Chers Amis,
Les choses évoluent vite dans notre pays.
Aussi profitant d’une occasion je vous envoie cette lettre pour vous donner
quelques nouvelles. En fait, j’ ai déjà parlé de la plupart de ces choses, au
fur et à mesure, dans mon site, mais cette circulaire vous permettra d’avoir
une idée d’ensemble de ce que nous vivons.
Un réseau d’amitiés en action…. C’est
Laurence PETIT, infirmière travaillant à Lille, qui ramènera en France le texte
enregistré de cette lettre pour qu’il soit saisi par Jocelyne BONNET de
CHALON-s-SAONE, « vieille » amie de la JOC , ensuite envoyé à
Marie-Cécile DAVID, belle-sœur de Philippe DAVID (avec qui j’ai travaillé au Congo jusqu’à sa mort à
KINBAMBA), puis expédié par les services missionnaires de CHOLET, et par mail
par Jean-Jacques ROBILLIART vivant à Annecy, mais originaire du nord, et mis
sur mon site par ma nièce Solène et Jean-Michel son mari…. Lu par chacun
d’entre vous et pour beaucoup partagé et multiplié avec vos amis et relations. Je vous dis cela
parce que c’est pour moi un moyen de remercier tous ceux qui participent à
l’élaboration de cette lettre-circulaire, et c’est aussi le signe de tous les
liens qui se sont tissés entre nous depuis de nombreuses années. Ainsi,
Laurence, qui apportera cette lettre,
était déjà venue à MONGO avec d’autres élèves de l’aumônerie des Lycées
de SELESTAT avec Marie-Paule, leur responsable, juste après les attaques des
rebelles en 2001 pour nous aider à la distribution de vivres et de médicaments
dans les camps de réfugiés du Libéria et Sierra Léone et dans les villages
guinéens dévastés par la guerre. Laurence a maintenant fini ses études
d’infirmière et elle est venue donner un coup de main au dispensaire de KATACO
. C’est un exemple qui me permet de remercier tous ceux qui nous aident de
toutes sortes de manières. Ce réseau d’amitié est très important pour
nous, et nous permet de tenir le coup
au milieu des nombreuses difficultés que nous vivons.
La situation actuelle en Guinée. Vous savez, depuis mes deux dernières circulaires,
que la société civile s’est réveillée et organisée en Guinée, même si c’est
avec beaucoup de difficultés. Mais cela ne résout pas les problèmes pour
autant. Beaucoup de familles ne mangent qu’une seule fois par jour et
n’arrivent plus à nourrir leurs enfants.
En effet, le coût de la vie
augmente de plus en plus et cela ne dépend pas de nous. Le prix du pétrole
est en hausse, comme vous le savez, puisqu’il a dépassé les 100 dollars, ce qui
augmente le prix de tous les produits importés mais aussi le coût des
transports et en ricochet le prix de tous les produits même locaux. Voici ce
qu’on en dit dans un des journaux du pays :
« Actuellement, le prix des denrées alimentaires de première
nécessité augmente sur le marché de Conakry. Tout dernièrement on a entendu sur
les ondes de la Radio que le prix de la farine a augmenté sur le marché
mondial. Ainsi, cela s’est répercuté sur notre marché national, a dit le
Ministre du commerce. Aujourd’hui, nous payons la miche de pain à
1.500 francs guinéens dans tous les kiosques de la ville de Conakry. Le
kilo de sucre aussi est à 3.000 Fg, toujours dans les kiosques. Quant au sac de
riz, il est à 150.000 Fg. Le riz du pays est à 3.500 ou à 4.000 Fg le kilo
selon la qualité. Donc, tout ce que nous produisons chez nous est devenu
interdit au Guinéen. Nous ne pouvons
plus acquérir et manger ce que nous produisons nous-mêmes. Le kilo de
viande est monté jusqu’à 14.000 Fg. Le marché est devenu tellement cher que la
ménagère ne sait plus où donner de la tête.
…. ». 1 euro
= 6500 Fg
Il
faut se rappeler que le salaire ordinaire est d’environ 150.000 F guinéens, (23
euros environ) et cela c’est pour les privilégiés, car très nombreuses sont les
personnes qui n’ont pas de travail régulier et donc pas de salaire, elles se
débrouillent comme elles le peuvent ; je me demande d’ailleurs toujours
comment.
Je continue mon travail à KATACO et dans les différentes communautés de la paroisse,
avec tout ce que cela comporte d’animations et de tournées dans les villages
pour les prières, la formation humaine et le développement dans tous ses
secteurs : santé, éducation, groupements artisanaux, etc. Mais depuis
Octobre, l’essentiel de mon temps est consacré aux deux commissions dont on m’a
donné la responsabilité au niveau national : « Justice et
Paix » et « Pastorale
sociale » (c’est-à-dire tout le travail social et d’éducation et de développement de l’Eglise). En voici
quelques nouvelles. Dans la Commission
« Justice et Paix », nous ne sommes que sept personnes, mais tous
les membres sont vraiment très motivés et engagés malgré leurs nombreuses
autres occupations (familiales, professionnelles, politiques et autres) et
leurs nombreux engagements aussi bien dans l’Eglise que dans la Société.
L’action de cette commission s’inscrit tout à fait dans le plan d’action
stratégique des Eglises d’Afrique de l’Ouest (cf. ma dernière circulaire), et
dans la préparation du prochain synode des Eglises d’Afrique. La création de
cette commission tombe à point nommé dans les circonstances difficiles que nous
vivons au niveau du pays. Au mois de Janvier, 1er anniversaire de
l’état de siège de janvier 2007, nous avons réussi à éviter une grève générale,
inquiets que nous étions des conséquences que cette grève aurait pu
avoir : nombreuses casses alors que le pays a déjà tellement de
difficultés économiques et il ne s’est pas relevé des casses de l’année
dernière, arrestations arbitraires par la police, blessés et morts par l’armée,
etc… Mais étant donné la situation difficile du pays, les syndicats n’ont pas
voulu arrêter leurs revendications et ils ont donc posé un ultimatum pour le 31
mars. La Société civile s’est organisée en regroupant le Conseil économique et
social, les syndicats, les partis politiques, les représentants de la société
civile pour essayer de régler les tensions entre le Président et son entourage
d’un côté, et le Gouvernement qui lui a été imposé l’année dernière, et donc les obliger à s’entendre et à travailler
ensemble pour chercher à régler les problèmes du pays. Tout cela se fait
sous la supervision des chefs religieux, chrétiens et musulmans, cooptés par
cette société civile et constitués en comité de veille, à la demande de toute
la population. Tout de suite, ce comité de veille s’est mis au travail, mais
les problèmes politiques ne sont
toujours pas résolus et les problèmes économiques restent : chèreté de
la vie, chômage des jeunes, pauvreté qui augmente de même que les inégalités
entre riches et pauvres, tout cela dans un contexte mondial de plus en plus
difficile. Nous sommes donc inquiets et nous nous demandons ce qui va se passer
le 31 Mars. Il y aura certainement une grève générale, ce qui est tout à fait
légitime et qui se comprend vu les difficultés actuelles du pays, mais comment
cette grève va-t-elle se passer ? Y aura-t-il encore de la violence,
suivie de répressions de la part des forces de l’ordre ? L’avenir nous le
dira. C’est dans ce contexte difficile que travaille la Commission « Justice
et Paix »). Nous avons rédigé une
lettre de Carême pour amener, non seulement les chrétiens mais les
différents groupes et couches de la population à réfléchir à ce que nous
vivons. Nous venons de terminer une
lettre de Pâques qui s’adresse à tous, là aussi, pour essayer de donner
quelques pistes d’avenir pour le pays. Mais nous cherchons surtout à poser les bases pour une action efficace à long terme sans nous enfermer
dans les problèmes du moment. Pour cela, nous avons organisé des sessions de formations
dans les six doyennés, regroupant chacun six ou sept paroisses du diocèse, pour
expliquer ce qu’est une commission « justice et paix », voir les
problèmes qui se posent plus précisément dans la région, chercher des pistes de
solutions et comment travailler avec
tous, puisque chrétiens nous sommes une petite minorité (environ 5 %) et comment s’organiser pour mettre en place
des pistes d’actions réalistes et concrètes.
Notre
priorité est de mettre dans chaque paroisse une commission « Justice et paix » qui pourra non seulement voir comment les
problèmes se posent à la base, mais surtout donner la parole aux populations et
agir sur le terrain concrètement et efficacement. Ce n’est pas facile, il faut
réveiller les gens car c’est un engagement délicat et parfois même dangereux.
C’est plus facile de se retrouver pour prier, pour organiser des fêtes. Mais
est-ce que notre responsabilité de chrétiens peut se limiter à cela ?
D’autre part, les gens préfèrent souvent des choses très brillantes, des grandes
conférences, passer à la télévision où
tout le monde pourra les voir, ou à la radio où on pourra se faire entendre,
mais sans que cela aboutisse à des changements réels au bénéfice des gens les
plus pauvres. Peu à peu, les choses se mettent en place et déjà certaines
paroisses sont organisées, souvent en accueillant des musulmans au sein de leur
commission. Nous travaillons
spécialement au niveau de l’Eglise avec la commission des jeunes, celle de la
famille, et celle de la communication
(les médias) et aussi avec les
fraternités des femmes qui sont très actives et dynamiques. Nous avons tenu
une journée de réflexion avec les religieux et religieuses du diocèse ;
plusieurs paroisses ont organisé des rencontres impliquant spécialement les
jeunes et en leur permettant de dialoguer avec les responsables politiques, les
responsables des différentes religions et les opérateurs économiques qui ont
intéressé beaucoup de personnes. Le temps du Carême a été un temps fort de
réflexions et d’actions dans les paroisses et mouvements de jeunes et
d’adultes, dans les rencontres de responsables de communautés et de
catéchistes. Dans la plupart des Communautés de bases, les participants se sont engagés dans un grand effort de
réconciliation : réunir les gens qui ne se parlent plus, régler des
problèmes qui traînent depuis des années et les tensions inter familiales, pour
des questions de terrains, d’héritages ou autres, et qui empoisonnent la vie
sociale. Nous avons décidé une rencontre générale de toute la famille pendant ce
temps de Carême pour se réconcilier entre parents (et la famille guinéenne,
comme partout en Afrique, est une famille très large), pour régler les
différends entre mari et femme, entre parents et enfants, entre beaux-parents
et alliés, etc.. En effet, c’est
d’abord dans le cœur et à la base que la paix peut se construire.
Au début du mois, j’ai également
assisté, au nom de la Guinée, au premier
congrès des Commissions « Justice et Paix » de toute l’Afrique,
organisée par le SCEAM (Symposium des Conférences des Eglises d’Afrique et de
Madagascar) sur ce thème. ( Voir mon site : http://armel.duteil.free.fr).
Le
pèlerinage national, début Mai, à BOFFA, sera aussi centré sur ce
thème de la Justice et de la Paix, que ce soit pour la marche des jeunes
depuis Conakry (150 km en une semaine), suivie de trois jours à Boffa même
regroupant toutes les classes d’âge et auxquels de nombreux musulmans
participent. Tout cela nous a demandé un gros effort de création pour la
rédaction de documents, de livrets de formation, de préparation et d’animation.
Ce qui s’est traduit pour moi par de nombreux déplacements et de nombreuses
soirées de travail qui se sont souvent prolongées tard de la nuit,…. Ou plutôt
tôt dans les heures de la nuit du jour suivant !. Mais il faut ce qu’il
faut et il faut savoir ce qu’on veut. (Pour rassurer ceux qui s’inquiètent de
ma santé, depuis mon opération de l’année dernière je suis vraiment en forme et
il n’y a pas de problème de ce côté-là).
Pour tout ce travail de
« Justice et Paix », nous essayons de rédiger des documents courts (une ou deux pages : nos
correspondants ne sont pas de grands intellectuels) et en français simple, que
l’on peut ensuite facilement photocopier et qui seront compris par tous.
LA PASTORALE SOCIALE. Nous avons lancé dans ce domaine une série de
formations sur l’enseignement social de l’Eglise ; car si nous voulons que
les gens agissent d’une façon valable, il est important qu’ils aient d’abord
quelques idées de base et quelques principes ; sinon, ils risquent d’aller
dans tous les sens et même de faire n’importe quoi. Nous avons également lancé
au niveau de tout le pays une action
dans les prisons pour intervenir auprès des juges et des régisseurs pour
que les prisonniers soient jugés le plus rapidement possible. En effet, de nombreuses personnes passent, avant
d’être jugées, des mois et même des années en prison dans des conditions
lamentables, sont mal nourries et ont de gros problèmes de santé, pour être
ensuite déclarées innocentes ou condamnées à trois mois de prison alors
qu’elles y sont depuis 3 ans !
Suite à la rencontre régionale d’Abidjan (voir mon site), nous avons lancé tout
un travail de réflexion sur la
corruption (vous voyez, il n’y a pas qu’en France que le problème se
pose !). En effet, nous sommes soutenus dans nos efforts par la CERAO
(Conférence des Eglises de la Région d’Afrique de l’Ouest) qui a organisé un
atelier sur les problèmes de corruption. Il faut dire que la lutte contre la
corruption est également soutenue par les Nations-Unies et par de nombreuses
ONG, ce dont nous sommes très heureux, et même par certains gouvernements dans
leur demande pour une « bonne gouvernance ».
JUSTICE ET PAIX
Pour les mois qui viennent nos priorités c’est d’intervenir pour une meilleure gouvernance
du pays à tous les niveaux, à soutenir la lutte contre la pauvreté et le
chômage des jeunes, en demandant à tous les chrétiens de s’investir dans ce
domaine et d’impliquer le maximum de leurs compatriotes. Nous voudrions organiser aussi des sessions de formation pour la non-violence et d’éducation à la paix ; former des éducateurs aux droits de l’homme et de
l’enfant, à partir des jeux pédagogiques que j’avais déjà composés au
Sénégal puis réadaptés lorsque j’étais à Mongo. Nous voudrions aussi former des observateurs locaux
(guinéens) pour les futures élections
législatives qui doivent se tenir à la fin de l’année, pour que les
élections se passent de la manière la plus transparente possible et éviter
ainsi au maximum les contestations et les violences après la proclamation des résultats et d’abord assurer des
élections justes et si possible démocratiques (mais d’abord il faudrait savoir
ce que désigne vraiment ce terme, aussi bien en Europe qu’en Afrique d’ailleurs).
Vous voyez que nous ne sommes pas au chômage !( Voir comptes rendus de la
plupart de ces choses sur mon site dans la rubrique « Justice et
Paix » :).
Pour la Commission de
« Pastorale sociale » : Cette commission existait déjà mais s’était peu à peu sclérosée.
L’OCPH (Organisation Catholique pour la
Promotion Humaine), l’équivalent du Secours Catholique en France, au lieu
d’agir à la base, était restée dans ses bureaux et rédigeait des projets de
développement sans consultation de la
base et donc de plus en plus illusoires et inutiles. Et surtout, au lieu de
mobiliser les chrétiens et les bonnes volontés pour agir avec leurs petits
moyens, on s’était de plus en plus tourné vers l’extérieur en attendant, pour
faire quelque chose, que les fonds viennent de l’étranger, avec le risque de
dépendance, d’infantilisation , de développer une mentalité d’assistés et de
devenir des mendiants au lieu de compter d’abord sur nos propres forces, et de
commencer par faire ce que nous pouvons faire par nous-mêmes. Le résultat,
c’est que au lieu de développer le pays nous le rendions de plus en plus
dépendant et inefficace. Tous les projets menés profitaient à quelques-uns dans
le pays, et surtout aux étrangers qui en apportant une aide en retiraient
encore plus d’avantages pour eux-mêmes, plutôt que de bénéficier aux
populations à la base qui elles, au contraire,
devenaient de plus en plus pauvres et marginalisées. Donc là aussi il s’agit de réorganiser les choses et de
susciter des équipes motivées et formées à la base. Mais ce n’est pas
toujours facile de trouver des personnes désintéressées; ce n’est pas évident
de les former pour qu’elles deviennent volontaires et engagées, ce qui veut
dire renoncer à un certain nombre d’avantages personnels qu’elles pourraient
trouver auprès des ONG, des Organisations et des Ambassades étrangères, ou des
Organisations des Nations Unies. Il s’agira, pour la plupart de ces volontaires
de travailler bénévolement car nous n’avons pas les moyens de les prendre en
charge, mais par contre nous sommes présents à la base, nous connaissons les
populations, nous entendons leurs souffrances et leurs désirs. Il y a donc là
tout un changement de mentalité à opérer, et d’abord dans les structures de
l’Eglise catholique qui sont bien sûr marquées par la course à l’argent, au
profit, et la recherche de la « bonne place » qui est l’espoir tous
les gens du pays. C’est cela la question de base : est-ce que je vais chercher à m’en sortir tout seul, à mon seul
profit, quitte pour cela à écraser, rejeter ou au moins marginaliser les
autres, ou bien est-ce que je vais
chercher l’avancée de toute la population, ou au moins de ceux avec qui je
vis, même si cela doit aller plus lentement et si j’aurai moins d’intérêt ou de
bénéfice personnels. Pour ce changement de mentalité, il ne suffit pas de
changer les personnes. C’est vraiment une réflexion de fond qu’il faut mener et
que nous avons commencée. Il faut aussi
être efficace ; pour cela nous avons mis en place plusieurs
sous-commissions de manière à coordonner les actions menées par de nombreuses
personnes dans les différents domaines mais qui travaillaient parfois, même
souvent, personnellement en actions dispersées, suscitant des incompréhensions,
des jalousies, des oppositions. Il n’est pas facile d’aider les gens à se
comprendre et à travailler ensemble ! Nous
avons donc mis en place les
commissions suivantes :
1°)
« PRISONS » pour regrouper
et harmoniser les différents intervenants à tous les domaines : enfants
mineurs, prise en charge judiciaire, alimentation et santé, visites, soutien
moral, suivi à la sortie de prison, aumônerie, prières et sacrements, défense
et respect des prisonniers, etc.
2°)
« SUIVI et SOUTIEN DES JEUNES
EN DIFFICULTE », et en particulier ceux qui vivent dans la rue.
3°)
« Organisation de CANTINES POPULAIRES pour enfants et
adultes nécessiteux » qui n’ont même pas de quoi manger.
4°)
« COORDINATION des DISPENSAIRES et
des ACTIONS AU NIVEAU DE LA
SANTE » : soutien psychologique et appui social des personnes
vivant avec le VIH (sida) et leurs familles.
5°)
« EDUCATION DE BASE» en
particulier en lançant des Jardins
d’enfants populaires dans les quartiers périphériques de la ville et dans
les villages. Sur ce dernier point, nous allons avoir après Pâques une
rencontre nationale sur les thèmes de la formation des éducateurs des Jardins
d’enfants, et coordination des actions au niveau national. Je vais pouvoir
m’appuyer pour cela sur notre longue expérience dans ce domaine des Jardins d’enfants à MONGO dont je vous ai souvent
parlé dans le passé. Je pense donc lancer la même expérience de centre
communautaire pour les enfants dans les quartiers populaires et pauvres de
CONAKRY, sans me limiter au secteur rural. Il y aura sans doute bien des
réticences à vaincre, mais je crois que nous y arriverons. Nous voudrions aussi mettre en place des petits projets (activités
génératrices de revenus), groupements artisanaux de petit élevage et
d’agriculture (même en ville on peut lancer des jardins potagers ou des petits
élevages, par ex. de poulets, de canards ou de cochons d’Inde… car les lapins
ne résistent pas à la chaleur), et aussi des coopératives de production pour
former des apprentis à l’artisanat : menuisiers, mécaniciens, soudeurs, tailleurs ou bien fabriques de savon,
tissage, teintures pour les femmes, etc..
Nous pensons aussi à organiser un
système de micro crédits pour fournir une petite somme d’argent aux
personnes nécessiteuses qui n’ont pas les moyens de vivre, en particulier aux
femmes, veuves ou chefs de famille, ou à des jeunes non scolarisés, et qui
devrait leur permettre de démarrer des activités commerciales ou autres. A côté
de cela, nous allons continuer les projets
plus importants, comme par ex. à Kataco le projet de forage et du puits
et également la banque alimentaire. Nous sommes en train de lancer
également un projet dans la Communauté
de BIGORI regroupant quatre groupements de 25 jeunes pour cultiver 50 ha de
riz, le but étant d’abord de fournir nourriture et revenus à de nombreux jeunes
et aussi à leurs familles, mais en même temps d’éviter qu’ils soient tentés de
partir comme émigrés en Europe avec toutes les souffrances et les conséquences
que cela comporte… pour ceux qui ne se noient pas en mer et arrivent à entrer
en Europe. Mais je dois reconnaître que, par exemple pour la banque
alimentaire, c’est plus difficile car les gens ont souvent du mal et également
parfois de la mauvaise volonté à rembourser les crédits qu’on leur a accordés.
Dans le même domaine, j’apprends que la
Société française « Agro Energie Développement » a signé un
contrat avec le gouvernement pour la culture de 200 000 hectares pour
produire du « bio carburant »,
et je me demande quelles vont être les conséquences de ce projet. J’ai très
peur de deux choses. D’abord le pays n’arrive déjà pas à produire la moitié de
sa consommation de riz ; si l’on
récupère 200 000 hectares pour le bio carburant, que va-t-il rester pour
les cultures vivrières ? Or le premier besoin des gens c’est d’avoir à
manger. 2°) La forêt disparaît en Guinée, le désert risque d’arriver jusque
chez nous. Cette mise en culture de
200.000 ha ne va-t-elle pas augmenter encore le déboisement du pays, avec
toutes ses conséquences néfastes ? Mais comme toujours, c’est
l’intérêt des pays développés qui prime : comme le baril de pétrole
dépasse les 100 dollars, alors nous cherchons d’autres sources d’énergie, mais que devient la population guinéenne dans
tout cela ?
Toujours dans la même ligne, j’ai
commencé une série de sessions
sur les droits de l’homme. Je viens d’en terminer une avec 30
enseignants à partir d’un jeu pédagogique que nous avions composé d’abord au
Sénégal avec Amnesty International et que j’ai ensuite adapté à la Guinée quand
j’étais à Mongo. La semaine prochaine, je descends pour une nouvelle session,
cette fois avec 90 enseignants de l’enseignement public. Je crois que nous
démarrons là quelque chose de très important et intéressant ; en effet ce
jeu permet non seulement d’enseigner aux enfants leurs droits mais de les
responsabiliser, même les plus jeunes, pour faire d’eux des acteurs actifs de
leurs propres droits et des droits de leurs camarades. Et à partir des enfants,
nous rejoignons facilement leurs éducateurs et aussi leurs parents. Cela me
passionne.
Beaucoup d’amis me
demandent : « ET TOI, DANS
TOUT CELA ? »
Moi, je suis heureux. C’est un
travail très difficile que j’ai entrepris et il faut se battre, mais cela me
convient parfaitement. Travail délicat et fatigant, mais il me plaît beaucoup,
d’autant plus que c’est nécessaire pour le pays et pour moi-même il me permet
de rencontrer des gens de tous bords, chacun avec ses richesses, son expérience
et son engagement ; cela m’enrichit beaucoup et me rend heureux.
D’autres amis me demandent :
« Comment arrives-tu à faire tout cela, tout seul ? ». Mais
justement je ne suis pas tout seul ! Nous
travaillons en commun avec des gens motivés et c’est très encourageant et
épanouissant. Alors, il n’y a pas de problème. Et s’il y en a, comme je
dis toujours, ce n’est pas grave, cela ira. Et effectivement, ça finit toujours
par aller…. d’une façon ou d’une autre, souvent d’ailleurs d’une façon tout à
fait différente de celle que nous avions prévue, et parfois d’une façon même
inespérée et à laquelle nous n’aurions jamais pensé. Mais bien sûr cela suppose
d’accepter les lenteurs, les reculs et les blocages de toutes sortes ; ça
fait partie de la vie, même si je ne suis pas toujours spécialement patient.
Une autre histoire : Comme les deux histoires de ma dernière circulaire
ont intéressé beaucoup de personnes, en voici une autre que nous utilisons
également dans nos communautés :
« Un
homme avait deux seaux. Chaque matin, il allait puiser de l’eau à la rivière,
mais l’un des seaux était percé, alors quand il arrivait à la maison le premier
seau était plein mais le deuxième était à moitié vide. Et cela décourageait
beaucoup le 2ème seau car il se sentait inférieur et même inutile.
Un jour le 2ème seau dit à son maître « je ne vaux rien, je ne
sers à rien, jette-moi et achète un autre seau neuf ». Le maître lui
dit : « Tu n’as rien compris. Est-ce que tu ne sais pas
regarder ? Est-ce que tu n’as pas vu que du côté où je porte l’autre seau
à la main droite le chemin est tout sec, tandis que de ton côté, à gauche, le
chemin est plein de fleurs. C’est toi qui les arroses chaque matin en perdant
ton eau sur la route. Alors sois heureux, tu as un rôle irremplaçable ».
Heureux
ceux qui savent voir le bon côté des choses et les qualités des autres et qui
savent redonner confiance dans leurs valeurs et dans leur dignité à tous les seaux
qui fuient dans le monde. Heureux les écrasés, les handicapés, les démunis, les
nécessiteux, les blessés de la vie, et tous les autres, qui ne perdent pas leur
eau pour rien ; ils sauront faire pousser des fleurs partout où ils vont,
même dans les déserts les plus secs.
Le décès de ma mère. Au moment où je rédige cette circulaire,
j’apprends la triste nouvelle du décès de ma mère. Bien sûr, cela me rend très
triste, même si je m’y attendais. Elle était atteinte de la maladie d’Alzheimer
et mes frères et sœurs m’avaient annoncé que depuis quelques semaines elle
avait beaucoup baissé. Je suis triste, mais j’ai eu la chance de la voir
l’année dernière pendant mes congés et d’avoir passé deux journées très
agréables avec elle. Nous avions pu sortir, parler ensemble en profondeur, et
je garde un excellent souvenir et certainement elle aussi. Je remercie Dieu
aussi pour mes frères et sœurs, beaux-frères et belles sœurs, neveux et nièces
qui s’en sont bien occupés avec beaucoup
de délicatesse et de dévouement, alors que pour moi, étant au loin à cause de
mon travail missionnaire, je ne pouvais pas le faire. Cela m’a beaucoup
touché et je leur en suis très reconnaissant. Je n’ai pas pu assister à
l’enterrement puisque, bien que descendu à Conakry ces jours-là, mes frères
n’ont pas pu me contacter par téléphone. Je n’ai appris la nouvelle par
internet que trois jours plus tard. Cela fait partie de la vie que nous vivons
en Guinée. Mes frères et sœurs ont prévu que nous ferions une célébration en
souvenir de notre mère cet été dans notre île d’origine de HOUAT, berceau de
notre famille maternelle. Bien sûr j’y participerai ; c’est pourquoi je
pense rentrer à nouveau en France cet été. Je suis touché par ce départ de ma
mère, mais je le vis dans la paix, bien plus je suis heureux pour elle ;
elle va pouvoir retrouver son mari qu’elle a tant aimé. On dit souvent que
l’amour est plus fort que la mort ; ils
se sont donc maintenant retrouvés pour continuer à vivre ensemble leur amour.
Je suis en paix en pensant à ma mère, parce qu’elle a su tenir son rôle de mère
de famille nombreuse, avec simplicité, et là aussi avec beaucoup d’amour. Tous
ceux qui m’en parlent portent témoignage de sa gentillesse et de sa
serviabilité. Et c’est cela qui compte dans la vie ; ce ne sont pas les
grandes choses extraordinaires. C’est pour ça je pense que malgré ses limites
elle a réussi sa vie, et donc elle est toujours vivante, rien de ce qu’elle a
vécu n’est perdu. Par ailleurs, j’ai bien sûr été touché par toutes les marques
de simplicité et d’amitié dont j’ai été entouré à Conakry, à Kataco et
ailleurs. Malgré l’éloignement, je n’ai
pas vécu ce deuil seul. C’est dans ces circonstances qu’on s’aperçoit de
l’importance des liens d’amitié qui se tissent au long des jours. Ma mère a été
enterrée le Jeudi-Saint. C’est un bon jour pour entrer dans la Résurrection du
Christ. Elle a eu la chance d’entrer dans la Lumière de Pâques, et c’est dans
la Joie de Pâques que je vis son départ. Elle qui me disait souvent :
« Tu as de la chance, pour un prêtre tu es devenu majeur un
Vendredi-Saint » (le 31 Mars 1961). Une religieuse baga m’a dit : « C’est dommage que ta mère n’est pas
morte ici, on aurait danser pour elle autour de son cercueil ». Et, en
effet, la semaine dernière j’ai enterré une religieuse baga de 93 ans, et
toutes les femmes sont venues danser autour de son cercueil. Je ne savais pas
que ce jour-là elles dansaient aussi pour ma mère. En effet ici quand une personne âgée meurt, bien sûr on est triste mais
on danse, c’est pour dire merci à Dieu de l’avoir laissée vivre jusqu’au bout,
et aussi pour dire merci à cette personne pour tout ce qu’elle a vécu tout au
long de sa vie. Je trouve cela très beau et très réconfortant. Et pour terminer
je partage avec vous un chant que je chante beaucoup en ce moment et qui donne
un peu le sens de ce départ.
Au
royaume où tu t’en vas, Au
jardin où tu t’en vas,
Toute nuit devient
lumière Notre
cœur n’est plus poussière
Le sang du Christ en
croix La
sève de l’Esprit
T’emporte vers le Père. T’emporte
vers le Père
Nous te disons à Dieu Nous
te disons à Dieu
Mais c’est à notre Dieu Mais
c’est à notre Dieu
Qui a tout fait pour
toi ! Qui
est le Dieu de vie !
C’est dans cette Lumière de Pâques
et dans la joie de la Résurrection, dont le printemps est le signe, que je vous
laisse. Que ce temps de Pâque nous garde tous dans l’Espérance, quels que
soient nos problèmes et nos soucis. Qu’il nous aide à faire davantage confiance
à tous ceux avec qui nous vivons pour ensemble faire grandir la vie et la joie,
en attendant les fêtes de PENTECOTE. Pour nous les spiritains c’est notre fête,
ce n’est pas seulement l’occasion d’un jour de congé supplémentaire, mais
plutôt celle de nous mettre à l’écoute d’un
Esprit plus grand que notre propre esprit qui nous conduit sans cesse
vers des choses nouvelles pour construire un monde nouveau. C’est cela que je
vous souhaite.
Avec toute mon amitié. ARMEL