Justice et Paix : NOUVELLES DE MISSIONNAIRES
- Engagements d'Eglise



Père Armel DUTEIL
Mission catholique de KATACO                                                     
BP  189   Boké service
100, bd du Souverain                                                                                                MARS 2008
B- 1170  BRUXELLES    (Belgique)

CCP  NANTES 3832.64 A
            E.MAIL :  armelduteil@yahoo.fr                   Site internet :   http://armel.duteil.free.fr

Chers Amis,
    Les choses évoluent vite dans notre pays. Aussi profitant d’une occasion je vous envoie cette lettre pour vous donner quelques nouvelles. En fait, j’ ai déjà parlé de la plupart de ces choses, au fur et à mesure, dans mon site, mais cette circulaire vous permettra d’avoir une idée d’ensemble de ce que nous vivons.

Un réseau d’amitiés en action….    C’est Laurence PETIT, infirmière travaillant à Lille, qui ramènera en France le texte enregistré de cette lettre pour qu’il soit saisi par Jocelyne BONNET de CHALON-s-SAONE, « vieille » amie de la JOC , ensuite envoyé à Marie-Cécile DAVID, belle-sœur de Philippe DAVID (avec qui  j’ai travaillé au Congo jusqu’à sa mort à KINBAMBA), puis expédié par les services missionnaires de CHOLET, et par mail par Jean-Jacques ROBILLIART vivant à Annecy, mais originaire du nord, et mis sur mon site par ma nièce Solène et Jean-Michel son mari…. Lu par chacun d’entre vous et pour beaucoup partagé et multiplié avec  vos amis et relations. Je vous dis cela parce que c’est pour moi un moyen de remercier tous ceux qui participent à l’élaboration de cette lettre-circulaire, et c’est aussi le signe de tous les liens qui se sont tissés entre nous depuis de nombreuses années. Ainsi, Laurence, qui apportera cette lettre,  était déjà venue à MONGO avec d’autres élèves de l’aumônerie des Lycées de SELESTAT avec Marie-Paule, leur responsable, juste après les attaques des rebelles en 2001 pour nous aider à la distribution de vivres et de médicaments dans les camps de réfugiés du Libéria et Sierra Léone et dans les villages guinéens dévastés par la guerre. Laurence a maintenant fini ses études d’infirmière et elle est venue donner un coup de main au dispensaire de KATACO . C’est un exemple qui me permet de remercier tous ceux qui nous aident de toutes sortes de manières. Ce réseau d’amitié est très important pour nous,  et nous permet de tenir le coup au milieu des nombreuses difficultés que nous vivons.

La situation actuelle en Guinée. Vous savez, depuis mes deux dernières circulaires, que la société civile s’est réveillée et organisée en Guinée, même si c’est avec beaucoup de difficultés. Mais cela ne résout pas les problèmes pour autant. Beaucoup de familles ne mangent qu’une seule fois par jour et n’arrivent plus à nourrir leurs enfants.  En effet, le coût de la vie augmente de plus en plus et cela ne dépend pas de nous. Le prix du pétrole est en hausse, comme vous le savez, puisqu’il a dépassé les 100 dollars, ce qui augmente le prix de tous les produits importés mais aussi le coût des transports et en ricochet le prix de tous les produits même locaux. Voici ce qu’on en dit dans un des journaux du pays :
« Actuellement, le prix des denrées alimentaires de première nécessité augmente sur le marché de Conakry. Tout dernièrement on a entendu sur les ondes de la Radio que le prix de la farine a augmenté sur le marché mondial. Ainsi, cela s’est répercuté sur notre marché national, a dit le Ministre du commerce. Aujourd’hui, nous payons la miche de pain  à  1.500 francs guinéens dans tous les kiosques de la ville de Conakry. Le kilo de sucre aussi est à 3.000 Fg, toujours dans les kiosques. Quant au sac de riz, il est à 150.000 Fg. Le riz du pays est à 3.500 ou à 4.000 Fg le kilo selon la qualité. Donc, tout ce que nous produisons chez nous est devenu interdit au Guinéen. Nous ne pouvons plus acquérir et manger ce que nous produisons nous-mêmes. Le kilo de viande est monté jusqu’à 14.000 Fg. Le marché est devenu tellement cher que la ménagère ne sait plus où donner de la tête.  …. ».  1 euro = 6500 Fg
Il faut se rappeler que le salaire ordinaire est d’environ 150.000 F guinéens, (23 euros environ) et cela c’est pour les privilégiés, car très nombreuses sont les personnes qui n’ont pas de travail régulier et donc pas de salaire, elles se débrouillent comme elles le peuvent ; je me demande d’ailleurs toujours comment.

            Je continue mon travail à KATACO et dans les différentes communautés de la paroisse, avec tout ce que cela comporte d’animations et de tournées dans les villages pour les prières, la formation humaine et le développement dans tous ses secteurs : santé, éducation, groupements artisanaux, etc. Mais depuis Octobre, l’essentiel de mon temps est consacré aux deux commissions dont on m’a donné la responsabilité au niveau national : « Justice et Paix »  et « Pastorale sociale » (c’est-à-dire tout le travail social et d’éducation  et de développement de l’Eglise). En voici quelques nouvelles. Dans la Commission « Justice et Paix », nous ne sommes que sept personnes, mais tous les membres sont vraiment très motivés et engagés malgré leurs nombreuses autres occupations (familiales, professionnelles, politiques et autres) et leurs nombreux engagements aussi bien dans l’Eglise que dans la Société. L’action de cette commission s’inscrit tout à fait dans le plan d’action stratégique des Eglises d’Afrique de l’Ouest (cf. ma dernière circulaire), et dans la préparation du prochain synode des Eglises d’Afrique. La création de cette commission tombe à point nommé dans les circonstances difficiles que nous vivons au niveau du pays. Au mois de Janvier, 1er anniversaire de l’état de siège de janvier 2007, nous avons réussi à éviter une grève générale, inquiets que nous étions des conséquences que cette grève aurait pu avoir : nombreuses casses alors que le pays a déjà tellement de difficultés économiques et il ne s’est pas relevé des casses de l’année dernière, arrestations arbitraires par la police, blessés et morts par l’armée, etc… Mais étant donné la situation difficile du pays, les syndicats n’ont pas voulu arrêter leurs revendications et ils ont donc posé un ultimatum pour le 31 mars. La Société civile s’est organisée en regroupant le Conseil économique et social, les syndicats, les partis politiques, les représentants de la société civile pour essayer de régler les tensions entre le Président et son entourage d’un côté, et le Gouvernement qui lui a été imposé l’année dernière, et donc les obliger à s’entendre et à travailler ensemble pour chercher à régler les problèmes du pays. Tout cela se fait sous la supervision des chefs religieux, chrétiens et musulmans, cooptés par cette société civile et constitués en comité de veille, à la demande de toute la population. Tout de suite, ce comité de veille s’est mis au travail, mais les problèmes politiques ne sont toujours pas résolus et les problèmes économiques restent : chèreté de la vie, chômage des jeunes, pauvreté qui augmente de même que les inégalités entre riches et pauvres, tout cela dans un contexte mondial de plus en plus difficile. Nous sommes donc inquiets et nous nous demandons ce qui va se passer le 31 Mars. Il y aura certainement une grève générale, ce qui est tout à fait légitime et qui se comprend vu les difficultés actuelles du pays, mais comment cette grève va-t-elle se passer ? Y aura-t-il encore de la violence, suivie de répressions de la part des forces de l’ordre ? L’avenir nous le dira. C’est dans ce contexte difficile que travaille la Commission « Justice et Paix »). Nous avons rédigé une lettre de Carême pour amener, non seulement les chrétiens mais les différents groupes et couches de la population à réfléchir à ce que nous vivons. Nous venons de terminer une lettre de Pâques qui s’adresse à tous, là aussi, pour essayer de donner quelques pistes d’avenir pour le pays. Mais nous cherchons surtout à poser les bases pour une action  efficace à long terme sans nous enfermer dans les problèmes du moment. Pour cela, nous avons organisé des sessions de formations dans les six doyennés, regroupant chacun six ou sept paroisses du diocèse, pour expliquer ce qu’est une commission « justice et paix », voir les problèmes qui se posent plus précisément dans la région, chercher des pistes de solutions et comment travailler avec tous, puisque chrétiens nous sommes une petite minorité (environ 5 %) et comment s’organiser pour mettre en place des pistes d’actions réalistes et concrètes.

Notre priorité est de mettre dans chaque paroisse une commission « Justice et paix » qui pourra non seulement voir comment les problèmes se posent à la base, mais surtout donner la parole aux populations et agir sur le terrain concrètement et efficacement. Ce n’est pas facile, il faut réveiller les gens car c’est un engagement délicat et parfois même dangereux. C’est plus facile de se retrouver pour prier, pour organiser des fêtes. Mais est-ce que notre responsabilité de chrétiens peut se limiter à cela ? D’autre part, les gens préfèrent souvent des choses très brillantes, des grandes conférences, passer à la télévision  où tout le monde pourra les voir, ou à la radio où on pourra se faire entendre, mais sans que cela aboutisse à des changements réels au bénéfice des gens les plus pauvres. Peu à peu, les choses se mettent en place et déjà certaines paroisses sont organisées, souvent en accueillant des musulmans au sein de leur commission. Nous travaillons spécialement au niveau de l’Eglise avec la commission des jeunes, celle de la famille, et celle de la communication  (les médias) et aussi avec les fraternités des femmes qui sont très actives et dynamiques. Nous avons tenu une journée de réflexion avec les religieux et religieuses du diocèse ; plusieurs paroisses ont organisé des rencontres impliquant spécialement les jeunes et en leur permettant de dialoguer avec les responsables politiques, les responsables des différentes religions et les opérateurs économiques qui ont intéressé beaucoup de personnes. Le temps du Carême a été un temps fort de réflexions et d’actions dans les paroisses et mouvements de jeunes et d’adultes, dans les rencontres de responsables de communautés et de catéchistes. Dans la plupart des Communautés de bases, les participants se sont engagés dans un grand effort de réconciliation : réunir les gens qui ne se parlent plus, régler des problèmes qui traînent depuis des années et les tensions inter familiales, pour des questions de terrains, d’héritages ou autres, et qui empoisonnent la vie sociale. Nous avons décidé une rencontre générale de toute la famille pendant ce temps de Carême pour se réconcilier entre parents (et la famille guinéenne, comme partout en Afrique, est une famille très large), pour régler les différends entre mari et femme, entre parents et enfants, entre beaux-parents et alliés, etc..  En effet, c’est d’abord dans le cœur et à la base que la paix peut se construire.
            Au début du mois, j’ai également assisté, au nom de la Guinée, au premier congrès des Commissions « Justice et Paix » de toute l’Afrique, organisée par le SCEAM (Symposium des Conférences des Eglises d’Afrique et de Madagascar) sur ce thème. ( Voir mon site :   http://armel.duteil.free.fr).

            Le pèlerinage national, début Mai, à BOFFA, sera aussi centré sur ce thème de la Justice et de la Paix, que ce soit pour la marche des jeunes depuis Conakry (150 km en une semaine), suivie de trois jours à Boffa même regroupant toutes les classes d’âge et auxquels de nombreux musulmans participent. Tout cela nous a demandé un gros effort de création pour la rédaction de documents, de livrets de formation, de préparation et d’animation. Ce qui s’est traduit pour moi par de nombreux déplacements et de nombreuses soirées de travail qui se sont souvent prolongées tard de la nuit,…. Ou plutôt tôt dans les heures de la nuit du jour suivant !. Mais il faut ce qu’il faut et il faut savoir ce qu’on veut. (Pour rassurer ceux qui s’inquiètent de ma santé, depuis mon opération de l’année dernière je suis vraiment en forme et il n’y a pas de problème de ce côté-là).
            Pour tout ce travail de « Justice et Paix », nous essayons de rédiger des documents courts (une ou deux pages : nos correspondants ne sont pas de grands intellectuels) et en français simple, que l’on peut ensuite facilement photocopier et qui seront compris par tous.

LA PASTORALE SOCIALE. Nous avons lancé dans ce domaine une série de formations sur l’enseignement social de l’Eglise ; car si nous voulons que les gens agissent d’une façon valable, il est important qu’ils aient d’abord quelques idées de base et quelques principes ; sinon, ils risquent d’aller dans tous les sens et même de faire n’importe quoi. Nous avons également lancé au niveau de tout le pays une action dans les prisons pour intervenir auprès des juges et des régisseurs pour que les prisonniers soient jugés le plus rapidement possible. En effet, de nombreuses personnes passent, avant d’être jugées, des mois et même des années en prison dans des conditions lamentables, sont mal nourries et ont de gros problèmes de santé, pour être ensuite déclarées innocentes ou condamnées à trois mois de prison alors qu’elles y sont  depuis 3 ans ! Suite à la rencontre régionale d’Abidjan (voir mon site), nous avons lancé tout un travail de réflexion sur la corruption (vous voyez, il n’y a pas qu’en France que le problème se pose !). En effet, nous sommes soutenus dans nos efforts par la CERAO (Conférence des Eglises de la Région d’Afrique de l’Ouest) qui a organisé un atelier sur les problèmes de corruption. Il faut dire que la lutte contre la corruption est également soutenue par les Nations-Unies et par de nombreuses ONG, ce dont nous sommes très heureux, et même par certains gouvernements dans leur demande pour une « bonne gouvernance ».

JUSTICE  ET  PAIX
            Pour les mois qui viennent nos priorités c’est d’intervenir pour une meilleure gouvernance du pays à tous les niveaux, à soutenir la lutte contre la pauvreté et le chômage des jeunes, en demandant à tous les chrétiens de s’investir dans ce domaine et d’impliquer le maximum de leurs compatriotes. Nous voudrions  organiser aussi des sessions de formation pour la non-violence et d’éducation  à la paix ; former des éducateurs aux droits de l’homme et de l’enfant, à partir des jeux pédagogiques que j’avais déjà composés au Sénégal puis réadaptés lorsque j’étais à Mongo. Nous voudrions aussi former des observateurs locaux (guinéens) pour les futures élections législatives qui doivent se tenir à la fin de l’année, pour que les élections se passent de la manière la plus transparente possible et éviter ainsi au maximum les contestations et les violences après la proclamation  des résultats et d’abord assurer des élections justes et si possible démocratiques (mais d’abord il faudrait savoir ce que désigne vraiment ce terme, aussi bien en Europe qu’en Afrique d’ailleurs). Vous voyez que nous ne sommes pas au chômage !( Voir comptes rendus de la plupart de ces choses sur mon site dans la rubrique « Justice et Paix » :).

Pour la Commission de « Pastorale sociale » : Cette commission existait déjà mais s’était peu à peu sclérosée. L’OCPH (Organisation  Catholique pour la Promotion Humaine), l’équivalent du Secours Catholique en France, au lieu d’agir à la base, était restée dans ses bureaux et rédigeait des projets de développement sans consultation  de la base et donc de plus en plus illusoires et inutiles. Et surtout, au lieu de mobiliser les chrétiens et les bonnes volontés pour agir avec leurs petits moyens, on s’était de plus en plus tourné vers l’extérieur en attendant, pour faire quelque chose, que les fonds viennent de l’étranger, avec le risque de dépendance, d’infantilisation , de développer une mentalité d’assistés et de devenir des mendiants au lieu de compter d’abord sur nos propres forces, et de commencer par faire ce que nous pouvons faire par nous-mêmes. Le résultat, c’est que au lieu de développer le pays nous le rendions de plus en plus dépendant et inefficace. Tous les projets menés profitaient à quelques-uns dans le pays, et surtout aux étrangers qui en apportant une aide en retiraient encore plus d’avantages pour eux-mêmes, plutôt que de bénéficier aux populations à la base qui elles, au contraire,  devenaient de plus en plus pauvres et marginalisées. Donc là aussi il s’agit de réorganiser les choses et de susciter des équipes motivées et formées à la base. Mais ce n’est pas toujours facile de trouver des personnes désintéressées; ce n’est pas évident de les former pour qu’elles deviennent volontaires et engagées, ce qui veut dire renoncer à un certain nombre d’avantages personnels qu’elles pourraient trouver auprès des ONG, des Organisations et des Ambassades étrangères, ou des Organisations des Nations Unies. Il s’agira, pour la plupart de ces volontaires de travailler bénévolement car nous n’avons pas les moyens de les prendre en charge, mais par contre nous sommes présents à la base, nous connaissons les populations, nous entendons leurs souffrances et leurs désirs. Il y a donc là tout un changement de mentalité à opérer, et d’abord dans les structures de l’Eglise catholique qui sont bien sûr marquées par la course à l’argent, au profit, et la recherche de la « bonne place » qui est l’espoir tous les gens du pays. C’est cela la question de base : est-ce que je vais chercher à m’en sortir tout seul, à mon seul profit, quitte pour cela à écraser, rejeter ou au moins marginaliser les autres, ou bien est-ce que je vais chercher l’avancée de toute la population, ou au moins de ceux avec qui je vis, même si cela doit aller plus lentement et si j’aurai moins d’intérêt ou de bénéfice personnels. Pour ce changement de mentalité, il ne suffit pas de changer les personnes. C’est vraiment une réflexion de fond qu’il faut mener et que nous avons commencée. Il  faut aussi être efficace ; pour cela nous avons mis en place plusieurs sous-commissions de manière à coordonner les actions menées par de nombreuses personnes dans les différents domaines mais qui travaillaient parfois, même souvent, personnellement en actions dispersées, suscitant des incompréhensions, des jalousies, des oppositions. Il n’est pas facile d’aider les gens à se comprendre et à travailler ensemble ! Nous avons donc mis en place les commissions suivantes :

1°) « PRISONS » pour regrouper et harmoniser les différents intervenants à tous les domaines : enfants mineurs, prise en charge judiciaire, alimentation et santé, visites, soutien moral, suivi à la sortie de prison, aumônerie, prières et sacrements, défense et respect des prisonniers, etc.
2°) «  SUIVI et SOUTIEN DES JEUNES EN DIFFICULTE », et en particulier ceux qui vivent dans la rue. 
3°) « Organisation  de CANTINES POPULAIRES pour enfants et adultes nécessiteux » qui n’ont même pas de quoi manger.
4°) « COORDINATION des DISPENSAIRES et des ACTIONS AU NIVEAU DE LA SANTE » : soutien psychologique et appui social des personnes vivant avec le VIH (sida) et leurs familles.
5°) « EDUCATION  DE BASE» en particulier en lançant des Jardins d’enfants populaires dans les quartiers périphériques de la ville et dans les villages. Sur ce dernier point, nous allons avoir après Pâques une rencontre nationale sur les thèmes de la formation des éducateurs des Jardins d’enfants, et coordination des actions au niveau national. Je vais pouvoir m’appuyer pour cela sur notre longue expérience dans  ce domaine des Jardins d’enfants à MONGO dont je vous ai souvent parlé dans le passé. Je pense donc lancer la même expérience de centre communautaire pour les enfants dans les quartiers populaires et pauvres de CONAKRY, sans me limiter au secteur rural. Il y aura sans doute bien des réticences à vaincre, mais je crois que nous y arriverons. Nous voudrions aussi mettre en place des petits projets (activités génératrices de revenus), groupements artisanaux de petit élevage et d’agriculture (même en ville on peut lancer des jardins potagers ou des petits élevages, par ex. de poulets, de canards ou de cochons d’Inde… car les lapins ne résistent pas à la chaleur), et aussi des coopératives de production pour former des apprentis à l’artisanat : menuisiers, mécaniciens, soudeurs, tailleurs ou bien fabriques de savon, tissage, teintures pour les femmes, etc..  Nous pensons aussi à organiser un système de micro crédits pour fournir une petite somme d’argent aux personnes nécessiteuses qui n’ont pas les moyens de vivre, en particulier aux femmes, veuves ou chefs de famille, ou à des jeunes non scolarisés, et qui devrait leur permettre de démarrer des activités commerciales ou autres. A côté de cela, nous allons continuer les projets  plus importants, comme par ex. à Kataco le projet de forage et du puits et également la banque alimentaire. Nous sommes en train de lancer également  un projet dans la Communauté de BIGORI regroupant quatre groupements de 25 jeunes pour cultiver 50 ha de riz, le but étant d’abord de fournir nourriture et revenus à de nombreux jeunes et aussi à leurs familles, mais en même temps d’éviter qu’ils soient tentés de partir comme émigrés en Europe avec toutes les souffrances et les conséquences que cela comporte… pour ceux qui ne se noient pas en mer et arrivent à entrer en Europe. Mais je dois reconnaître que, par exemple pour la banque alimentaire, c’est plus difficile car les gens ont souvent du mal et également parfois de la mauvaise volonté à rembourser les crédits qu’on leur a accordés. Dans le même domaine, j’apprends que la Société française « Agro Energie Développement » a signé un contrat avec le gouvernement pour la culture de 200 000 hectares pour produire du « bio carburant », et je me demande quelles vont être les conséquences de ce projet. J’ai très peur de deux choses. D’abord le pays n’arrive déjà pas à produire la moitié de sa consommation de riz ; si l’on récupère 200 000 hectares pour le bio carburant, que va-t-il rester pour les cultures vivrières ? Or le premier besoin des gens c’est d’avoir à manger. 2°) La forêt disparaît en Guinée, le désert risque d’arriver jusque chez nous. Cette mise en culture de 200.000 ha ne va-t-elle pas augmenter encore le déboisement du pays, avec toutes ses conséquences néfastes ? Mais comme toujours, c’est l’intérêt des pays développés qui prime : comme le baril de pétrole dépasse les 100 dollars, alors nous cherchons d’autres sources d’énergie, mais que devient la population guinéenne dans tout cela ?

            Toujours dans la même ligne, j’ai commencé une série de sessions  sur les droits de l’homme. Je viens d’en terminer une avec 30 enseignants à partir d’un jeu pédagogique que nous avions composé d’abord au Sénégal avec Amnesty International et que j’ai ensuite adapté à la Guinée quand j’étais à Mongo. La semaine prochaine, je descends pour une nouvelle session, cette fois avec 90 enseignants de l’enseignement public. Je crois que nous démarrons là quelque chose de très important et intéressant ; en effet ce jeu permet non seulement d’enseigner aux enfants leurs droits mais de les responsabiliser, même les plus jeunes, pour faire d’eux des acteurs actifs de leurs propres droits et des droits de leurs camarades. Et à partir des enfants, nous rejoignons facilement leurs éducateurs et aussi leurs parents. Cela me passionne.

Beaucoup d’amis me demandent :  « ET TOI, DANS TOUT CELA  ? »
            Moi, je suis heureux. C’est un travail très difficile que j’ai entrepris et il faut se battre, mais cela me convient parfaitement. Travail délicat et fatigant, mais il me plaît beaucoup, d’autant plus que c’est nécessaire pour le pays et pour moi-même il me permet de rencontrer des gens de tous bords, chacun avec ses richesses, son expérience et son engagement ; cela m’enrichit beaucoup et me rend heureux.
            D’autres amis me demandent : « Comment arrives-tu à faire tout cela, tout seul ? ». Mais justement je ne suis pas tout seul ! Nous travaillons en commun avec des gens motivés et c’est très encourageant et épanouissant. Alors, il n’y a pas de problème. Et s’il y en a, comme je dis toujours, ce n’est pas grave, cela ira. Et effectivement, ça finit toujours par aller…. d’une façon ou d’une autre, souvent d’ailleurs d’une façon tout à fait différente de celle que nous avions prévue, et parfois d’une façon même inespérée et à laquelle nous n’aurions jamais pensé. Mais bien sûr cela suppose d’accepter les lenteurs, les reculs et les blocages de toutes sortes ; ça fait partie de la vie, même si je ne suis pas toujours spécialement patient.

Une autre histoire : Comme les deux histoires de ma dernière circulaire ont intéressé beaucoup de personnes, en voici une autre que nous utilisons également dans nos communautés :
« Un homme avait deux seaux. Chaque matin, il allait puiser de l’eau à la rivière, mais l’un des seaux était percé, alors quand il arrivait à la maison le premier seau était plein mais le deuxième était à moitié vide. Et cela décourageait beaucoup le 2ème seau car il se sentait inférieur et même inutile. Un jour le 2ème seau dit à son maître « je ne vaux rien, je ne sers à rien, jette-moi et achète un autre seau neuf ». Le maître lui dit : « Tu n’as rien compris. Est-ce que tu ne sais pas regarder ? Est-ce que tu n’as pas vu que du côté où je porte l’autre seau à la main droite le chemin est tout sec, tandis que de ton côté, à gauche, le chemin est plein de fleurs. C’est toi qui les arroses chaque matin en perdant ton eau sur la route. Alors sois heureux, tu as un rôle irremplaçable ».
Heureux ceux qui savent voir le bon côté des choses et les qualités des autres et qui savent redonner confiance dans leurs valeurs et dans leur dignité à tous les seaux qui fuient dans le monde. Heureux les écrasés, les handicapés, les démunis, les nécessiteux, les blessés de la vie, et tous les autres, qui ne perdent pas leur eau pour rien ; ils sauront faire pousser des fleurs partout où ils vont, même dans les déserts les plus secs.

Le décès de ma mère. Au moment où je rédige cette circulaire, j’apprends la triste nouvelle du décès de ma mère. Bien sûr, cela me rend très triste, même si je m’y attendais. Elle était atteinte de la maladie d’Alzheimer et mes frères et sœurs m’avaient annoncé que depuis quelques semaines elle avait beaucoup baissé. Je suis triste, mais j’ai eu la chance de la voir l’année dernière pendant mes congés et d’avoir passé deux journées très agréables avec elle. Nous avions pu sortir, parler ensemble en profondeur, et je garde un excellent souvenir et certainement elle aussi. Je remercie Dieu aussi pour mes frères et sœurs, beaux-frères et belles sœurs, neveux et nièces qui s’en sont bien occupés avec beaucoup de délicatesse et de dévouement, alors que pour moi, étant au loin à cause de mon travail missionnaire, je ne pouvais pas le faire. Cela m’a beaucoup touché et je leur en suis très reconnaissant. Je n’ai pas pu assister à l’enterrement puisque, bien que descendu à Conakry ces jours-là, mes frères n’ont pas pu me contacter par téléphone. Je n’ai appris la nouvelle par internet que trois jours plus tard. Cela fait partie de la vie que nous vivons en Guinée. Mes frères et sœurs ont prévu que nous ferions une célébration en souvenir de notre mère cet été dans notre île d’origine de HOUAT, berceau de notre famille maternelle. Bien sûr j’y participerai ; c’est pourquoi je pense rentrer à nouveau en France cet été. Je suis touché par ce départ de ma mère, mais je le vis dans la paix, bien plus je suis heureux pour elle ; elle va pouvoir retrouver son mari qu’elle a tant aimé. On dit souvent que l’amour est plus fort que la mort ; ils se sont donc maintenant retrouvés pour continuer à vivre ensemble leur amour. Je suis en paix en pensant à ma mère, parce qu’elle a su tenir son rôle de mère de famille nombreuse, avec simplicité, et là aussi avec beaucoup d’amour. Tous ceux qui m’en parlent portent témoignage de sa gentillesse et de sa serviabilité. Et c’est cela qui compte dans la vie ; ce ne sont pas les grandes choses extraordinaires. C’est pour ça je pense que malgré ses limites elle a réussi sa vie, et donc elle est toujours vivante, rien de ce qu’elle a vécu n’est perdu. Par ailleurs, j’ai bien sûr été touché par toutes les marques de simplicité et d’amitié dont j’ai été entouré à Conakry, à Kataco et ailleurs. Malgré l’éloignement, je n’ai pas vécu ce deuil seul. C’est dans ces circonstances qu’on s’aperçoit de l’importance des liens d’amitié qui se tissent au long des jours. Ma mère a été enterrée le Jeudi-Saint. C’est un bon jour pour entrer dans la Résurrection du Christ. Elle a eu la chance d’entrer dans la Lumière de Pâques, et c’est dans la Joie de Pâques que je vis son départ. Elle qui me disait souvent : « Tu as de la chance, pour un prêtre tu es devenu majeur un Vendredi-Saint » (le 31 Mars 1961). Une religieuse baga m’a dit : « C’est dommage que ta mère n’est pas morte ici, on aurait danser pour elle autour de son cercueil ». Et, en effet, la semaine dernière j’ai enterré une religieuse baga de 93 ans, et toutes les femmes sont venues danser autour de son cercueil. Je ne savais pas que ce jour-là elles dansaient aussi pour ma mère. En effet ici quand une personne âgée meurt, bien sûr on est triste mais on danse, c’est pour dire merci à Dieu de l’avoir laissée vivre jusqu’au bout, et aussi pour dire merci à cette personne pour tout ce qu’elle a vécu tout au long de sa vie. Je trouve cela très beau et très réconfortant. Et pour terminer je partage avec vous un chant que je chante beaucoup en ce moment et qui donne un peu le sens de ce départ.
                        Au royaume où tu t’en vas,                                        Au jardin où tu t’en vas,
                        Toute nuit devient lumière                                        Notre cœur n’est plus poussière
                        Le sang du Christ en croix                                         La sève de l’Esprit
                        T’emporte vers le Père.                                              T’emporte vers le Père
                        Nous te disons à Dieu                                                           Nous te disons à Dieu
                        Mais c’est à notre Dieu                                              Mais c’est à notre Dieu
                        Qui a tout fait pour toi !                                            Qui est le Dieu de vie !

            C’est dans cette Lumière de Pâques et dans la joie de la Résurrection, dont le printemps est le signe, que je vous laisse. Que ce temps de Pâque nous garde tous dans l’Espérance, quels que soient nos problèmes et nos soucis. Qu’il nous aide à faire davantage confiance à tous ceux avec qui nous vivons pour ensemble faire grandir la vie et la joie, en attendant les fêtes de PENTECOTE. Pour nous les spiritains c’est notre fête, ce n’est pas seulement l’occasion d’un jour de congé supplémentaire, mais plutôt celle de nous mettre à l’écoute d’un  Esprit plus grand que notre propre esprit qui nous conduit sans cesse vers des choses nouvelles pour construire un monde nouveau. C’est cela que je vous souhaite.   
                                                            Avec toute mon amitié.                     ARMEL



(1) ( Voir mon site :   http://armel.duteil.free.fr)

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