nous
devons à notre peuple la vérité de dire que ces mesures seront prises de
manière graduelle. » . Le Congo attend donc fiévreusement d’autres
inflations des prix de l’eau et de tous les produits alimentaires dont la
fabrication ou la conservation nécessite l’électricité.
Prenons donc
garde ! Pour l’augmentation du prix pétrole sur le marché international,
la question est abordée dans un but précis : faire porter la
responsabilité de cette crise alimentaire aux pays membres de l’Organisation
des Pays Producteurs et Exportateurs de Pétrole (O.P.E.P) et plus
particulièrement à deux pays : le Venezuela de Hugo Chavez et l’Iran de
Mahmoud Ahmadine Jad qui aujourd’hui, exprimant leurs souverainetés, ne se
plient pas aux exigences occidentales, surtout américaines, d’augmenter la
production pétrolière pour baisser les prix.
Origine financière
La crise alimentaire actuelle est due à la
faiblesse des dépenses allouées au secteur agricole. Dans son rapport de
2008 intitulé
l’Agriculture au service du
développement , la Banque mondiale, sans en assumer la responsabilité,
souligne que cette crise est due au faible financement de l’agriculture dans
les pays pauvres.
Seulement 4% de l’aide
publique au développement va à l’agriculture dans les pays pauvres et 4% des dépenses publiques totales sont
affectées à l’agriculture, souligne ce rapport. Reste à poser à cet instant
la question de savoir pourquoi les
budgets alloués au secteur agricole dans les Etats africains, pourtant
pourvoyeurs de capitaux, sont à un niveau si bas. Le faible financement du
domaine agricole est dû à l’application de la politique des Institutions de
Breton Woods imposée presque à tous les pays du Sud. En effet, pour que les
pays du Sud trouvent assez de capitaux pour rembourser leurs dettes vis-à-vis
de leurs créanciers du nord, la Banque Mondiale (sous l’influences des
Etats-Unis) et le Fond Monétaire International (sous l’influence
européenne)
ont imposé depuis 1982, suite à la crise de la dette déclenchée au
Mexique, une
austérité budgétaire à tous
les pays. Cette mesure consiste à
privilégier
le paiement de la dette au détriment des budgets sociaux (santé, éducation,
transport, agriculture…) de ces pays pauvres. Cette austérité inscrite dans les
Plans d’Ajustement Structurel (PAS) aujourd’hui baptisés Initiative Pays
Pauvres Très Endettés (I.P.P.T.E) a deux objectifs. Le premier est de sacrifier
les budgets sociaux des pays du Sud pour amasser le maximum de capitaux
destinés au service de la dette publique extérieure. Ainsi, les
pays du sud consacrent en moyenne 38% à 40%
de leurs budgets chaque année pour la dette contre 4% pour l’agriculture. En 2006, au Congo Brazzaville, sur un
budget annuel de 1000 milliards 376 millions 907 mille fcfa, la part allouée au
Ministère de l’agriculture a été de 2 milliards 432 millions 944 mille fcfa
(0,2%) contre 448 milliards de fcfa pour la dette (45%). La dette
d’abord ! Il faut noter que la loi de finance 2006, comme d’autres loi de
finances précédentes, est toujours examinée par les institutions financières
internationales, notamment le Fond Monétaire international, avant d’être
soumise aux parlementaires pour le vote. Ce budget avait été soumis à
l’Assemblée Nationale et au Sénat avec un retard de cinq mois car les
Institutions de Bretton Woods trouvaient trop colossale le volume de
l’enveloppe destinée au social !
Dans son rapport
2008 (version provisoire en 2007), la Banque mondiale fait le constat
suivant :
« La puissance de
l’agriculture pour le développement a trop souvent été sous-utilisée (…) le
développement par l’agriculture n’a souvent même pas été considéré comme une
option. Les pays en développement connaissent trop fréquemment un
sous-investissement et un mal-investissement. » . Tout en dénonçant le
« mal-investissement » ,
c’est-à-dire les crédits mal orientés, la Banque mondiale accorde une somme de
20 millions de dollars au Congo Brazzaville en Juin 2007 destinée à financer un
projet agricole pour une période de
cinq ans d’une valeur de 40 millions.
Ce projet est
réparti en quatre phases :
- La première, d’une valeur de 4,71 millions de
dollars consiste à renforcer les capacités des agents du Ministère dans le
domaine de la pêche et des fermes ;
- La deuxième phase, d’une valeur de 16 millions de
dollars, est destinée à réhabiliter et construire des routes rurales afin de
permettre aux agriculteurs et aux fermiers (qui n’existent plus d’ailleurs)
d’écouler leur production ;
- La troisième phase, d’une valeur de 7,6 millions de
dollars, doit aider les petits fermiers à se familiariser aux nouvelles
techniques pour accroître leur production ;
- La quatrième phase, d’une valeur de 4,7 millions de
dollars, est destinée à la coordination et à la gestion des activités du fameux
projet. Voilà ce que la Banque mondiale qualifie de bon investissement. Cela ne
constitue-t-il pas vraiment un mal investissement ? Cette somme pouvait
permettre de créer une véritable unité de production agricole.
La situation est
similaire au Cameroun, dragon de l’Afrique centrale, qui, malgré sa puissance
agricole, a connu des émeutes de la faim. En 2007 sur un Budget annuel de 2.251
milliards de fcfa,
seulement 40
milliards 129 millions de fcfa (soit 1,8%) ont été alloués au Ministère de
l’Agriculture et du Développement Rural et 10 milliards 41 millions de fcfa
(0,4%) au Ministère de l’Elevage, des Pêches et de l’Industrie Animale. Les
deux ministères en charge du développement rural ont donc reçu au total 2,2% du
budget total. Et n’oublions
qu’une bonne
partie de cette somme n’arrive pas aux bénéficiaires à cause de la corruption.
En effet, une étude menée en 2004 par l’Association Citoyenne de Défense des
Intérêts Collectifs (ACDIC) démontre que sur 100 fcfa alloués au développement
rural, 5 fcfa seulement arrivent à la destination finale. En effet, la
corruption a atteint un niveau record depuis que les salaires des agents de la
fonction publique camerounaise ont été rabattus suite aux injonctions liées aux
Plans d’Ajustement Structurel.
Au-delà de
l’objectif de faire payer la dette, il
s’agissait
pour les pays du Nord d’éliminer l’agriculture des pays du Sud qui, dans
les années 80, constituait le pilier de la politique de l’autosuffisance
alimentaire, et de détruire la base d’industrialisation, agroalimentaire
notamment, amorcée après les indépendances afin de rendre le Sud dépendant des grandes firmes agro-alimentaires
du Nord. Cet objectif a été atteint également.
En vérité, si
les pays étaient alimentairement souverains, on ne parlerait pas de cette
crise. Les mêmes causes produisent les mêmes effets : aujourd’hui, les
pays mis sous le joug des institutions financières internationales sont tous
exposés à la faim.
Des solutions
"intéressées" à la crise alimentaire.
La crise est là, les émeutes de la faim se
multiplient, alors les "sauveurs"
apportent maintenant les solutions ! On voit aujourd’hui sur les
chaînes de télévision, les soi-disant donateurs apporter de l’aide aux démunis
du sud, des sacs de riz, du lait ou de haricots portant l’inscription
« made in USA ». Conscient de
la possibilité du déclenchement de telles crises et du risque de leur ampleur,
conséquence des différentes politiques conçues dans les bureaux luxueux de
Washington, Londres ou Paris, les
USA
avaient créé comme mesures d’accompagnement, depuis les année 1980, un fonds
d’aide alimentaire et un stock de millions de tonnes de céréales. C’est
sûrement grâce à ce fonds que les USA se font les plus grands pourvoyeurs
d’aide alimentaire du monde. En Afrique, le pays de l’oncle Sam a déjà
« aidé » l’Ethiopie,
l’Erythrée, le Soudan et l’Afrique du Sud et il a déjà accordé plus de 2,1 milliards de dollars en 2007 à
soixante dix-huit pays du monde. Pour la crise actuelle, le Président américain
George W. Bush s’engage à accorder 200 millions de dollars aux pays les plus
touchés. Cette décision fait suite à l’appel d’aide d’urgence aux pays les plus
touchés avant le 1er Mai 2008, appel lancé par
Robert Zoellick, le vétéran de la guerre d’invasion de l’Irak placé à la
tête de la Banque mondiale pour faire la volonté de la Maison Blanche et des
intérêts privés des grands capitaliste du pays de l’oncle Sam en remplaçant
Paul Wolfowitz un autre vétéran, de la guerre du Vietnam cette fois, qui avait
promis à l’humanité d’aller en guerre contre la corruption en Afrique.
Malheureusement, il a été lui-même pris la main dans le sac !
Alors, le geste
américain peut-il être un acte charitable ? Loin de là ! Les
soi-disant aides accordées par les USA ne constituent guère de la
philanthropie. C’est du commerce d’argent. Dans le monde capitaliste, le monde
dans lequel l’argent prime sur l’homme, il n’y a pas de sentiment ni de
philanthropie, une telle situation offre de bonnes occasions de faire des
placements rentables c’est-à-dire des prêts qui rapportent à long terme.
Pour G. W. Bush les pays développés ont la
responsabilité d’aider les peuples affamés. La famine est une peste car
elle fait peur par son ampleur. En effet, d’après Robert Zoellick dans un
discours intitulé
« De la conduite
des affaires économiques en temps difficile » prononcé à l’approche
des réunions de printemps du FMI et de la Banque Mondiale,
« trente trois pays du monde sont en proie à des troubles sociaux
suite à la flambée des prix des aliments et de l’énergie. Dans ces pays où
l’alimentation représente entre la moitié et les trois-quarts de la
consommation, il n’ y a pas de marge de survie » . Dans ce discours,
comme alternative, le Président de la Banque Mondiale fait appel à la
mobilisation de 1% (soit un montant de trente milliards de $) des actifs des
fonds souverains, créés par les pays ayant un excédent de ressources par
rapport à leurs besoins immédiats. Ces fonds sont en monnaie étrangère.
Actuellement, plus de vingt pays détiennent des fonds souverains, parmi
lesquels la Chine, l’Australie, Singapour, la Norvège, le Canada et la Russie).
Ces fonds sont aujourd’hui estimés à trois milliards de dollars pour secourir
l’Afrique subsaharienne. De même la Banque Mondiale et ses partenaires qu’elle
appelle au secours de l’Afrique trouve là aussi une occasion (la faim) pour
faire des placements rentables en prétendant faire des "aides" qui
sont en réalité des prêts avec intérêts destinés à perpétuer la dette. Ainsi,
800 millions de dollars ont été promis par la Banque Mondiale à titre de prêts
pour l’agriculture.
La crise
alimentaire actuelle est une œuvre bien préparée pour les affaires. Chacun peut
donc se servir des moyens dont il dispose pour faire ses placements.
Les véritables
solutions à la crise alimentaire
Si la Banque
mondiale, le FMI et les pays riches veulent résoudre le problème de la crise
alimentaire pour sauver ces milliers de vies humaines aujourd’hui en danger,
ils doivent procéder à l’annulation de leurs créances envers ces pays touchés
pour libérer les budgets à allouer à l’agriculture dans ces pays car
l’insuffisance financière du secteur agricole, comme l’a souligné Robert
Zoellick, est au cœur de cette crise. Un financement consistant dans le domaine
produit toujours de très bons résultats.
Rock NIANGA APASH/CADTM Brazza