ENFIN JE RETROUVE LE PAYS
TANT AIME !!!! Après 10 ans d’absence je foule à nouveau cette terre rêvée et
si désirée. Tout d’abord une belle
impression : l’accueil à l’aéroport mérite de grands éloges. Apparemment tout
le monde est bienvenu. . En ligne, comme dans tous les aéroports du monde, avec
discipline, chacune attend son tour pour montrer ses papiers. Aux bagages, fini
le cauchemar des 50 porteurs de valises qui se disputent vos mallettes afin de
faire un bon pourboire. Là encore, le calme plat d’un lieu de
villégiature bien programmé. Le passage aux douanes des temps de la dictature
de Cédras ou de Duvalier où l’on vous fouillait systématiquement est révolu.
En
sortant c’est la chaleur des Caraïbes
qui vous surprend si vous venez d’un pays froid et la foule des badauds
ou des familles qui viennent recevoir très
chaleureusement les leurs, soupirant déjà
aux nombreux cadeaux qui font éclater
les nombreuses valises amenées par
les gens de la diaspora de NEW YORK, Miami,
Montréal ou Paris. N’oublions pas que
plus de 2 millions d’Haïtiens vivent
dans ces pays et qu’ils font vivre, au moins partiellement les 8 millions d’habitants qui n’ont pas
eu la chance de trouver un bateau boat people ou un avion bienveillant.
Premier contact avec les routes de la République ou la
conduite devient un
exercice de gymkhana unique en son
genre: passer entre les trous et les
taps - taps
qui vous collent de très près. Cela exige une maîtrise bien solide. De plus
le
soleil qui vous réchauffe généreusement vous rend un peu plus nerveux. Mais si
vous prenez l’affaire tranquillement
rien ne vous arrivera.
La montagne de Furcy située à
1800 mètres d’altitude me fera
vivre de beaux moments de fraîcheur et de bonheur en compagnie des paysans de
cette région bénie, car la terre vous donne de bons fruits et légumes qui nourrissent une bonne partie de la
capitale. Il faut vous dire que les légumes
restent un privilège de la
classe moyenne car leur coût dépasse le
pouvoir d’achat des pauvres du pays. D’ailleurs la vie est devenue si chère en
quelques années que le peuple n’a plus
que le riz et les haricots rouges pour
combler sa faim. Le reste est totalement inaccessible. Peut - être que
le « maimoulen » plat de maïs très apprécié des haïtiens est encore consommable.
Messe dominicale dans une
église pleine à craquer !!!!Chants
créoles par une des 5 chorales de la paroisse aussi passionnants dans leur
contenu que par le rythme de la jeune directrice de ce groupe appelé « Kiro » (mouvement de jeunes très
connu dans le pays). L’envie de dialoguer avec la foule me reprend, mais
ce n’est pas facile : pas de micro portatif.
À la sortie c’est la grande rencontre des amis du village : les
jeunes font les yeux doux à toutes ces belles adolescentes habillées de blanc, tandis que les vieux se retrouvent
autour d’un petit verre de rhum ou de clairin. On jase tranquillement et on se
prépare au repas dominical qui sera un
peu plus relevé que d’ habitude. Peut- être
qu’on pourra se permettre une
aile ou une cuisse de poulet dans le plat de riz et pois délicieux.
Du haut de son sommet, le morne Nacelle vous regarde
avec fierté et vous
rappelle qu’Haïti veut dire pays de
montagnes. Un peu trop dénudé bien sur,
comme tout le pays, mais comment faire
pour cuire le manger quand le gaz coûte
pratiquement le salaire d’une employée
de maison. Facile de condamner le peuple
mais a-t-il d’autre solution ??? En
tous cas, dans notre école de Bel air
avec
495 élèves qui rêvent de manger une
fois par jour un vrai plat, le chauffage au
gaz reste inaccessible.
Il faut vous dire aussi que Furcy est le lieu de
résidence des privilégiés
durant les vacances, du moins traditionnellement. Actuellement j’ai
l’impression que cette catégorie de population se repose à Miami ou le climat
politique est plus calme ... en Février 2008 plus de 25 kidnappings ont secoué non seulement les riches mais aussi les
pauvres . En ce domaine pas de privilèges ...
Une de mes amie prof a été kidnappée, mais grâce a
Dieu elle n’a pas été maltraitée. Une bonne liasse de billets verts suffisent
à calmer l’appétit glouton de cette
nouvelle race de privilégiés. Le bruit
court que certains membres de la police complètent leur salaire mensuel
grâce à ces « surplus » qui peuvent atteindre $ 50000 US. Parfois
cela peut se terminer très mal .
De retour en ville à Port au Prince, je prends une
occasion au vol pour aller visiter un projet
jardins miracles élaboré par un groupe de paysans de Verrettes, à 3h de
mauvaise route au nord de la capitale.
Vous en sortez épuisés mais cela en
vaut la peine: Après ces mornes = montagnes dénudées quel plaisir immense de retrouver des vaches et de la verdure le long du fleuve
Artibonite. De belles tomates bien juteuses vous attendent et vous
remplissent de fraîcheur. Sous cette chaleur de 33 degrés cela vous réconforte joyeusement .Grâce à l’Association Enfants
Soleil de Dijon menée avec une grande dose de générosité par Annie et
Gérard, soutenus par Michel, ce projet pourrait devenir un grand ensemble de
développement dans cette région
Et
maintenant un petit tour à Belair
objet de toutes les peurs et des angoisses des ONGs. Ex. forteresse des lavalassiens, écrasée par la peur des
commandos de chimères qui ont fait fuir des centaines d’élèves des écoles ,
même de la notre , la Fraternité qui de 800 enfants et jeunes adolescents est
arrivée aux environs de 500 !!! Martha
Natoux reste fidèle dans la direction de cette école des enfants les plus
pauvres du quartier. Une bonne partie vient des restavèks(1)
qui travaillent comme domestiques dans les maisons du quartier. Située derrière
la Cathédrale de Port - au - Prince, cette école attire le matin plusieurs
centaines d’élèves « normaux » soutenus par l’éducation nationale.
Celles de l’après-midi doivent se contenter de l’aide de bénévoles ou de bienfaiteurs de NEW YORK et de
Normandie, sans oublier ceux de province. Même
notre Grand Collège Lycée
spiritain qui a formé des générations de politiciens et d’intellectuels a perdu
près de 800 élèves suite aux
manifestations des aristidiens qui
ont balayé le quartier de leurs tirs
incontrôlés …
Devant
nous—professeurs et directrice -- plus de 490 enfants chantent à tue tête
tout le répertoire de Bienvenue et de remerciement qu’on leur a appris pour les
futures visites des Associations qui financent cette école. Depuis ce matin, ces enfants n’ont pas mangé grand chose, mais chacune
essaie de tromper sa faim en suçant un bonbon ou une glace enrobée de jus de fruit ou de sirop. En classe, les
professeurs d’un niveau variant entre la 3eme secondaire et le bac, essaient
difficilement de faire répéter aux enfants quelque poésie ou histoire d’Haïti
qui leur permettront de se défendre plus tard. Pour un salaire de $25 US par mois, ces jeunes profs persistent dans cette
lutte contre l’analphabétisme. Mais quelle misère quand on sait que le moindre déplacement coûte 60 centimes de
$. Sans compter la nourriture du midi qu’il faut trouver quelque part.
Depuis mon arrivée, la même question
revient sans cesse: comment le peuple de
cette capitale de 2 millions d’habitants
peut - il subsister dans ces
conditions quand on sait que 70 % n’ont pas de travail fixe. Seul le commerce informel permet à la
majorité de tromper sa faim. Des milliers de vendeuses se bousculent au
centre ville pour vendre quelques tomates ou bien des batteries de rechange ou
n’importe quelle gadget électronique envoyé
par une diaspora de New - York ou Miami. La vie est devenue si chère qu’il est absolument impossible -
rationnellement parlant - de se nourrir
ou de se déplacer.
Haïti est devenu le Miracle
permanent des Amériques !!! La diaspora
envoie chaque année $1.6 milliard US. La communauté internationale bouche les trous de
l’administration étatique - éducation nationale, justice, police - avec de
grands soupirs de découragement devant
le manque d’organisation du
gouvernement .Mais que fait cette
Communauté si riche pour former de vrais gestionnaires et comptables honnêtes
- donc bien payés - qui pourront aider
cette administration publique à gérer les fonds qu’elle reçoit de la
Banque Mondiale ou du FMI ??? .
Une blague
qui en dit long sur la situation du pays : René Préval, Président de la
République, aurait dit qu’il était prêt à prendre la tête de manifestations
contre la vie chère !!!
Mais
que fait la Minustha forte de ses
8000 hommes et femmes ? Elle se cache sur les routes et
patrouille en ville à la recherche d’éventuels
kidnappeurs qui semblent toujours bien organisés, en particulier dans
certains quartiers chauds. En février 2008 on parle d’une trentaine
de personnes disparues brutalement. Evidemment si vous ne voulez pas
payer on vous menace de toutes sortes de misères, dont la plus atroce - dit-on sous forme de blague - est
de vous couper en rondelles et vous jeter dans la mer !!! Les poissons feront
le reste. Je ne crois pas que ce soient
les plus pauvres qui s’adonnent a de telles pratiques. Cela suppose une
certaine formation en cruauté. On se rappelle les années de Duvalier qui a préparé
largement le chemin en coupant les têtes des opposants qu’il
envoyait aux familles complètement terrorisées. En général elles s’enfuyaient
à l’étranger le plus vite possible...
si on leur donnait le droit de quitter le territoire.
Comment un professeur de primaire qui gagne $200 haïtiens par
mois peut...
payer les frais de scolarité de $300 haïtiens de sa fille de 18 ans qui
étudie
en philosophie dans une école privée ? Normalement un prof du public gagne
$1000
haïtiens par mois. Souvenez vous que $100 =500 gourdes et que le $US vaut
38ou40
gourdes. Je vous laisse faire le calcul ...
Haïti pays de
miracles ou de la débrouille? Aujourd’hui à Belair , avec les 18 profs qui gagnent une misère de $24US par
mois, j‘entends encore les cris de
découragement de ces femmes, mères de famille de 2,3,4 enfants qui
travaillent depuis 20 ans dans cette école
d’enfants pauvres dont personne ne veut s’ occuper car leur capacité
de payer des frais de scolarité est insignifiante. Seules des femmes pauvres et d’une générosité extraordinaire peuvent accepter de gagner
une telle misère et de payer en plus un transport qui mangera chaque mois 1|3
de leur salaire .De plus le ventre vide !!! Où sont les saints d’aujourd‘hui ?
Ou bien les plus exploités de la
terre ? Dans les usines Renault de
Roumanie ou bien dans ces écoles de
misère ???
Plusieurs jeunes profs de cette école de la Fraternité de Belair
aimeraient poursuivre leurs études à l’Université du coin, mais comment assumer
toutes ces demandes qui traînent
sur mon bureau ce soir ?
En guise de conclusion, je dirais que ce petit pays des Caraïbes de 8
ou 10 millions d’ habitants qui se meurent de faim ne peut être sauvé
que par la Communauté Internationale unie à la Diaspora Haïtienne en particulier américaine. Oui
il est vrai que la classe des privilégiés n’a pas suffisamment investit dans le pays, comme l’a fait celle de la République Dominicaine. Mais que
peut- elle faire dans un pays où la grande majorité de la population ne trouve pas de travail et ne peut nourrir
sa famille. À long terme le tourisme pourrait donner un coup de fouet au
développement du pays, mais ne
pourra pas résoudre les problèmes de sous-nutrition des 30 ou 40% de la
population.
Pour commencer, il faut que le P.A.M. (2) donne à manger à tous les enfants des
écoles, publiques ou privées (70% des écoles) à travers le P.N.C.S. (3) qui a été mis sur pied par le gouvernement
actuel. Encore une fois Haïti n’est qu’ un petit pays par rapport au Bengladesh
ou le Darfour .
Deuxième
étape : alphabétiser tout le monde .
On ne peut développer un pays avec 60 ou 70 % de gens qui ne savent ni lire ni
écrire . Actuellement grâce à l’ aide de Cuba un programme audio-visuel d’
alphabétisation se met en place, mais ayant travaillé pendant 14 ans en vidéo
grâce au CEPEDAV ou Centre Pédagogique Audio visuel, vu les problèmes
énergétiques du pays, je ne vois pas comment ce programme pourra durer. Sans
compter les problèmes techniques d’entretien des moniteurs de TV ou la mauvaise qualité des réseaux .
Il suffit de revenir à l’excellente méthode de Paulo Freire
que nous avions expérimentée durant les années 86-88 avec la Mission Alpha, en
espérant que personne ne viendra mettre
des obstacles à ce programme . !!!
Troisième étape très
importante : donner du travail à cette population dont les capacités
d’endurance sont reconnues partout en Amérique du Nord ? même dans les Antilles Françaises et en Guyane. Je fais confiance à tous les
grands experts internationaux et
haïtiens pour nous trouver les meilleures formules .
Voilà ce que je puis vous dire après 12 jours d’un séjour trop court pour reprendre la vraie température du pays.
Les manifestations de colère du peuple ces jours- çi ne font que confirmer l’URGENCE d’une prise en main sérieuse de
la Communauté Internationale et de la Diaspora
haïtienne. La production
nationale de café et de riz reste absolument
insuffisante pour répondre aux besoins des 10 millions d’haïtiens qui ont faim terriblement faim !!!
Avec toutes mes amitiés
Vitry sur Seine le 6-4-08.