Responsabilité sociale des entreprises : maintenir
Les Echos n° 19881 du 20 Mars
2007
Les
multinationales
occupent une place centrale dans la mondialisation. Elles ont également, de
ce fait, une responsabilité majeure dans ses dérèglements, tant sur le plan
social que sur le plan environnemental. Chacun, ou presque, en convient
aujourd'hui. Avec la
loi dite des
nouvelles régulations économiques (NRE), adoptée en 2001, la France avait pris
une certaine avance à l'échelle internationale pour commencer à obliger les
multinationales à corriger ces problèmes. En effet, l'article 116 de cette loi
prévoit que toutes les entreprises cotées
en Bourse en France doivent obligatoirement rendre compte des impacts sociaux
et environnementaux de leurs activités dans leur rapport annuel. Le fait de
devoir rendre des comptes ne suffit pas, bien sûr, à faire que ces entreprises
changent de politique. Cela les oblige néanmoins à organiser en interne la
remontée d'informations sociales et environnementales, bien souvent ignorées
jusque-là des directions. Ces informations fournissent également des éléments
aux ONG et aux syndicats pour pousser les entreprises dans leurs
retranchements.
Six ans après, les
candidats et les candidates à la magistrature suprême comme aux élections
législatives doivent s'engager à améliorer une législation qui a, entre-temps,
fait la preuve de son intérêt, mais aussi montré ses limites.
Il faut
prévoir
désormais des sanctions contre les contrevenants. Si la majeure partie des
très grandes sociétés respecte au bout de cinq ans la lettre de la loi, à
défaut souvent de son esprit, il en va différemment si on considère l'ensemble
des 700 sociétés cotées théoriquement assujetties à cette obligation. Le
nombre élevé d'entreprises qui ne
remplissent pas leurs obligations légales est lié notamment à l'absence de
sanctions. Après la longue phase d'acclimatation intervenue depuis 2002, il
convient donc maintenant d'en prévoir.
Il faut ensuite
préciser
le périmètre d'application de l'obligation de reporting. La législation
actuelle manque de précision à ce sujet. La consolidation des données sociales
et environnementales au niveau international pose certes des difficultés, dont
il faut tenir compte, mais il faut fixer une date butoir à partir de laquelle
les entreprises devront dans tous les cas englober l'ensemble du périmètre du
groupe dans leur reporting social et environnemental comme elles le font déjà
pour les données financières. Il convient de plus de préciser les données qui
devront être fournies par secteur d'activité et zone géographique.
Il faut également
donner un véritable droit de regard sur le reporting aux représentants
des salariés et à la société civile. Pour augmenter la crédibilité de ces
rapports, il convient tout d'abord que le comité de groupe ou le comité
européen soit associé en amont à la mise au point des indicateurs fournis. Le
rapport lui-même devrait lui être soumis pour avis, et cet avis devrait
obligatoirement figurer dans le document transmis aux actionnaires. De même,
chaque entreprise devrait constituer un conseil consultatif regroupant, en plus
des représentants des salariés, l'ensemble des autres parties prenantes à la
vie de l'entreprise : en particulier, les représentants des salariés des
entreprises sous-traitantes ainsi que des représentants d'ONG indépendantes et
reconnues, actives dans les domaines environnementaux et sociétaux liés à son
activité. Leur avis devrait, lui aussi, figurer dans ce rapport.
Il faut
donner
aux informations sociales et environnementales publiées par les entreprises le
même statut juridique que les données financières. Il convient en effet de
lever toute ambiguïté à ce sujet. Les données sociales et environnementales
doivent impliquer les mêmes responsabilités pour celles et ceux qui les
établissent et les certifient que les états financiers. Et les informations
environnementales et sociales figurant dans le rapport de gestion de
l'entreprise, devront, au même titre que les données comptables et financières,
faire l'objet d'une délibération et d'un vote en assemblée générale annuelle.
Il faut également
compléter les données demandées et mettre davantage la loi française en
cohérence avec les référentiels internationaux existants. Sur les aspects
dits « sociétaux » en particulier, et notamment sur les questions de respect
des droits humains, les indicateurs sont très insuffisants, et la loi permet
des écarts d'interprétation importants. Concernant les aspects
environnementaux, les entreprises abordent très peu les impacts directement
associés à leur activité du fait des produits et des services qu'elles
commercialisent (cycle de vie des produits). Par ailleurs, les éléments
concernant les relations avec les fournisseurs sont actuellement très peu
nombreux dans les rapports NRE. Compte tenu de l'impact de ces relations, les
entreprises doivent impérativement rendre compte de la manière dont elles
favorisent le développement des bonnes pratiques chez leurs fournisseurs et
leurs sous-traitants en matière sociale et environnementale.
La mise en place d'un cadre international
juridiquement contraignant sur le reporting social et environnemental serait
évidemment souhaitable. Il convient d'ailleurs que le gouvernement français
profite de l'expérience acquise pour jouer enfin un rôle nettement plus actif
en ce sens, notamment au niveau de l'Union européenne et de l'OCDE. Dans
l'immédiat, il convient de confronter les demandes effectuées dans le cadre de
la loi NRE et celles qui sont formulées notamment dans le cadre de la Global
Reporting Initiative pour, le plus souvent possible, harmoniser concepts et
données.
Il faut enfin
élargir
le champ d'application de la loi. Limiter cette obligation aux seules
entreprises cotées n'a guère de fondement logique : les activités des autres
types d'entreprises ont, elles aussi, des impacts sociaux et environnementaux
significatifs. Ce dispositif doit donc être
étendu aux principaux acteurs économiques quel que soit leur statut
juridique : entreprises privées non cotées aux effectifs importants,
filiales non cotées des multinationales étrangères ayant des activités en
France, mais aussi entreprises publiques.