Lettre ouverte à M ou Mme. le (la) futur(e) Président(e)
de la République Française
Nous
sommes à quelques mois de votre élection et
rien, ou pratiquement rien, n'est explicitement inscrit dans votre
programme en direction de la Méditerranée. Tout juste parle-t-on ici de
"promouvoir la coopération en Méditerranée" ou là d'envisager une
"Union méditerranéenne". C'est, vous le reconnaîtrez, bien mince eu
égard aux fractures qui traversent toute la région et aux formidables attentes
des populations en termes économiques, politiques, sociaux et environnementaux.
Mais, je reste persuadé qu'il est encore temps d'intégrer quelques objectifs
majeurs à votre programme, tant il est vrai que, de toutes façons, à un moment
ou à un autre de votre mandat, la Méditerranée s'invitera à l'Élysée avec son
lot de problèmes à régler, plus ou moins complexes, plus ou moins dramatiques.
Certains de ces problèmes sont récurrents et j'aimerais, si vous le permettez,
les présenter succinctement sous la forme de
cinq dossiers.
Le dossier moyen-oriental
Trois aspects,
fortement imbriqués, le constituent :
le
conflit israélo-palestinien ; la
tension
permanente entre Israël et le Liban ; la
guerre en Irak. Sur ces trois aspects, il est évident que le poids
diplomatique et militaire des États-Unis, sous le pouvoir républicain, ne
facilite guère la recherche de solutions adaptées aux besoins des populations
(de toutes les populations) de la région. Il n'empêche, pour ces raisons,
l'Europe en général, et la France en particulier, devraient renforcer leur
présence diplomatique au Moyen-Orient, et privilégier les solutions négociées
et pacifiques pour régler les problèmes, dans le strict respect des légitimités
démocratiques en place, et dans le droit à la terre, à la paix et à la liberté pour
tous les peuples de la région. Car, il ne fait aucun doute qu'à travers les
conflits qui perdurent au Moyen - Orient, c'est toute la Méditerranée, voire la
planète qui est en danger. L'histoire récente le montre une fois de plus :
les conflits engendrent les conflits, et il n'est pas possible d'imposer la
démocratie et la liberté de l'extérieur par voie militaire, encore moins par la
domination.
Le dialogue des armes doit
impérativement céder la place à l'arme du dialogue. C'est dire que votre
action devra conforter les dynamiques de paix fondées sur la négociation,
lorsqu'elles existent, ou les restaurer que ce soit en Palestine, en Israël, au
Liban ou en Irak. Car, à l'évidence, les bombardements, les attentats-suicides,
la répression, le terrorisme, ne font guère de différences entre un enfant
palestinien, un enfant israélien, un enfant libanais ou un enfant irakien. Bien
sûr, cette action diplomatique est difficile à mener, et extrêmement sensible.
Et il faudra beaucoup de courage et de ténacité à celui ou à celle que vous
chargerez de cette mission au Quai d'Orsay. Raison de plus pour la mener avec
détermination, quitte à prendre, çà et là, le risque de déplaire, pour cette
noble cause, aux amis arabes, aux amis israéliens et aux amis américains. Pour être
concret, votre quinquennat s'honorerait s'il pouvait contribuer, d'ici 2012, à
obtenir :
-
La
relance et l'achèvement des pourparlers de
paix entre Israël et les Palestiniens, et la création de l'État Palestinien
libre et démocratique ;
-
Le
retrait total des troupes de la coalition
d'Irak et la pacification du pays par l'organisation d'élections réellement
démocratiques et libres dans le pays.
Le dossier de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne
Bien
que l'Union ait décidé d'ouvrir les négociations avec la Turquie pour sa future
adhésion, le doute, les hésitations, les non-dits, les silences, voire le
rejet, semblent s'être imposés tout au long de la campagne présidentielle
laissant l'opinion bien perplexe en France, mais aussi en Turquie. Bien sûr,
une telle adhésion n'est pas simple et pose
bien des difficultés à l'Europe et à la Turquie qu'il faudra lever. C'est
bien pour cela que sont menées des négociations, qui dureront plusieurs années.
Mais, là aussi, la question n'est plus de savoir s'il faut oui ou non accepter
l'adhésion de la Turquie à l'Europe - seuls quelques extrémistes de droite en
France et des nationalistes en Turquie y sont encore opposés - mais de
savoir sous quelles conditions, comment et
quand. Ainsi compris, le débat est d'une autre nature. Il ne s'agit plus de
se positionner sur le terrain des tenants de la xénophobie, de l'islamophobie
et du "choc des civilisations", mais sur celui de l'union dans la
diversité basée sur le respect des valeurs démocratiques et de liberté pour
tous. L'enjeu est de taille. Il dépasse même la Turquie et l'Europe. Il a déjà
valeur d'exemple, au moins à l'échelle de la Méditerranée. En effet, au-delà de
l'impact économique et politique de l'adhésion sur la Turquie et l'Europe, un
tel processus, l'intégration économique et politique d'un pays de tradition
musulmane, constitue l'une des perspectives les plus enthousiasmantes pour les
populations concernées. En cette
année
2007, le monde musulman, notamment au sud et à l'est de la Méditerranée, se
trouve face à cette alternative :
- Le
processus d'adhésion de la Turquie à
l'Union européenne, qui envisage le développement économique, la
démocratisation d'une société musulmane et l'expansion des libertés de sa
population, par une intégration pacifique, progressive et patiente à un espace
développé, avec ses normes économiques, politiques, sociales et
environnementales ;
- Le
processus de "démocratisation
militaire" de l'Irak qui envisage le développement et l'expansion des
libertés pour le peuple irakien par l'intervention armée et l'occupation. Un
processus qui a fait, à ce jour, des centaines de milliers de victimes
(notamment des femmes et des enfants) et plus de 3 200 morts dans les rangs de
l'armée américaine, dans un pays désormais exsangue économiquement et au bord
de la guerre civile.
À
l'évidence le processus initié par l'Union européenne correspond davantage à la
soif de liberté et de progrès dans la paix qui s'exprime majoritairement tant
dans le monde musulman que dans les opinions publiques turque et européennes.
C'est d'ailleurs pour cela que l'Union est convaincue que sa "norme en
termes de démocratisation et de libéralisation politique" est porteuse
d'avenir. Aussi réaffirme-t-elle "sa conviction
qu'une Turquie, moderne, démocratique et séculaire…, peut jouer un rôle
constructif et stabilisateur en encourageant la compréhension entre les
civilisations, et entre l'Union européenne et les pays de la région qui
entourent la Turquie, plus particulièrement le Moyen-Orient." Dans cette
perspective, votre quinquennat s'honorerait de contribuer, par une action
soutenue et décisive au sein de l'Union, à faire progresser ces négociations de
sorte à rendre, au plus tard en 2012, une telle adhésion irréversible.
Le dossier des Balkans
Ce dossier semble se
concentrer sur
deux aspects :
-
1° L'organisation des
processus d'adhésion des pays concernés à l'Union ;
-
Le
règlement
juridique des effets désastreux de la guerre en Yougoslavie.
En
matière d'adhésion, certains pays ont déjà rejoint l'Union (Slovénie, Bulgarie,
Roumanie) ou seraient sur le point de le faire (Croatie). Il n'empêche, si l'on
n'y prend garde, le processus risque de s'enliser pour certains des autres pays
du fait des
dégâts immenses causés par
la guerre. Ceux - là, notamment la
Bosnie-Herzégovine, ont besoin
d'un accompagnement particulier sur cette voie prometteuse de l'adhésion, tant
les destructions humaines et infrastructurelles ont été lourdes. Dans ce
domaine, la
France pourrait jouer un
rôle moteur tant en matière économique et financière qu'en matière sociale.
Ses ONGs qui connaissent bien la région pourraient être mobilisées en ce sens.
Comment ne pas parler, aussi (et surtout) de la "province autonome"
du
Kosovo, probablement le premier facteur de la guerre civile
yougoslave, toujours sous administration de l'ONU et sous la protection de
l'OTAN. Depuis les 20 et 21 février 2006, des négociations, sous l'égide de
l'ONU, ont débuté afin de déterminer son nouveau statut. Mais, il ne faut pas
se leurrer, la situation est loin d'être stabilisée. Bien sûr, depuis la
capitulation de la Serbie en 1999, les Serbes ont pour la plupart quitté la
province, laissant la place au retour des populations d'origine albanaise.
Mais, depuis la mort (le 21 janvier 2006) du président Ibrahim Rugova (élu en
1992 dans l'ex-République du Kosovo), et celle, plus récente (11 mars) du
président serbe Slobodan Milosevic (pendant sa détention et son procès au
TPIY), des craintes resurgissent car les nationalistes Serbes demeurent
profondément attachés à une région qu'ils considèrent comme le berceau de leur
foyer national. Les Kosovars exigent un Etat indépendant qu'ils seraient prêts
à défendre les armes à la main, avec d'autant plus de détermination que nombre
de maquis de l'UCK (l'armée de libération du Kosovo) sont encore en place et
que l'exemple tout proche du Montenegro est là. Celui-ci vient, le 3 juin 2006,
de proclamer son indépendance de la Serbie, suite à un référendum organisé en
ce sens le 21 mai.
Les
négociations pourraient aussi être "polluées" par la décision en
demi-teinte prise par la CIJ (Cour Internationale de Justice), plus haute
instance judiciaire de l'ONU, dans le procès en génocide intenté par la Bosnie
à la Serbie pour le massacre de Srebrenica (8 000 morts) lors de la guerre de
92 à 95. Le 26 février 2007, la
CIJ vient de qualifier juridiquement de
génocide les massacres perpétrés à Srebrenica, mais décharge l'État Serbe de la
responsabilité du massacre. La Serbie a donc été blanchie de toute
responsabilité juridique directe pour le génocide en Bosnie. Cependant, la cour
a estimé que la Serbie n'a pas empêché le génocide des musulmans de Bosnie, ni
puni les auteurs de ce génocide. Il faut donc tout faire pour éviter un nouveau
conflit ou des tensions au Kosovo et dans la région. Aussi, votre quinquennat
aura, là aussi, fort à faire pour faire aboutir les négociations entamées et
aboutir, le plus rapidement possible à un statut clair garantissant au peuple
Kosovar et à leurs voisins paix, stabilité et développement.
Le dossier des migrants
La
question des migrants, de leur circulation et de leur vie dans l'espace
européen constitue également un enjeu essentiel pour les prochaines années.
Avec, dès le départ, une contradiction fondamentale, ne serait-ce que d'un
point de vue économique :
D'une part,
l'Union
en général, et la France en particulier ont besoin d'un afflux massif de main
d'œuvre étrangère, que la population vieillissante de l'Europe ne peut
fournir, et la tendance devrait se poursuivre ;
D'autre part,
l'Union affiche depuis plusieurs années maintenant une politique
migratoire des plus restrictives, pilotée, le plus souvent par les
ministères de l'intérieur, avec les drames que l'actualité ne cesse de nous
rappeler. (Dans les détroits de Syrte ou de Gibraltar, dans les camps de
rétention, dans les quartiers les plus insalubres des grandes villes lors
d'incendies d'immeubles ou d'hôtels, ou encore lors d'expulsions de familles
contraintes à occuper illégalement des logements…). Cette gestion sécuritaire
des flux migratoires, s'agissant d'hommes, de femmes et d'enfants qui fuient,
le plus souvent, le mal développement ou le despotisme, pour tenter de vivre
plus décemment n'a, bien évidemment, donné aucun résultat positif.
Elle a, pour l'essentiel, favorisé le
développement des réseaux de passeurs clandestins, multiplié les situations
irrégulières, et permis, en Europe, à toute une économie souterraine (ayant
pourtant pignon sur rue) de fleurir sur le dos d'une main d'œuvre au noir
corvéable comme au "bon vieux temps" de l'esclavage. Au mépris des
droits humains et sociaux les plus élémentaires. Permettant à toute une série
d'hommes et de femmes politiques de discourir à merci sur les dangers que
feraient prendre ces étrangers à la nation, les rendant responsables du chômage
endémique provoqué tout autant par l'ultralibéralisme que par les hésitations,
les doutes, voire les renoncements, d'une gauche "molle" tétanisée
par la puissance de la mondialisation ultralibérale.
Fabriquant ainsi le terreau sur lequel les extrémismes de tous bords
ont pu se développer au risque de créer des ruptures irrémédiables au sein
de la population. À plusieurs reprises, la sonnette d'alarme a été tirée :
Sangatte, Cachan,émeutes des banlieues… Rarement elle fut entendue.
Aujourd'hui,
les problèmes sont toujours là, malgré les tentatives bien timides menées avec
les pays d'origine pour "juguler" le problème, notamment la
"Conférence ministérielle euro-africaine sur les migrations" qui
s'est tenue à Rabat en juillet 2006. C'est dire que votre quinquennat devra
prendre à bras le corps ce dossier qui constitue une véritable poudrière
humaine. Il s'agira, notamment, de
renoncer
à l'idéologie sécuritaire et répressive qui oriente encore les politiques
migratoires, notamment à "l'externalisation" de l'asile et des
contrôles aux frontières, à la criminalisation des migrations ainsi qu'à toute
loi raciste, xénophobe ou discriminatoire. Dans cette perspective, il faudra
prendre, avec courage, diverses mesures
essentielles pour garantir :
- La
refondation
des politiques migratoires sur la base du respect des droits humains, d'une
réelle égalité des droits des personnes vivant sur un même territoire et de la
régularisation des migrants sans papiers ;
- La
suppression
des visas de court séjour, de toutes les entraves posées à la sortie d'un
territoire, et la justification détaillée des refus de visas d'établissement
avec une stricte symétrie des conditions africaines et européennes de
délivrance de ce type de visas ;
-
L'application complète et sincère de tous les instruments
de protection internationale afin de ne pas réduire le droit d'asile à une
simple fiction ;
- La
ratification
de la Convention internationale sur la protection des droits de tous les
travailleurs migrants et des membres de leurs familles, son intégration
dans les lois nationales, la ratification des conventions de l'Organisation
Internationale du Travail, et notamment les conventions 143 et 97 ainsi que
leur mise en œuvre.
Le dossier du
partenariat euro-méditerranéen :
Le
partenariat euro-méditerranéen, engagé en 1995 sous le vocable de
"Processus de Barcelone", devait aboutir à créer, en Méditerranée,
"une ère de stabilité et de progrès partagé". Dix ans plus tard, en
2005, le bilan fut loin d'être élogieux. Malgré quelques succès, menés dans le cadre
d'accords d'association avec plusieurs pays de la Méditerranée, il a fallu se
rendre à l'évidence : point de stabilité et point de progrès partagé.
Pourtant, la nécessité d'un partenariat privilégié entre l'Union européenne et
ses voisins du sud et de l'est de la Méditerranée est plus que jamais
d'actualité. L
'Union semble l'avoir
compris, notamment depuis le lancement, en 2004, par les États-Unis du projet
de "Grand Moyen Orient". Mais, elle reste
prisonnière d'une vision pour le moins étriquée du partenariat. On
parle désormais d'une "Politique européenne de voisinage (PEV)",
comme pour rassurer ces voisins du sud frustrés de ne pouvoir adhérer à
l'Union. Il n'est, bien évidemment, pas question de passer d'une politique de
voisinage à une entrée pure et simple de ces voisins du sud dans la maison
Europe. Mais faut-il pour autant rester frileux. Forte de son expérience
historique d'union puis d'intégration, l'Union européenne, (tout en poursuivant
son processus d'élargissement à l'est, y compris la Turquie) pourrait
contribuer très utilement à la construction d'une véritable "Communauté
Méditerranéenne".
En
effet, à l'horizon de votre quinquennat, c'est-à-dire en 2012, qu'en sera-t-il
de la nouvelle
zone de libre échange qui
fonctionnera avec les pays du sud de la Méditerranée. Sera ce
suffisant ? N'y aura-t-il plus d'autres perspectives plus attrayantes de
rapprochement que cette Europe des marchés et de la sécurité ? Ce sera,
convenez-en bien maigre pour contenir les besoins et les espoirs de populations
méditerranéennes en manque de démocratie, de libertés, de travail, d'école, de
logement…
On le sait maintenant, marchés
plus sécurité ne règlent rien.
Pour
obtenir une paix durable et une prospérité partagée il faut d'abord de la
démocratie et des libertés. Ce sont là les meilleurs moteurs d'une
croissance durable dont les fruits seraient équitablement partagés. Des peuples
opprimés, soumis à toutes sortes de violences plus ou moins aveugles, sans
libertés et bâillonnés dans leur écriture ou leur parole ne pourront jamais
contribuer au développement de la région, encore moins profiter de ses
richesses. Le partenariat ne peut continuer de s'inscrire dans cette
alternative qui serait incontournable pour les pays du Sud : théocratie ou
despotisme.
Le partenariat doit afficher
clairement son objectif d'aider à l'émergence de processus authentiques et
internes de démocratisation et d'expansion des libertés. Il ne peut y avoir
de liberté économique sans liberté politique pour tous. Il faut donc en
identifier les potentialités locales, soutenir par des mesures concrètes leurs
actions, aider à leur organisation et à leur visibilité. Et peut-être même
aller, comme le suggère certains, jusqu'à "doter la politique euro
méditerranéenne de l'Union d'un secrétariat politique où seraient représentés
les pays des rives sud et est", de sorte à déboucher, à terme, sur une
véritable "Communauté méditerranéenne". En d'autres termes,
substituer à l'horizon, plus ou moins risqué, d'une simple zone de libre échange
comme fondement du partenariat euro méditerranéen, une "
Communauté Méditerranéenne" conçue
comme une
vaste de zone de libertés et
d'échanges de toutes sortes (économiques, politiques, culturels,…)
constituée librement par les 29 pays de la zone. Quel formidable partenaire
cela constituerait pour l'Europe ! Alors, pourquoi ne pas profiter de
votre quinquennat pour mettre en marche ce projet fabuleux ?
Voilà,
Monsieur ou Madame le (la) Président(e), les principaux dossiers relatifs à la
Méditerranée, qu'il me paraît essentiel d'intégrer à votre programme
quinquennal. Ils sont lourds et difficiles, mais incontournables. Pour ces
raisons, soyez rassuré(e), des milliers et des milliers de personnes sont
prêtes à se mobiliser autour de vous et dans tous les milieux pour les faire
avancer pour plus de paix et de libertés pour tous. Très respectueusement.
Smaïl GOUMEZIANE(1)