ANALYSE DE FOND (pour aller plus loin)
« LA CRISE SERT À TESTER
JUSQU’OU ON PEUT ALLER DANS
LA FLEXIBILITE » (1)
La crise, c’est aussi celle de
l’organisation du travail qui prévaut depuis les années 70 et le déferlement de
l’offensive libérale. Une organisation basée sur des ratios, des tableaux, des
indicateurs tous plus fictifs les uns que les autres et un discours managérial
lénifiant déconnecté de la réalité des ateliers, des bureaux, des universités
ou des hôpitaux. François Daniellou,
professeur en ergonomie (la prise en compte des propriétés de l’humain et de
son travail dans la conception des systèmes) propose de repenser totalement
la notion de « performance » dans
l’entreprise : une performance qui serait basée sur l’écoute, le
dialogue et la capacité créative des travailleurs et des collectifs. Une remise
en cause du sens même du travail alors que stress et souffrances psychiques
s’accentuent.
Ce texte reprend
des extraits, sélectionnés par la rédaction de Basta !, de l’introduction
de François Daniellou
(2)
prononcée le 19 mars 2009 lors des 16e Journées de Bordeaux sur la Pratique de
l’Ergonomie. Vous pouvez le lire dans son intégralité sur le site de la
Société
d’ergonomie de langue française (3) .
Aujourd’hui, il
y a dans l’industrie automobile des femmes et des hommes qui appellent un
numéro vert pour savoir s’ils travailleront la semaine prochaine – ils ont
travaillé 6 jours en février. Si la réponse est positive, ils vont être
affectés sur un poste qu’ils ne connaissent pas, sur une chaîne qu’ils ne
connaissent pas, dans une équipe qui n’est pas la leur. Ils monteront des
parties de voiture, soit à une cadence augmentée par rapport à la situation
antérieure, soit à une cadence diminuée, mais en tenant trois postes au lieu
d’un. Si l’on n’a pas besoin d’eux la semaine qui vient, peut-être les
appellera-t-on d’urgence un samedi. Ou peut-être verront-ils augmenter le
nombre de jours de travail en négatif sur leur compteur individuel,
c’est-à-dire le nombre de jours qu’ils doivent à l’entreprise, les jours qu’ils
devraient rembourser à leur patron s’ils venaient à être licenciés. 88 jours,
dans une usine de l’automobile.
La crise sert de laboratoire social à
l’envers, la crise sert à tester jusqu’où on peut aller dans la
flexibilité : Le chômage
partiel n’est pas un temps de repos. C’est un temps mort, un temps de
rupture des solidarités et des ressources collectives, un temps de repli sur
soi, où pour tenir le coup face à la peur du lendemain, la cognition humaine
peut s’arrêter et concentrer la haine sur le collègue, le voisin de chaîne, qui
a eu la chance de travailler deux jours de plus pendant la dernière quinzaine.
Aujourd’hui, des
employés de banque vont recevoir des clients modestes, furieux qu’on leur ait
vendu un plan d’épargne en actions, destiné à héberger leurs petites économies,
quand le CAC 40 était à 6000 points, alors qu’aujourd’hui il en vaut 2700.
Peut-être l’un ou l’une des conseillers sera-t-il agressé physiquement,
peut-être l’un d’entre eux décidera-t-il de mettre fin à ses jours. Les
tentatives de suicide dans le milieu bancaire sont l’une des principales
sources de demandes d’expertise CHSCT
(4)
qui nous parviennent.
La semaine
dernière, on a demandé à des ouvriers français d’arrêter leurs machines, pour
écouter dans l’atelier un discours en anglais, traduit par une jolie dame
blonde, de la bouche de laquelle, ils ont appris qu’ils étaient licenciés.
Pendant que nous
prendrons l’apéritif, des aides-soignantes déposeront des plateaux-repas devant
des personnes grabataires, et repasseront 15 min après reprendre le plateau
intact. Les effectifs ne permettent plus qu’elles aident les personnes âgées à
manger, et ceci ne date pas de la crise officielle. (…)
Michel Serres (5)
le rappelait, « crise » est
de la même famille, que « crible ».
Ce dont il est question, avec la
racine
cri-, le crible, la critique, les critères, c’est de
faire la part
des choses, de séparer ce qui vaut et ce qui ne vaut pas,
les lentilles et les cailloux, les concepts opérants et les lieux communs, ce
que l’on garde et ce que l’on écarte. C’est une famille linguistique qui
appelle à discerner et à trancher.
La
crise médicale est un aiguillage : soit l’organisme meurt, soit il
invente une voie de guérison, qui ne sera jamais un simple retour à la
situation antérieure.
La crise
économique interdit tout maintien à l’identique : l’idée qu’on va
revenir à la situation antérieure est exclue. Pour autant, nul ne sait quel
nouvel ordre économique et social en sortira. (…)
Comment en
est-on arrivé là ?
(6)
Le
22 juillet 1944, six semaines
après le débarquement en Normandie, et un mois avant la libération de Paris,
les délégués de 44 pays – Keynes
dirigeait la délégation britannique –
signaient à Bretton Woods l’accord
fondateur de l’ordre économique de l’après-guerre. Le libéralisme échevelé
du début du 20e siècle avait conduit à la crise de 1929 et à la seconde guerre
mondiale. C’est de
régulation économique
qu’il est désormais question : on instaure des taux de change fixes et
un contrôle des changes, on renforce les banques centrales, on fonde le FMI.
Dans le milieu
industriel, les
« Trente Glorieuses » qui suivirent furent
le temps
du
compromis fordien entre le capital et
le travail, entre le patronat et les organisations syndicales, arbitré par
l’État, et
financé par la croissance
monétaire.
Mais vers 1965 - 1970, le modèle keynésien
se fissure. Les
États - Unis,
pour les «
besoins » de la
guerre du Vietnam et de la conquête de l’espace,
sortent le dollar des règles
de parité avec l’or qui lui avaient été
fixées. Ils génèrent une forte inflation dans les pays développés, ce qui
amène en 1973 la
fin du système de
changes fixes : c’est désormais le marché qui fixe le cours des
monnaies. L’essoufflement de la croissance, et les chocs pétroliers arrivent en
même temps. Les crises sociales se multiplient.
À la fin des années 1970, l’offensive
libérale déferle. Elle avait été préparée pendant les «
Trente
Glorieuses », dès les années
1950, notamment par les think- tanks, les laboratoires d’idées ultralibéraux
autour de Milton Friedman et de Friedrich Hayek, à l’Université de Chicago. Sur
des bases différentes, ils s’opposaient à l’intervention de l’État dans
l’économie et à toute régulation, ils
prônaient
le laisser-faire. Leurs théories seront même testées grandeur nature au
Chili par les «
Chicago Boys »,
leurs étudiants chiliens qui conseillèrent
Augusto
Pinochet à partir de 1973. Les mêmes théories influencent
Ronald Reagan et
Margaret Thatcher au
début des années 1980. Toutes entraves à la circulation du capital sont levées,
les investissements se mondialisent et deviennent principalement spéculatifs.
Le 5 août 1981, Reagan licencie 11000 contrôleurs du ciel civils grévistes et
les remplace par des militaires, jusqu’à ce que les successeurs soient formés.
En mars 1985, Margaret Thatcher fait plier les mineurs britanniques après
quasiment un an de grève.
Le libéralisme
le plus débridé devient la règle dans la plupart des pays développés, dans
les pays émergents, et s’impose aux pays les plus pauvres.
Pendant ce temps,
que se passe-t-il du côté du travail ?
Le fordisme des
«
Trente Glorieuses » organisait une activité prévisible,
planifiée d’en haut. On était principalement dans un
marché de premier équipement : première voiture, première
machine à laver, premier téléviseur, l’offre générait la demande, rendue
solvable par une certaine prospérité, et le consommateur achetait ce que
l’industrie produisait. Les variantes étaient limitées. Les services des
méthodes définissaient le one best way productif, les salariés et leurs
représentants négociaient des contreparties économiques non négligeables – en
tout cas pour les salariés masculins qualifiés –, l’encadrement contribuait à
définir le cadre et à faire cadrer.
Mais
avec l’essoufflement de la croissance dans
les années 1970-1980, il n’est plus possible de vendre des produits qui
seraient à prendre ou à laisser. Les
variantes
se multiplient, la production est pilotée par la demande, la flexibilité et la
réactivité deviennent l’enjeu. L’organisateur des méthodes laisse dans
beaucoup d’endroits place au manager : c’est la mobilisation des énergies
des salariés, et non la prescription détaillée du travail, qui tient la
première place dans les discours sur le management.
Du point de vue
de l’ergonome, ces évolutions sont potentiellement positives :
l’intelligence des salariés peut être sollicitée explicitement, le rôle de la
subjectivité personnelle est évoqué voire reconnu. Mais cet optimisme ne dure
pas : le risque qu’une amélioration de la performance économique se fasse
au prix d’une perte du pouvoir de contrôle social apparaît immédiatement aux
directions. Les entreprises, notamment françaises, ne sont pas prêtes à perdre
le pouvoir de contrôle même pour gagner de l’argent. Dès les années
1990, les procédures déferlent,
particulièrement dans les domaines de la
qualité,
du contrôle de gestion et de la traçabilité. Le travail s’intensifie par
addition des contraintes industrielles et des contraintes marchandes, des
contraintes liées à la prescription descendante et de celles liées à la demande
du client. Chaque unité de production devient client de son amont et
fournisseur de son aval : les échanges entre unités, et l’évaluation
globale du système, reposent sur des indicateurs, des ratios, de plus en plus
abstraits, de plus en plus éloignés de la réalité du travail.
La gestion devient un monde enchanté,
un monde de cristal,
déconnecté du
fonctionnement des ateliers,
peuplé
de financiers sans expérience industrielle, qui
optimisent pour les actionnaires les profits à court terme, et qui
lisent le fonctionnement de l’entreprise à partir des chiffres que remonte un
système d’information programmé pour ne remonter que les données de
performance. Ce qu’il a fallu faire pour assurer la performance, le coût humain
de la production, ne parvient pas jusqu’au siège. Lorsque le directeur général
vient sur site, on repeint les couloirs par lesquels il passera, et on range
l’atelier.
Ce monde de cristal, totalement déconnecté
de l’économie réelle, s’est brisé, il y a quelques mois dans la sphère de la finance,
entraînant la planète dans un tourbillon sans précédent. Mais nous qui sommes
dans les ateliers de production, dans les hôpitaux, avons toutes les raisons de
penser que les mêmes causes peuvent produire les mêmes effets dans le monde
industriel et celui des services : il n’y a à peu près plus aucun rapport
entre ce qui se passe au plus près des situations de travail et les discours
généraux que nous entendons sur la bonne marche de l’entreprise ou de
l’établissement. Il n’y a à peu près aucun rapport entre les tableaux de bord
informatisés que remplissent les managers et la réalité du fonctionnement des
services.
L’essentiel des
chiffres sont bidons par nature, par déficience conceptuelle, et d’autres sont
bidonnés pour cadrer avec les attentes. Nous voyons toutes les semaines des
situations d’extrême désordre dans les ateliers et les services, d’extrêmes
difficultés des salariés pour assurer la production, régulées par les salariés
et le management de proximité, mais couvertes par un discours lénifiant sur les
orientations de l’entreprise, qui est supposée être sous contrôle, et garantie
de l’être par les divers consultants et auditeurs qui se succèdent les yeux
fermés et la bouche ouverte.
Le nœud de
l’affaire, c’est la qualité, précisément la qualité du travail bien fait. Il y
a en effet d’un côté, du côté du monde de cristal, la «
qualité pour le marché et dans le temps du
marché ». L’excellence, ici, c’est le «
juste nécessaire » pour tenir mieux que la concurrence. Vous
appelez le service clientèle de votre opérateur internet à cause d’un problème
technique, si le problème n’est pas réglé en trois minutes on va peut-être vous
proposer de vous passer le service résiliation. Cela coûte moins cher de vous
perdre comme client que de traiter votre problème, et de toute façon c’est
pareil chez le concurrent.
L’excellence
vue par les gestionnaires, c’est de ne pas en faire plus que ce qu’il faut pour
être concurrentiel, et ce niveau de référence est défini par les procédures.
De l’autre côté de la qualité, il y a des
femmes et des hommes qui essaient de faire bien leur travail. Ils sont bien
placés pour connaître la variabilité de la production, et ils en prennent soin.
Ils tentent d’apporter une réponse différente à des configurations qui varient,
pour que la production ou le service sorte d’une façon qui leur paraît
correcte. Ils sont intarissables, si vous les interrogez sur les différences
entre pièces, entre clients, entre appels, entre patients. Ils prennent soin,
cela signifie aussi qu’ils sont quotidiennement confrontés à des débats de
normes, à des contradictions minuscules et majeures entre des dimensions
d’efficacité et des dimensions d’éthique. Évidemment, prendre soin d’un appel,
prendre soin d’un patient, prendre soin d’une voiture à réparer, cela prend un
peu de temps. S’ils prennent trop soin, il y a beaucoup de chances que leur
entretien d’évaluation annuel soit tendu : pourquoi sont-ils si peu
productifs ? Pourquoi restent-ils ainsi accrochés à une sur - qualité d’un
autre âge ?
Bien souvent, le
management, qui est maintenant choisi pour sa compétence à ne rien connaître du
travail concerné, ne comprend pas les explications détaillées que le salarié
essaie de lui fournir et le rappelle à l’ordre. Les ratios sont mauvais, il
faut qu’ils deviennent bons, c’est tout. C’est tout. Le travailleur est
numérisé, pour reprendre l’expression de Jean-Louis Malys
(7).
Cette situation d’évaluation purement quantitative et sans débat concerne aussi
les chercheurs, jugés uniquement sur le nombre de publications dans des revues
indexées. Elle concerne aussi, par exemple, des ergonomes dans des services de
santé au travail, évalués sur le seul nombre d’interventions qu’ils ont
réalisés.
Nous sommes tous plus ou moins
numérisés.
Parmi les pays riches d’Europe de l’Ouest,
la France est celui où les travailleurs se sentent le moins écoutés et
respectés. C’est aussi celui où les revenus les plus élevés et les plus bas
ont le plus divergé
. Le pays des Droits
de l’Homme est un pays d’inégalités sociales croissantes et de dialogue social
bloqué. Alors, partout, surviennent les TMS (troubles
musculo-squelettiques, ndlr), ou bien l’on évoque les risques psychosociaux.
Les TMS, on le sait, touchent des salariés qui sont coincés, qui n’ont pas les
marges de manœuvre individuelles et collectives nécessaires pour élaborer les
gestes professionnels qui incarneraient leur compétence et les protégeraient,
dans des organisations où en général leur chef et le chef de leur chef sont
tout aussi coincés.
Et les risques psychosociaux ?
Vous l’avez remarqué, on parle beaucoup ces temps-ci des risques psychosociaux
comme s’il s’agissait d’un nuage toxique planant au-dessus de l’entreprise ou
de certaines de ses composantes, et qui atteint certains des salariés, en
premier lieu bien sûr ceux dont les caractéristiques personnelles les
fragilisent. Selon ce modèle, l’atmosphère est un peu pourrie, et les plus sensibles vont avoir des problèmes.
Les mesures qui en découlent sont à l’image du modèle : on peut faire des
prélèvements d’atmosphère (mesurer l’environnement psychosocial). On peut faire
des dosages sur les salariés (pour évaluer le risque psychosocial qu’ils
courent). On peut mettre en place un système de signalement mutuel (alerter
quand un collègue commence à ne pas aller bien ou si on le juge fragile). On
peut tenter de désintoxiquer ceux qui sont déjà atteints, par exemple en leur
offrant un soutien psychologique financé par l’entreprise, comme on met en
caisson hyperbare les victimes du monoxyde de carbone. Par tous ces moyens, on
vise à éviter que le nuage ne fasse trop de victimes, surtout celles dont la
fragilité intrinsèque pourrait les
pousser à la tentative de suicide, dont les effets sont délétères pour
l’organisation et l’image de marque. (…)
Pour reprendre
une définition de Philippe Davezies
(8),
les
risques psychosociaux sont les
risques qui découlent de la confrontation entre le fonctionnement social,
celui de l’organisation, et le
fonctionnement psychique, celui de la personne :
-
Aujourd’hui,
du côté du fonctionnement social,
l’individu pris comme un rouage
interchangeable :
o La prescription d’une qualité pour
le marché,
o Les injonctions contradictoires
entre le respect des procédures et l’incitation à bâcler,
o Le mépris de l’intelligence et des
savoirs locaux,
o Les ratios de gestion avec la
monnaie comme équivalent général, et
o Les évaluations personnelles sans
rapport avec la difficulté du travail, qui détruisent les collectifs, mettent
en compétition et isolent les travailleurs.
-
Du
côté des personnes, le
fonctionnement
psychique, qui suppose :
o De ne
pas être pris pour un objet mais pour une personne,
o De disposer d’une certaine
autonomie,
o De pouvoir mettre en œuvre les
compétences qu’on a développées à partir de la fréquentation quotidienne de la
variabilité, d
o D’apprendre des choses nouvelles,
o De pouvoir influencer son
environnement,
o De pouvoir délibérer sur les
contradictions quotidiennes entre efficacité et éthique,
o De tisser des liens d’entraide et de
solidarité avec son entourage,
o De débattre avec les collègues des
règles de métier.
Lorsque les exigences de ces deux
fonctionnements sont contradictoires, les salariés souffrent, les conflits se
multiplient. Mais
l’impossibilité de
les comprendre dans leur relation avec le travail conduit à les attribuer à la
personnalité des autres : le harceleur, c’est le chef ou c’est le
collègue. Pas l’organisation du travail. Chacun est isolé dans son affrontement
à l’absurde, car la honte du travail mal fait n’est pas un sentiment qui se
partage.
Ces conflits entre le fonctionnement de
l’organisation et celui de la personne se jouent de manière spécifique dans
chaque situation de travail :
-
Faire
bien son travail d’assistante,
-
Faire
bien son travail d’acheteur,
-
Faire
bien son travail de dessinateur, ce n’est pas la même chose.
Ne pas pouvoir
faire bien son travail ne se joue pas de la même façon pour l’assistante,
l’acheteur, le dessinateur. Peut-être les métrologues du nuage psychosocial
ont-ils détecté que les trois salariés allaient mal. Mais, il y a pourtant
beaucoup de doutes que l’on puisse améliorer quoi que ce soit :
-
Si on
ne regarde pas en détail,
-
Si on
ne parle pas en détail de ce qui se joue au secrétariat, aux achats, au bureau
d’études : quels sont les conflits de logiques non débattus qui font que
chacun, là où il est, est coincé dans une situation où il a le sentiment de ne
pas pouvoir faire ce qu’il faudrait pour que ce soit bien, où il a le sentiment
de ne pas pouvoir déployer ses compétences, de ne pas pouvoir se développer,
d’être isolé de ses collègues ?
Qu’est-ce qui se
joue dans ses rapports quotidiens à l’objet de son travail et aux discours sur
cet objet que porte l’organisation du travail ? Comment l’encadrement du
service est-il coincé entre des prescriptions descendantes qu’il doit
transmettre et mettre en œuvre, et une réalité du terrain qu’il ne peut faire
remonter ? Comment le patron de la TPE se retrouve-t-il étranglé par les
procédures des donneurs d’ordres pour lesquelles la question du réalisable ne
se pose pas ?
Les questions de
travail et de santé au travail ne sont pas un luxe qui devrait être laissé de
côté par temps de crise. De la crise, toutes les entreprises ne se sortiront
pas, de nombreux salariés ont déjà perdu ou perdront bientôt leur emploi.
Certaines entreprises croient que le chemin de la survie passe par
l’accentuation, supposée provisoire, de la prescription descendante, du
contrôle et, dans certaines d’entre elles, du mépris. Nous pourrions être
tentés de faire le gros dos et d’attendre que la crise passe.
La crise industrielle est une crise de la
perte de contact avec la réalité du travail et des objets du travail. Une
crise du tout top down, d’un fonctionnement où seules valent les informations
descendantes, une crise du monde de cristal alimenté par des visions et des
ratios déconnectés de la réalité, une crise des modes de gouvernance basés sur
la toute-puissance du calcul anticipateur, le mépris de l’intelligence et de la
capacité créative des travailleurs et des collectifs. (…)
Améliorer la performance, ce n’est pas
augmenter les cadences, ni trouver une zone dans le monde où les salariés
sont un moindre coût, améliorer la performance, c’est plutôt prendre conscience
du gigantesque bazar que sont la plupart des outils productifs, de la futilité
des indicateurs de gestion, du temps de travail plus souvent consacré à rendre
compte du fait que «
tout va comme
prévu, chef » qu’à s’affronter à la réalité qui résiste. Améliorer la
performance suppose de prendre conscience du caractère artificiel des messages
managériaux dominateurs et de la nécessité de les rendre humbles.
Améliorer la performance, c’est d’abord
s’approcher plus près de la réalisation quotidienne, en ouvrant les yeux et en
tendant l’oreille. (…)
1- BASTA
Par Rédaction (16 avril 2009)
2- François Daniellou
, professeur d’ergonomie à l’Institut de Cognitique de l’Institut Polytechnique
de Bordeaux.
3- Discours téléchargeable sur http://www.ergonomie-self.org/
4- Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail,
présent dans toutes les entreprises de plus de 50 salariés, ndlr
5- Michel Serres et Michel Polacco, La crise, in Le sens de
l’info, France Inter, 8 Février 2009
6-
Le passage qui suit fait de larges emprunts à la conférence
de Philippe Davezies : « Evolutions des organisations et souffrance au travail », Courcelle sur
Yvette, le 25 février 2009. Voir aussi Ramonet, I., 2009, Le krach
parfait : crise du siècle et refondation de l’avenir, Ed. Galilée.
7- Secrétaire national de la CFDT, ndlr
8-
Chercheur en médecine et santé au travail, ndlr