Justice et Paix : THEMES GENERAUX
-Souveraineté alimentaire



CRISE ALIMENTAIRE : L’EUROPE DOIT ARRETER SA COURSE FOLLE AUX BIOCARBURANTS(1)

Le Soir Vendredi 18 avril 2008

Face aux récents et gravissimes événements liés à l’incapacité pour des millions de personnes de se nourrir en raison du prix trop élevé des denrées alimentaires, la Commission européenne vient d’annoncer qu’elle renforcerait significativement son aide alimentaire d’urgence. C’est une excellente chose et face à l’ampleur de la crise, c’est bien le moins qu’on pouvait en attendre. Cette expression de solidarité ne nous fait toutefois pas oublier que la responsabilité de l’Union européenne et de la Commission en particulier, n’est pas engagée sur le seul terrain des solutions d’urgence à apporter à cette crise. Une crise structurelle, car même si la crise à laquelle nous assistons aujourd’hui est le résultat de la conjonction d’une série de facteurs, complexes et nombreux, elle est aussi et surtout le résultat de choix politiques très clairs qui sont pris, par les pays du Nord en général et par l’Union et la Commission européennes en particulier, dans toute une série de domaines.
Ainsi, quand la Commission européenne décide de subventionner l’exportation de ses produits agricoles au détriment des petits producteurs du Sud – des millions – incapables de concurrencer des produits européens qui se vendent un tiers du prix des produits locaux, sa responsabilité est clairement engagée dans la crise alimentaire actuelle.
Quand l’Union européenne diminue ses montants d’aide publique au développement alors qu’elle devrait considérablement les augmenter, sa responsabilité est engagée dans la crise alimentaire actuelle.
Quand des banques européennes proposent à leurs clients des produits de placement spéculant sur la hausse des cours des matières premières agricoles, et que la Commission ne s’en émeut pas, sa responsabilité est engagée dans la crise alimentaire actuelle.
De même, quand la Commission prétend négocier des accords de partenariats économiques avec les pays ACP, il est de sa responsabilité, non seulement de faire en sorte que ces accords n’aggraveront pas la situation que connaissent les populations de ces pays mais aussi qu’ils contiennent des pistes concrètes de développement plutôt que les germes d’autres crises à venir.
Il en va aussi de même quand la Commission européenne décide de faire passer la part d’utilisation des biocarburants à 5,75 % d’ici à 2010 et 10 % d’ici à 2020. Pourtant, en décidant d’augmenter significativement son soutien à l’agriculture des pays du Sud, la Commission européenne vient de montrer qu’elle est parfois capable de prendre des décisions davantage soucieuses de s’attaquer aux racines du mal plutôt qu’à ses conséquences, une fois que le mal est fait. Pourquoi la Commission est-elle alors incapable de prendre la décision que des millions de personnes attendent d’elle et qui consiste tout simplement à arrêter la course folle aux biocarburants dans laquelle continue de s’engager tête baissée l’Union européenne ? Le système de subvention aux producteurs européens de biocarburant mis en place dans le cadre de la réforme de la PAC de 2003, a eu pour résultat de faire passer la superficie couverte de 0,31 million d’hectares en 2004 à 2,84 millions d’hectares en 2007 ? N’est-ce pas assez pour l’Union européenne ? L’Allemagne vient de renoncer à l’une des mesures phares de sa politique énergétique et qui consistait à faire passer la part d’éthanol dans l’essence classique de 5 à 10 % en 2009. Le Premier ministre britannique, Gordon Brown, vient par ailleurs de décider de prendre très au sérieux les voix, de plus en plus nombreuses, qui s’élèvent contre la production et l’utilisation de biocarburants. La Commission européenne saura-t-elle prendre conscience de l’ampleur de la crise alimentaire actuelle et des décisions qui s’imposent pour empêcher qu’elle ne s’aggrave et ne se reproduise ? Parmi ces décisions, il en est une, salutaire pour des millions de personnes, que nous l’exhortons à prendre sans plus attendre : l’application d’un moratoire sur la production et l’utilisation de biocarburants qui entrent en concurrence avec l’alimentation. Pour nous, pour des millions de citoyens européens ainsi que pour des millions de personnes qui, dans les pays du Sud, attendent des gestes forts de la part de leurs contemporains des pays riches, il serait incompréhensible que la Commission ne revoie pas d’urgence son point de vue sur cette question essentielle.



1- Jean Ziegler, rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation Alain Hutchinson, député européen