«
Nous avons choisi de nous abandonner
totalement dans les mains des hommes et de Dieu pour élargir notre coeur.
Pauvres, nous le sommes devenus parce que nous attendions tout des autres
».
Zenit - La décision de faire ce pèlerinage en mendiants a
profondément interpellé les gens. Elle était un peu vu comme « une folie ».
Avez-vous regretté cette décision ?
E. et M. Cortès -
Nous sommes partis à pied, sans argent,
sans téléphone portable, en mendiant notre nourriture et un toit pour dormir.
C'est fou, surtout dans une société où on prône la sécurité maximale, prise de
risque minimale. Nous avions de petites
besaces de 4 kilos pour Mathilde et 7 pour Edouard. Nous avons tout lâché (appartement, boulots,
comptes en banque...), quitté nos familles et nos amis une semaine après notre
mariage. Nous avons voulu nous
dépouiller du surplus matériel dans lequel nous vivons. Même notre carte
bancaire. Nous avons choisi de nous abandonner
totalement dans les mains des hommes et de Dieu pour élargir notre coeur.
Pauvres, nous le sommes devenus parce que nous attendions tout des autres.
En
sept mois et demi, nous avons vécu avec peu mais n'avons manqué de rien. Se
faire pauvre, devenir pauvre, ce n'est pas un jeu. C'est une urgence dans notre
société où le matérialisme est un cancer
des coeurs. C'est une nécessité si on veut aller vers l'autre. Nous étions
en position de demandeurs. Nous avons reçu des Hommes. 103 accueils pour la nuit dans des maisons. Plus de 250 repas reçus
dans des familles. Notre survie a tenu à un seul mot : la CONFIANCE.
Bien
sûr, nous avons aussi eu faim. Nous
avons souvent dormi dehors, 82 bivouacs en pleine nature ou dans des lieux
abandonnés. Plus que le pain, nous avons mendié ce qu'il y a dans le coeur des
hommes.
Zenit - Pouvez-vous nous décrire l'un des plus moments les
plus durs de ce pèlerinage ? Et l'un des plus beaux ?
E. et M. Cortès -
232 jours, 5788 km, parsemés de
joies et d'épreuves, 14 pays traversés,
des centaines de personnes croisées cela veut dire une multitude de beaux
moments et une myriade de difficultés.
Le
plus dur pour nous n'a pas été d'avoir
faim ou froid, mais d'être rejetés. Par exemple par un prêtre catholique en
Croatie qui n'a pas voulu venir nous voir et nous parler mais qui, par personne
interposée, nous a envoyés dormir loin de son église. Nous ne faisions pas très
« propre » sans doute, installés pour dormir devant le porche de la maison de
Dieu. Un autre moment dur : en Syrie, suspectés par les services de
renseignements, pris pour ce qu'on n'était pas, suivis en permanence,
interrogés tous les jours et de ce fait en semi-liberté et en proie à la
paranoïa. Le plus difficile a été d'avoir
peur des hommes. Vaincre ses peurs, voilà le vrai défi. Pour cette marche, pour la vie. Il a alors fallu apprendre à
redonner sa confiance et expérimenter
que « l'amour parfait chasse la crainte ».
Les
beaux moments, c'est de découvrir
l'extraordinaire dans le quotidien. Une main qui se tend, une porte qui
s'ouvre alors qu'on n'a rien à donner en retour. Particulièrement, ce moment où
tu as faim et froid et où sans que tu ne demandes rien à personne, quelqu'un
t'invite. Cela nous est arrivé bien des fois, comme ce jour de brouillard au
Monténégro après le passage d'un col, où nous avons été accueillis à déjeuner
par une famille qui était en train de faire des confitures. Nous sommes
repartis avec 5 kilos de pommes de terre dans les sacs. Mais notre joie pesait
plus encore.
Ou bien le souvenir de Marta, une petite
fille serbe de 6 ans, qui nous a offert son unique jouet : « Tenez, ce sera pour votre premier enfant
». Ou encore Ender, un riche diamantaire en Turquie, musulman pratiquant, qui a
lavé nos habits après 8 jours de marche.
Zenit - Avez-vous parfois eu envie d'abandonner ? À quels
moments ? Qu'est-ce qui vous a aidé à tenir ?
E. et M. Cortès -
À plusieurs reprises nous avons voulu arrêter notre marche. Les moments de découragement sont venus
systématiquement après un coup dur : des disputes au sein du couple, des
rejets, une agression en Turquie, la neige ou la pluie incessante, des
pressions psychologiques des services de renseignements syriens, les jets de
pierres et les insultes d'enfants au Proche Orient, l'expulsion à deux reprises
par les douaniers israéliens.
Mais
notre force a été d'être à deux.
Rarement le découragement est venu ensemble. Il y en avait toujours un pour
porter l'autre. Et quand nous avons flanché tous les deux, Lui était là, pour
porter notre couple.
Zenit - Quelles « leçons de vie » tirez-vous de cette longue
marche ? Tout d'abord sur le plan humain. Qu'avez-vous appris à travers les
innombrables rencontres que vous avez faites ?
E. et M. Cortès -
Cette route a été pour nous image de la
vie. Car qu'on le veuille ou non, nous sommes en route et il faut marcher.
Malgré la pluie, le vent, le soleil qui brûle, les cailloux du chemin... Avancer, malgré les obstacles et les
fatigues. Avancer « au large », vers son idéal. Idéal qu'à l'image de la
ligne d'horizon, on n'atteindra pas, sur cette terre. Toute vie humaine est
aventure. Nous en prenons ses risques puisqu'en dépend une éternité.
Ce
fut un voyage de noces pour le meilleur et pour le pire. Nous avons vu des hommes, au coeur dur et fermé. Nous avons vu
l'emprise du mal et de l'injustice. Et pour la première fois de manière si
vive, nous l'avons senti et expérimenté
dans nos coeurs et nos chairs.
Il y a des hommes au grand coeur.
On en croise peu, car ils sont souvent discrets ou cachés. Ils ne parlent pas
de charité, ils la vivent. Avec eux, une vraie rencontre est possible, entre
celui qui accueille et celui qui reçoit. La joie est alors partagée. Une
harmonie se dégage, et la langue qui nous faisait barrière, ne sert plus. On
est dans un coeur à coeur où le pauvre
est aussi heureux que celui qui donne. Comme si l'hospitalité qu'ils
pratiquaient nous humanisait et eux avec. Comme
si ce qu'ils donnaient gratuitement les transcendait et nous avec.
Nous
nous sommes mis à l'école de la
simplicité : prendre le temps comme il vient, les gens comme ils sont.
Pendant 7 mois et demi, nous avons porté les mêmes vêtements, mangé ce qu'on
nous donnait, bu avec la même soif de l'eau, de l'alcool, du café, du thé. Tel
des métronomes de la route, nous avons
vécu au tic tac du coeur, laissant la vitesse et le temps à ceux dont la
vie est une course.
Enfin,
nous avons fait l'expérience de l'effort
et du sacrifice. Nous avons dépassé bien souvent nos limites. Physiquement,
psychologiquement, quand on est à bout, ou quand on croit l'être, il y a
toujours une part de possible dans l'Homme. Cela nous invite à l'Espérance.
L'ascèse n'est pas à la mode. Peu importe, nous l'avons vécue tous les jours.
Les hédonistes grimaceront, mais nous
avons découvert la joie profonde qu'il y a à se dépenser pour plus grand que
soi. Un chemin de croix que l'on accepte est un chemin de joie.
Zenit - Et sur le plan spirituel. Vous êtes partis dans un
esprit d'abandon total à Dieu. Avez-vous le sentiment qu'il vous a accompagnés,
et que vous le connaissez mieux aujourd'hui ? Pouvez-vous nous donner des
exemples concrets.
E. et M.
Cortès - Pas à pas, nous avons expérimenté que l'Homme ne vit pas seulement
de pain, qu'il n'est pas qu'un être de chair. Cette marche a réveillé en nous une musique intérieure, le chant de
l'âme. Jour après jour, nous avons fait jaillir une autre richesse, celle
de la foi. Avec Jésus, nos pieds ruminaient « Là où est ton trésor, là est ton coeur ».
Nous
avons découvert la force de la prière du
pauvre : celle d'un enfant qui crie sa détresse, sa colère à son père en
attendant tout de lui. « Donne-nous
aujourd'hui notre pain quotidien... ». La prière du pauvre, de l'enfant qui
dit « Merci Papa » pour cette personne rencontrée, pour ces figues trouvées au
bord du chemin, pour l'ombre d'un arbre à l'heure de la pause, pour ce feu qui
réchauffe au lieu de bivouac... Pérégriner,
c'est apprendre à reconnaître la présence divine dans nos vies.
Nous prenions chaque jour le chapelet, la main de la
Vierge Marie. Au fil des Pater et des Ave, glissait une intention particulière
qui nous avait été confiée, notamment celles des lecteurs de Zenit.
Nous
avons découvert la méditation des pieds.
Les pas, par leur rythme lent, laissent l'esprit vagabonder plus loin que
toutes les belles formules. Sans grands discours ni élans mythiques. C'est la
prière du coeur. Celle qui écoute avant de parler.
Depuis
2000 ans, cette route vers Jérusalem a été parcourue par des milliers de
pèlerins, vagabonds, aventuriers ou « paumiers ». Nous marchions avec eux,
n'ayant pas le sentiment d'accomplir un exploit mais de faire partie des
moutons qui vont vers leur Berger. Nous avons surtout été portés par la prière
et les pensées de nos familles, nos amis, de beaucoup qui marchaient dans leur
tête avec nous. C'est une expérience de communion au-delà des kilomètres.
Il
nous a fallu apprendre à pardonner à
ceux qui nous ont rejetés. Secouer
la poussière de ses sandales, non pas dans un geste de dédain mais pour laisser
là le mal et les rancoeurs. Ce n'est pas chose facile. La poussière, ça
colle.
Le
plus beau de cette marche fut d'essayer
de s'abandonner à Dieu. En ce domaine, rien n'est jamais acquis. C'est
chaque jour, à chaque instant qu'il faut renouveler sa confiance à son
conjoint, aux autres, à Dieu. Cette marche était nos premiers pas.
Zenit - Ces mois d'efforts, d'épreuves mais aussi de joie,
ont assurément fait mûrir votre relation de couple. Avez-vous l'impression
d'avoir appris des choses importantes pour réussir votre vie de couple. Si oui,
lesquelles ?
E. et M. Cortès -
Nous avons vécu de manière extrême nos premiers mois de mariage : 24h sur 24
ensemble, ce n'est pas ordinaire. Ce voyage a été comme une allégorie de la vie
de couple : une expédition au long cours qui demande une bonne dose
d'intrépidité, de confiance et de persévérance.
En couple, rien ne résiste à la route,
aucun masque. Fatigues, paresses, orgueils,... c'est peine
perdue de vouloir les cacher. Impossible de se leurrer, de voir autrui tel
qu'on voudrait qu'il soit. Nous avons
ainsi pu faire un travail de vérité sur chacun de nous. Et en retour,
apprendre à accepter l'autre tel qu'il est. Nous avons surtout appris que l'amour n'est pas qu'un sentiment. Nous vivons
aujourd'hui d'un amour que nous voulons construire tous les jours, comme sur la
route, dans les larmes ou en chantant.
Croire que l'autre nous comprend
naturellement sans paroles est une erreur. Ce qui va
sans le dire, va mieux en le disant : il faut communiquer ! Nos réactions face
aux événements sont très différentes ce qui implique de toujours prêter
attention à l'autre, à ce qu'on reçoit de lui. Ces différences de perception
nous ont souvent conduit à nous disputer, fortement parfois, à cause
d'incompréhensions. L'occasion d'apprendre à nous demander pardon, de recevoir
et accepter le pardon de l'autre.
Les
sceptiques chuchotaient à notre départ : « Ils
vont se séparer avant d'arriver », « il
fallait partir avant le mariage, pour voir si le couple résiste ». Bien au
contraire, ce qui nous a fait marcher c'est de nous être engagés à vie. Nous avions un projet commun, celui
d'atteindre Jérusalem. Sans projet de couple, on s'endort. Ce qui nous fait
progresser, c'est que nous voulons nous aimer. Sans volonté, on finit par se
quitter. Ce qui nous fait avancer, c'est notre désir commun de la Jérusalem
Céleste. De grands désirs portent à la Vie.
Zenit - Vous envisagez
maintenant d'écrire un livre pour raconter cette expérience. Quand
prévoyez-vous la sortie de cet ouvrage ?
E. et M. Cortès -
Le livre paraîtra aux éditions XO en octobre 2008 avec notre carnet de route et
notre témoignage. Nous rédigeons actuellement cet ouvrage. Pour vous tenir
informés, vous pouvez consulter le site : http://www.enchemin.org <http://www.enchemin.org/>
[Pour lire
quelques extraits du carnet de route, cf. Zenit des 5 <http://www.zenit.org/article-16562?l=french>
, 6 <http://www.zenit.org/article-16575?l=french>
, et 7 <http://www.zenit.org/article-16579?l=french>
novembre 2007]