Endettement : le désespoir des Américains
Ils sont
des millions à avoir emprunté pour leur
maison. Et au prix fort pour les ménages les plus fragiles. Etouffés par la
hausse des taux, ils ne peuvent plus payer, raconte Le Temps de Genève.
Déjà 1,2 million de biens immobiliers ont
été saisis en l'espace d'un an.
Personne ne
s'occupait d'eux. Leurs soucis étaient tout au plus pris en compte par quelques
avocats bénévoles ou par les volontaires des Eglises.
Mais, tout d'un coup, ils sont au centre d'une menace de crise
économique mondiale. "
L'immobilier
va probablement peser plus qu'anticipé sur la croissance", résumait
récemment Citigroup. "
Les marchés
sont en proie à l'incertitude", expliquaient mercredi les analystes à
Wall Street.
Les responsables ? Ces familles américaines endettées qui
n'arrivent plus à payer leur maison. Victimes de pratiques souvent
frauduleuses, les voilà désormais transformées en coupables.
Dans son bureau
du Queens, un district de New York, Oda Friedheim a du mal à cacher son
irritation. Des années qu'elle met en garde contre les méthodes de plus en plus
agressives de certains organismes spécialisés dans le prêt hypothécaire. Des
années que cette avocate du Service d'aide légale recourt auprès des tribunaux
pour défendre ses clients face aux pratiques "louches".
Ces pratiques ont un nom : le
"subprime mortgage", des
prêts
offerts à des personnes qui n'ont pas de réelle assise financière. La
"
dérégulation" du système bancaire a fait exploser ce type
d'agissements. "
Ce sont des gens
qui ont investi tout leur argent dans leur maison. En dehors d'elle, ils n'ont
rien. Et lorsqu'ils perdent leur maison, cela devient vite catastrophique."
Sa maison,
Asuman a décidé de la vendre, avant qu'on la lui ôte. Dans le quartier de
Jamaica, au fin fond du Queens, où se croisent des dizaines de nationalités,
les petites bicoques en bois s'alignent à perte de vue, malmenées par la
proximité agressive du métro aérien. "
C'est
devenu un peu cher", glisse cet Indien d'une trentaine d'années pour expliquer
le panneau "For sale" qui orne sa maison de 4 pièces où vit la
famille de cinq personnes. Peu qualifié, employé dans un magasin d'alimentation
proche, Asuman est persuadé qu'il trouvera un emploi comparable ailleurs.
"
Si j'arrive à vendre, nous partons
pour la campagne", sourit-il. Ou mieux dit : pour la banlieue de la
banlieue.
"Les gens ont honte
d'avouer qu'ils se sont fait avoir en empruntant de l'argent, complète Oda
Friedheim. Mais encore, ceux qui peuvent revendre ont de la chance. Beaucoup ne
se rendent compte de la gravité de la situation qu'une fois leur maison
saisie."
Les agents qui parcourent les banlieues de
la classe moyenne n'ont pas de scrupules. Les futurs acheteurs n'ont pas de
fonds propres pour leur maison ? Ils leur concèdent la totalité de la somme,
parfois même davantage pour couvrir les frais. Ils n'ont pas de salaire fixe ?
Le montant est inventé purement et simplement. "
Dans certains cas que nous avons traités, les gens avaient affirmé
qu'ils gagnaient 2.000 dollars par mois. Mais l'agence qui voulait leur
accorder un prêt a inscrit 10.000 dollars", affirme Navid Vazire,
avocat lui aussi, au Centre légal du sud de Brooklyn, un autre district de New
York.
Récemment, le
comité du Sénat en charge des affaires bancaires avait
estimé à 2,2 millions le nombre d'Américains qui allaient être
incapable d'honorer leur dette hypothécaire. Ajoutée au cri d'alarme d'une
association des prêteurs, évaluant que le nombre de banqueroutes privées était
à son plus haut depuis trente-sept ans, cette estimation des sénateurs a
fortement contribué à faire vaciller la confiance de l'Amérique en son
économie.
Car les
pratiques de certains prêteurs ne s'arrêtent pas là. En Californie, on a
découvert que ces agences promettaient, en espagnol, certaines conditions aux
nouveaux arrivés mexicains puis leur faisaient signer des contrats totalement
différents. Perdus dans "
les petites
lettres" des contrats, les taux augmentent parfois de manière
exponentielle avec les années. "
Les
gens voient leur facture augmenter, parfois doubler, mais ils ne comprennent
pas le motif", explique Navid Vazire, dont le centre reçoit une
dizaine d'appels désespérés par jour. "
Ils
ne savent pas à qui s'adresser, essaient la municipalité, l'Etat, voire la
police. Mais la police ne peut rien faire. Ils ont signé un contrat, ils
doivent payer."
Si l'affaire passe devant le tribunal, il
faut parfois des années avant que la justice tranche. Les petits
propriétaires sont de peu de poids face aux puissantes agences immobilières.
Souvent, les centres d'aide légale perdent leurs procès. Alors ils conseillent
aux gens d'agir comme Asuman : de vendre au plus vite, avant qu'il ne soit trop
tard.
Les Etats-Unis ont toujours encouragé l'idée de
la propriété. "Une nation de propriétaires est imbattable", disait
déjà Franklin Roosevelt. Partant sans doute du même principe, l'administration
de George Bush a tout fait pour privilégier l'accession au statut de
propriétaire, faisant même de juin "le mois de la propriété nationale".
Mais traditionnellement, les banques s'en tenaient à ce que l'on a appelé ici
le redlining, une pratique illégale de discrimination raciale qui a consisté à
éviter certains quartiers (surtout noirs ou hispaniques) considérés comme trop
risqués.
S'ils voulaient acheter une
maison, les habitants n'avaient donc qu'une solution : se tourner vers les
agences moins scrupuleuses qui leur offraient des prêts à n'importe quelle
condition. "Nous sommes passés de la situation où on ne prêtait pas, à
celle de prêter à tour de bras", résume l'avocat.
Pour les prêteurs, c'est une affaire en or. Au-delà des commissions et
des primes faramineuses, il y a toujours la possibilité de saisir la maison.
Mais très souvent, ils n'ont pas beaucoup de fonds eux-mêmes. Ces prêts sont ensuite
négociés avec des grandes banques, puis revendus par milliers à des
investisseurs à Wall Street. "Il y a en jeu des profits gigantesques,
s'insurge Oda Friedheim. Tout le monde sait que ces prêts ne sont pas vivables
pour les emprunteurs. Mais, pour ces gens, cela n'a aucune importance. Ils
s'enrichissent sur le dos des pauvres."
Luis Lema Le Temps Source :
Courrier International
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