L'Église se mobilise et s'engage
QUESTIONS DES JOURNALISTES DANS L’AVION(1)
Votre
Sainteté, bienvenue parmi le groupe des journalistes : nous sommes une
soixantaine qui nous apprêtons à vivre ce voyage avec vous. Nous vous
présentons nos meilleurs voeux et nous espérons pouvoir vous accompagner de
notre service, de manière à faire participer de nombreuses autres personnes à
cette aventure. Comme d'habitude, nous vous sommes reconnaissants pour la
conversation que vous nous accordez. Nous avons recueilli au cours des derniers
jours, un certain nombre de questions de la part de nos collègues journalistes
- j'en ai reçu une trentaine - et nous en avons sélectionné quelques unes qui
puissent présenter un discours assez complet sur ce voyage et susciter
l'intérêt de tous ; nous vous sommes très reconnaissants pour les réponses que
vous apporterez.
La
première question est posée par notre collègue
Brunelli, de la télévision italienne :
Q. - Bonjour. Votre Sainteté, depuis un certain temps - et en
particulier, après votre dernière lettre aux évêques du monde - de nombreux
journaux parlent de la ‘solitude du pape'. Qu'en pensez-vous ? Vous sentez-vous vraiment seul ? Et
avec quels sentiments, après les dernières affaires, volez-vous à présent vers
l'Afrique avec nous ?
R - À
vrai dire, ce mythe de ma solitude me fait un peu sourire :
je ne me sens absolument pas seul.
Chaque jour je reçois, dans les visites programmées, mes
collaborateurs les plus proches, à commencer par le secrétaire d'Etat jusqu'à
la Congrégation de
Propaganda Fide,
etc ; je vois ensuite régulièrement tous les chefs de dicastères, chaque jour
je reçois les évêques en visite
ad limina
- dernièrement tous les évêques, l'un après l'autre, du Nigeria, puis les
évêques d'Argentine ... Ces derniers jours nous avons eu deux assemblées
plénières, une de la Congrégation pour le culte divin et l'autre de la
Congrégation pour le clergé et il y a aussi toutes les rencontres amicales ; un
réseau d'amitié ; même mes compagnons de Messe d'Allemagne sont venus récemment
une journée pour parler avec moi... Alors vraiment la solitude n'est pas un
problème, je suis réellement entouré d'amis dans une merveilleuse collaboration
avec les évêques, avec mes collaborateurs, avec des laïcs et je suis
reconnaissant pour cela. Je vais en Afrique avec une grande joie : j'aime
l'Afrique, j'ai de nombreux amis africains ; déjà au temps ou j'étais
professeur et aujourd'hui encore ; j'aime la joie de la foi, cette foi joyeuse
que l'on trouve en Afrique. Vous savez que le mandat du Seigneur pour le
successeur de Pierre est «
de confirmer
ses frères dans la foi » : c'est ce que je cherche à faire. Mais je suis
sûr que je rentrerai moi-même confirmé par mes frères, contaminé - en quelque
sorte - par leur foi joyeuse.
La deuxième question est posée par John Thavis, responsable de la section
romaine de l'agence de presse catholique des Etats-Unis :Q. Votre Sainteté, vous partez en voyage en Afrique où
moment où une crise économique mondiale est en cours, qui a des conséquences
également sur les pays pauvres. Par ailleurs, l'Afrique affronte actuellement
une crise alimentaire. Je voudrais
vous demander trois choses : cette situation trouvera-t-elle un écho dans votre
voyage ? Vous adresserez-vous à la Communauté internationale afin qu'elle
prenne en charge certains problèmes de l'Afrique ? Et la troisième question :
ces problèmes seront-ils abordés également dans l'Encyclique que vous préparez
?
R
- Merci pour cette question. Il est évident que je ne vais pas en Afrique avec
un programme politico-économique, pour lequel il me manquerait les compétences.
Je m'y rends avec un programme religieux, de foi, de morale, mais ceci est
précisément aussi une contribution essentielle au problème de la crise
économique que nous vivons en ce moment. Nous savons tous
qu'un élément fondamental de la crise est justement un manque d'éthique
dans les structures économiques ; on a compris que l'éthique n'est pas
quelque chose d'«
extérieur » à
l'économie, mais d'«
intérieur » et
que l'économie ne fonctionne pas si elle ne porte pas en elle un élément
éthique. C'est pourquoi, en parlant de Dieu et en parlant des grandes valeurs
spirituelles qui constituent la vie chrétienne, je tenterai d'apporter une
contribution propre également pour surmonter cette crise, pour renouveler le
système économique de l'intérieur, où se trouve le coeur véritable de la crise.
Et naturellement, je ferai appel à la solidarité internationale :
l'Eglise est catholique, c'est-à-dire
universelle, ouverte à toutes les cultures, à tous les continents, elle est
présente dans les tous les systèmes politiques et ainsi la solidarité est-elle
un principe interne, fondamental pour le catholicisme. Je voudrais
adresser naturellement un appel tout
d'abord à la solidarité catholique elle-même, en l'étendant toutefois aussi
à la solidarité de tous ceux qui voient leur responsabilité dans la société
humaine d'aujourd'hui. Bien sûr, je parlerai également de cela dans
l'Encyclique : c'est une des raisons d'un retard de sa publication. Nous étions
presque sur le point de la publier, lorsque s'est déchaînée cette crise et nous
avons repris le texte pour répondre de manière plus adaptée, dans le cadre de
nos compétences, dans le cadre de la Doctrine sociale de l'Eglise, mais avec
une référence aux éléments réels de la crise actuelle. Ainsi, j'espère que
l'Encyclique pourra également être un élément, une force pour surmonter la
situation présente difficile.
Très Saint-Père, la troisième question
est posée par notre collègue Isabelle de
Gaulmyn, de «La Croix». Q - Très Saint-Père,
bonjour. Je pose la question en italien, mais si vous vouliez bien répondre en
français... Le conseil spécial pour l'Afrique du synode des évêques a demandé
que la
forte croissance quantitative de
l'Eglise africaine devienne également une croissance qualitative. Parfois,
les responsables de l'Eglise sont considérés comme un groupe de riches et de
privilégiés et leurs comportements ne sont pas cohérents avec l'annonce de
l'Evangile.
Inviterez - vous l'Eglise
qui est en Afrique à s'engager à un examen de conscience et de purification de
ses structures ?
R
- J'essayerai, si c'est possible, de parler en français.
J'ai une vision plus positive de l'Eglise en Afrique : c'est une
Eglise très proche des pauvres, une Eglise
avec les souffrants, avec des personnes qui ont besoin d'aide. Il me semble
que l'Eglise est réellement une institution qui fonctionne encore, alors que
d'autres structures ne fonctionnent plus, et avec son système d'éducation,
d'hôpitaux, d'aide, dans toutes ces situations, elle est présente dans le monde
des pauvres et des souffrants.
Naturellement,
le pêché originel est présent aussi dans l'Eglise. Il n'y a pas une société
parfaite et donc il y a aussi des pêcheurs et des déficiences dans l'Eglise en
Afrique, et dans ce sens un examen de conscience, une purification intérieure
est toujours nécessaire, et je rappellerais aussi dans ce sens la liturgie
eucharistique : on commence toujours avec une purification de la conscience, et
un nouveau commencement devant la présence du Seigneur. Et je dirais plus q
u'une purification des structures, qui est
toujours aussi nécessaire, une purification des coeurs est nécessaire,
parce que les structures sont le reflet des
cœurs. Nous faisons notre possible pour donner une nouvelle force à la
spiritualité, à la présence de Dieu dans notre coeur, soit pour purifier les
structures de l'Eglise, soit aussi pour aider la purification des structures de
la société.
Et maintenant, une question qui vient de
la journaliste allemande de ce groupe.
C'est Elisa Kramer qui représente le «Sankt Ulrich Verlag», qui nous pose
la question suivante : Q - Heiliger Vater,
gute Reise ! Le père Lombardi ma demandé de parler en italien, je pose donc la
question en italien. Quand vous vous adressez à l'Europe, vous parlez souvent
d'un horizon dont Dieu semble disparaître. En
Afrique, il n'en est pas ainsi, mais il y a une
présence agressive des sectes, il y a
les
religions traditionnelles
africaines. Quelle est alors la spécificité du message de l'Eglise
catholique que vous voulez présenter dans ce contexte ?
R
- Tout d'abord nous reconnaissons tous
qu'en
Afrique le problème de l'athéisme ne se pose presque pas, car la réalité de
Dieu est tellement présente, tellement réelle dans le coeur des Africains que
ne pas croire en Dieu, vivre sans Dieu n'apparaît pas comme une tentation. Il
est vrai que se posent également les
problèmes
des sectes : pour notre part, nous n'annonçons pas, comme certains d'entre
eux le font, un Evangile de prospérité, mais un réalisme chrétien ;
nous n'annonçons pas des miracles, comme
certains le font, mais la sobriété de la vie chrétienne. Nous sommes
convaincus que toute cette sobriété, tout ce réalisme qui annonce un Dieu qui
s'est fait homme, et donc un
Dieu
profondément humain, un Dieu qui souffre, également avec nous, donne un sens à
notre souffrance, pour une annonce ayant un horizon plus vaste, qui a
davantage d'avenir. Et nous savons que ces sectes ne sont pas très stables dans
leur consistance : sur le moment l'annonce de la prospérité, des guérisons
miraculeuses etc. peut faire du bien, mais après un certain temps on voit que
la vie est difficile, qu'un Dieu humain, un Dieu qui souffre avec nous est plus
convaincant, plus vrai, et offre une plus grande aide pour la vie. Il est
également important que nous ayons la structure de l'Eglise catholique. Nous
n'annonçons pas un petit groupe qui après un certain temps s'isole et se perd,
mais nous entrons dans ce grand réseau universel de la catholicité, non
seulement trans-temporel, mais surtout présent comme un grand réseau d'amitié
qui nous unit et nous aide également à dépasser l'individualisme pour parvenir
à cette unité dans la diversité, qui est la véritable promesse.
Nous donnons à présent à nouveau la
parole à une voix française : c'est notre collègue Philippe Visseyrias de France 2. Q - Votre
Sainteté, parmi les nombreux maux qui affligent l'Afrique, il y a également en
particulier celui de la diffusion du SIDA. La position de l'Eglise catholique
sur la façon de lutter contre celui-ci est souvent considérée comme n'étant pas
réaliste et efficace. Affronterez-vous ce thème au cours du voyage ?
R
- Je dirais le contraire : je pense que la réalité la plus efficace,
la plus présente sur le front de la lutte
conte le SIDA est précisément l'Eglise catholique, avec ses mouvements, avec
ses différentes réalités. Je pense à la Communauté de Sant'Egidio qui
accomplit tant, de manière visible et aussi invisible, pour la lute contre le
SIDA, aux camilliens, à toutes les surs qui sont à la disposition des
malades...
Je dirais qu'on ne peut pas
surmonter ce problème du SIDA uniquement avec des slogans publicitaires.
Si on n'y met pas l'âme, si on n'aide pas
les Africains, on ne peut pas résoudre ce fléau par la distribution de
préservatifs : au contraire, le risque est d'augmenter le problème. La
solution ne peut se trouver que dans un double engagement :
-
Le premier, une
humanisation de la sexualité, c'est-à-dire un renouveau spirituel
et humain qui apporte avec soi une nouvelle manière de se comporter l'un avec
l'autre, et l
-
Le deuxième, une
véritable amitié également et surtout pour les personnes qui souffrent,
la disponibilité, même au prix de sacrifices, de renoncements personnels, à
être proches de ceux qui souffrent. Tels sont les facteurs qui aident et qui
conduisent à des progrès visibles. Je dirais donc cette double force de
renouveler l'homme intérieurement, de donner une force spirituelle et humaine
pour un juste comportement à l'égard de son propre corps et de celui de
l'autre, et cette capacité de souffrir avec ceux qui souffrent, de rester
présents dans les situations d'épreuve. Il me semble que c'est la juste
réponse, et c'est ce que fait l'Eglise, offrant ainsi une contribution très
grande et importante. Nous remercions tous ceux qui le font.
Et à présent, une dernière question, qui
vient du Chili, car nous sommes vraiment très internationaux : nous avons
également une correspondante de la télévision catholique chilienne avec nous.
Nous lui donnons la parole pour la dernière question : Maria Burgos .... Q - Merci père
Lombardi. Votre Sainteté,
quels signes
d'espérance voit l'Eglise dans le continent africain ? Et : pensez-vous
pouvoir adresser un message d'espérance à l'Afrique ?
R
- Notre foi est par définition espérance : c'est l'Ecriture Sainte qui nous le
dit. Et donc, qui porte la foi est convaincu de porter aussi l'espérance. Il me
semble,
malgré tous les problèmes que
nous connaissons bien, qu'il existe de grands signes d'espérance.
De
nouveaux gouvernements, de nouvelles
disponibilités à la collaboration, la lutte contre la corruption - un grand
mal qui doit être surmonté ! - et également
l'ouverture des religions traditionnelles à la foi chrétienne,
parce que dans les religions traditionnelles tous connaissent Dieu, le Dieu
unique, mais qui semble un peu lointain. Ils attendent qu'il s'approche. C'est
dans l'annonce de Dieu fait homme que ces derniers se reconnaissent :
Dieu c'est réellement approché.
Et
puis il existe de nombreuses choses en commun avec l'Eglise catholique :
disons, le culte des ancêtres trouve sa réponse dans la communion des saints,
au purgatoire. Les saints ne sont pas seulement les canonisés, ce sont tous nos
morts. Et ainsi dans le Corps du Christ s'accomplit précisément aussi ce que
sous - entendait le culte des ancêtres. Et ainsi de suite. Ainsi il existe une
rencontre profonde qui apporte réellement espérance. Le
dialogue interreligieux se développe aussi - j'ai parlé jusqu'à
présent avec plus de la moitié des évêques africains et les relations avec les
musulmans, malgré les problèmes existants, sont d'après ce qu'ils m'ont dit,
très prometteuses ; le dialogue se développe dans le respect réciproque et la
collaboration dans les responsabilités éthiques communes.
Du
reste,
ce sens de catholicité qui aide à
surmonter le tribalisme, un des grands problèmes, se développe aussi et il
en jaillit la joie d'être chrétiens. Un problème des religions traditionnelles
est la peur des esprits. Un évêque africain m'a dit : quelqu'un est réellement
convertit au christianisme, est pleinement devenu chrétien, quand il sait que
le Christ est réellement plus fort. La peur n'existe plus. Et cela aussi est un
phénomène croissant. Je dirais donc, que
malgré
la présence de tant d'éléments et problèmes, les forces spirituelles,
économiques et humaines grandissent et nous donnent de l'espérance, et je
voudrais précisément mettre en lumière les éléments de l'espérance.
© Copyright : Librairie
Editrice du Vatican
1- ROME, Mercredi 18 mars
2009 (ZENIT.org <
http://www.zenit.org/>
) - Nous publions ci-dessous le texte de l'échange qui a eu lieu entre le pape
et les journalistes sur le vol Rome-Yaoundé, dans le cadre du premier voyage de
Benoît XVI en Afrique. (Nous proposons une traduction de la transcription
distribuée par la salle de presse du Saint-Siège).