Pages spirituelles

JEUDI-SAINT EN MÉMOIRE DE LA CÈNE DU SEIGNEUR


1° Livre de l'Exode 12,1-8.11-14 :

Dans le pays d'Égypte, le Seigneur dit à Moïse et à son frère Aaron : « Ce mois-ci sera pour vous le premier des mois, il marquera pour vous le commencement de l'année. Parlez ainsi à toute la communauté d'Israël : le dix de ce mois, que l'on prenne un agneau par famille, un agneau par maison. Si la maisonnée est trop peu nombreuse pour un agneau, elle le prendra avec son voisin le plus proche, selon le nombre des personnes. Vous choisirez l'agneau d'après ce que chacun peut manger. Ce sera un agneau sans défaut, un mâle, âgé d'un an. Vous prendrez un agneau ou un chevreau. Vous le garderez jusqu'au quatorzième jour du mois. Dans toute l'assemblée de la communauté d'Israël, on l'immolera au coucher du soleil. On prendra du sang, que l'on mettra sur les deux montants et sur le linteau des maisons où on le mangera. On mangera sa chair cette nuit-là, on la mangera rôtie au feu, avec des pains sans levain et des herbes amères. Vous mangerez ainsi : la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main. Vous mangerez en toute hâte : c'est la Pâque du Seigneur. Cette nuit-là, je traverserai le pays d'Égypte, je frapperai tout premier-né au pays d'Égypte, depuis les hommes jusqu'au bétail. Contre tous les dieux de l'Égypte j'exercerai mes jugements : je suis le Seigneur. Le sang sera pour vous un signe, sur les maisons où vous serez. Je verrai le sang, et je passerai : vous ne serez pas atteints par le fléau dont je frapperai le pays d'Égypte. Ce jour-là sera pour vous un mémorial. Vous en ferez pour le Seigneur une fête de pèlerinage. C'est une loi perpétuelle : d'âge en âge vous la fêterez. »

2° Psaume 116(115),12-13.15-16.17-18.

Comment rendrai-je au Seigneur tout le bien qu'il m'a fait ?
J'élèverai la coupe du salut, j'invoquerai le nom du Seigneur.
Il en coûte au Seigneur de voir mourir les siens !
Ne suis-je pas, Seigneur, ton serviteur, ton serviteur,
Le fils de ta servante, moi, dont tu brisas les chaînes ?
Je t'offrirai le sacrifice d'action de grâce, j'invoquerai le nom du Seigneur.
Je tiendrai mes promesses au Seigneur, oui, devant tout son peuple,

3°Première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens 11,23-26.

Je vous ai pourtant transmis, moi, ce que j'ai reçu de la tradition qui vient du Seigneur : la nuit même où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi ».
Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi ». Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne.

4° Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 13,1-15.

Avant la fête de la Pâque, sachant que l'heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu'au bout. Au cours du repas, alors que le démon a déjà inspiré à Judas Iscariote, fils de Simon, l'intention de le livrer, Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu'il est venu de Dieu et qu'il retourne à Dieu, se lève de table, quitte son vêtement, et prend un linge qu'il se noue à la ceinture ; puis il verse de l'eau dans un bassin, il se met à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu'il avait à la ceinture. Il arrive ainsi devant Simon-Pierre. Et Pierre lui dit : « Toi, Seigneur, tu veux me laver les pieds ! ».
 Jésus lui déclara : « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras ».
Pierre lui dit : « Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais ! ».
Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu n'auras point de part avec moi ».
Simon - Pierre lui dit : « Alors, Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! ».
Jésus lui dit : « Quand on vient de prendre un bain, on n'a pas besoin de se laver : on est pur tout entier. Vous-mêmes, vous êtes purs, . . . mais non pas tous ».
Il savait bien qui allait le livrer ; et c'est pourquoi il disait : « Vous n'êtes pas tous purs ».
Après leur avoir lavé les pieds, il reprit son vêtement et se remit à table. Il leur dit alors : « Comprenez-vous ce que je viens de faire ? Vous m'appelez 'Maître' et 'Seigneur', et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C'est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j'ai fait pour vous ».

5° Commentaire du jour : Pape Benoît XVI (1): « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn 15,13) :

      Sacrement de l'amour, la sainte eucharistie est le don que Jésus - Christ fait de lui-même, nous révélant l'amour infini de Dieu pour tout homme. Dans cet admirable sacrement se manifeste l'amour « le plus grand », celui qui pousse « à donner sa vie pour ses amis » (Jn 15,13). En effet, Jésus « les aima jusqu'au bout ». Par cette expression, l'évangéliste introduit le geste d'humilité infinie accompli par Jésus : avant de mourir pour nous sur la croix, se nouant un linge à la ceinture, il lave les pieds de ses disciples. De la même manière, dans le sacrement de l'eucharistie, Jésus continue de nous aimer « jusqu'au bout », jusqu'au don de son corps et de son sang. Quel émerveillement a dû saisir le coeur des disciples face aux gestes et aux paroles du Seigneur au cours de la Cène ! Quelle merveille doit susciter aussi dans notre coeur le mystère eucharistique !...
      En effet, dans ce sacrement, le Seigneur se fait nourriture pour l'homme assoiffé de vérité et de liberté. Puisque seule la vérité peut nous rendre vraiment libres (Jn 8,36), le Christ se fait pour nous nourriture de Vérité... Tout homme porte en effet en lui le désir inextinguible de la vérité, ultime et définitive. C'est pourquoi le Seigneur Jésus, « le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14,6), s'adresse au coeur désirant de l'homme, qui se sent pèlerin et assoiffé, au coeur qui aspire ardemment à la source de la vie, au coeur quêtant la vérité. En effet, Jésus - Christ est la vérité faite personne, qui attire le monde à lui...
      Dans le sacrement de l'eucharistie, Jésus nous montre en particulier la vérité de l'amour, qui est l'essence même de Dieu. C'est cette vérité évangélique qui intéresse tout homme et tout l'homme. Par conséquent, l'Église, qui trouve dans l'eucharistie son centre vital, s'engage sans cesse à annoncer à tous, « à temps et à contretemps » (2Tm 4,2), que Dieu est amour. C'est justement parce que le Christ s'est fait pour nous nourriture de la vérité que l'Église s'adresse à l'homme, l'invitant à accueillir librement le don de Dieu.

6° Messe de la Dernière Cène : Homélie de Benoît XVI (2) :

Chers frères et soeurs,

Qui, pridie quam pro nostra omniumque salute pateretur, hoc est hodie, accepit panem : ainsi dirons-nous aujourd'hui dans le Canon de la Messe. «Hoc est hodie» - la Liturgie du Jeudi Saint insère dans le texte de la prière la parole « aujourd'hui », soulignant ainsi la dignité particulière de cette journée. C'est aujourd'hui qu'Il l'a fait : pour toujours, il s'est donné lui-même à nous dans le Sacrement de son Corps et de son Sang. Cet « aujourd'hui » est avant toute chose le mémorial de la Pâques d'alors. Mais il est davantage encore. Avec le Canon, nous entrons dans cet « aujourd'hui ». Notre aujourd'hui rejoint son aujourd'hui. Il fait cela maintenant. Par la parole « aujourd'hui », la Liturgie de l'Église veut nous amener à porter une grande attention intérieure au mystère de ce jour, aux mots dans lesquels il est exprimé. Cherchons donc à écouter de façon neuve le récit de l'institution comme l'Église l'a formulé sur la base de l'Écriture, tout en contemplant le Seigneur.

En premier lieu, il est frappant que le récit de l'institution ne soit pas une phrase autonome, mais qu'il débute par un pronom relatif : qui pridie. Ce « qui » rattache le récit entier aux paroles précédentes de la prière, « ... qu'elle devienne pour nous le corps et le sang de ton Fils bien-aimé, Jésus - Christ, notre Seigneur ». De cette façon, le récit de l'institution est lié à la prière précédente, à l'ensemble du Canon, et il devient lui-même une prière. Ce n'est pas simplement un récit qui est ici inséré, et il ne s'agit pas davantage de paroles d'autorité indépendantes, qui viendraient interrompre la prière. C'est une prière. C'est seulement dans la prière que s'accomplit l'acte sacerdotal de la consécration qui devient transformation, transsubstantiation de nos dons du pain et du vin dans le Corps et le Sang du Christ. En priant, en cet instant central, l'Église est en accord total avec l'événement du Cénacle, puisque l'agir de Jésus est décrit par ces mots : « gratias agens benedixit - il rendit grâce par la prière de bénédiction ». Par cette expression, la Liturgie romaine a énoncé en deux mots ce qui dans l'hébreu berakha n'est qu'un seul mot et qui dans le grec apparaît en revanche à travers les deux termes eucharistie et eulogie. Le Seigneur rend grâce. En rendant grâce, nous reconnaissons que telle chose est un don que nous recevons d'un autre. Le Seigneur rend grâce et par là il rend à Dieu le pain, « fruit de la terre et du travail des hommes », pour le recevoir à nouveau de Lui. Rendre grâce devient bénir. Ce qui a été remis entre les mains de Dieu, nous est retourné par Lui béni et transformé. La Liturgie romaine a donc raison en interprétant notre prière en ce moment sacré par les paroles : « offrons », « supplions », « prions d'accepter », « de bénir ces offrandes ». Tout cela est contenu dans le terme « eucharistie».
Il y a une autre particularité dans le récit de l'institution rapporté dans le Canon romain, que nous voulons méditer en ce moment. L'Église priante regarde les mains et les yeux du Seigneur. Elle veut comme l'observer, elle veut percevoir le geste de sa prière et de son agir en cette heure singulière, rencontrer la figure de Jésus, pour ainsi dire, même à travers ses sens. "Il prit le pain dans ses mains très saintes...". Regardons ces mains avec lesquelles il a guéri les hommes; les mains avec lesquelles il a béni les enfants; les mains, qu'il a imposées aux hommes; les mains qui ont été clouées à la Croix et qui pour toujours porteront les stigmates comme signes de son amour prêt à mourir. Maintenant nous sommes chargés de faire ce qu'Il a fait: prendre entre les mains le pain pour que, par la prière eucharistique, il soit transformé. Dans l'Ordination sacerdotale, nos mains ont reçu l'onction, afin qu'elles deviennent des mains de bénédiction. Prions le Seigneur pour que nos mains servent toujours plus à porter le salut, à porter la bénédiction, à rendre présente sa bonté !

De l'introduction à la prière sacerdotale de Jésus (cf. Jn 17, 1), le Canon reprend les paroles suivantes: "Les yeux levés au ciel, vers toi, Dieu, son Père tout-puissant..." Le Seigneur nous enseigne à lever les yeux et surtout le coeur. À élever le regard, le détachant des choses du monde, à nous orienter vers Dieu dans la prière et ainsi à nous relever. Dans une hymne de la prière des heures, nous demandons au Seigneur de garder nos yeux, afin qu'ils n'accueillent pas et ne laissent pas entrer en nous les "vanitates" - les vanités, les futilités, ce qui est seulement apparence. Nous prions pour qu'à travers nos yeux n'entre pas en nous le mal, falsifiant et salissant ainsi notre être. Mais nous voulons surtout prier pour avoir des yeux qui voient tout ce qui est vrai, lumineux et bon; afin que nous devenions capables de voir la présence de Dieu dans le monde. Nous prions afin que nous regardions le monde avec des yeux d'amour, avec les yeux de Jésus, reconnaissant ainsi les frères et les surs, qui ont besoin de nous, qui attendent notre parole et notre action.

En bénissant, le Seigneur rompit ensuite le pain et le distribua à ses disciples. Rompre le pain est le geste du père de famille qui se préoccupe des siens et leur donne ce dont ils ont besoin pour la vie. Mais c'est aussi le geste de l'hospitalité par lequel l'étranger, l'hôte est accueilli dans la famille et il lui est consenti de prendre part à sa vie. Partager - partager avec, c'est unir. Par le fait de partager une communion se crée. Dans le pain rompu, le Seigneur se distribue lui-même. Le geste de rompre fait aussi mystérieusement allusion à sa mort, à son amour jusqu'à la mort. Il se distribue lui -même, le vrai "pain pour la vie du monde" (cf. Jn 6, 51). La nourriture dont l'homme a besoin au plus profond de lui-même est la communion avec Dieu lui - même. Rendant grâce et bénissant, Jésus transforme le pain, il ne donne plus du pain terrestre, mais la communion avec lui-même. Cette transformation, cependant, veut être le commencement de la transformation du monde. Afin qu'il devienne un monde de résurrection, un monde de Dieu. Oui, il s'agit d'une transformation. De l'homme nouveau et du monde nouveau qui prennent leur commencement dans le pain consacré, transformé, transsubstantié.

Nous avons dit que le fait de rompre le pain est un geste de communion, d'union par le fait de partager. Ainsi, dans le geste même est déjà indiquée la nature profonde de l'Eucharistie: elle est agape, elle est amour rendu corporel. Dans le mot "agape" les significations d'Eucharistie et d'amour s'interpénètrent. Dans le geste de Jésus, qui rompt le pain, l'amour auquel nous participons a atteint sa radicalité extrême: Jésus se laisse rompre comme pain vivant. Dans le pain distribué, nous reconnaissons le mystère du grain de blé, qui meurt et qui ainsi porte du fruit. Nous reconnaissons la nouvelle multiplication des pains, qui vient de la mort du grain de blé et qui continuera jusqu'à la fin du monde. En même temps nous voyons que l'Eucharistie ne peut jamais être seulement une action liturgique. Elle est complète seulement si l'agape liturgique devient amour dans le quotidien. Dans le culte chrétien, les deux choses deviennent une - le fait d'être comblés par le Seigneur dans l'acte cultuel et le culte de l'amour à l'égard du prochain. Demandons en ce moment au Seigneur la grâce d'apprendre à vivre toujours mieux le mystère de l'Eucharistie si bien que de cette façon la transformation du monde trouve son commencement.

Après le pain, Jésus prend la coupe remplie de vin. Le Canon romain qualifie la coupe que le Seigneur donne à ses disciples, de "praeclarus calix" (de coupe glorieuse), faisant allusion ainsi au Psaume 22 [23], ce Psaume qui parle de Dieu comme du Pasteur puissant et bon. On y lit: "Tu prépares la table pour moi devant mes ennemis... ma coupe est débordante" - calix praeclarus. Le Canon romain interprète ces paroles du Psaume comme une prophétie qui se réalise dans l'Eucharistie: Oui, le Seigneur nous prépare la table au milieu des menaces de ce monde, et il nous donne la coupe glorieuse - la coupe de la grande joie, de la vraie fête, à laquelle tous nous aspirons ardemment - la coupe remplie du vin de son amour. La coupe signifie les noces : maintenant est arrivée l'«heure », à laquelle les noces de Cana avaient fait allusion de façon mystérieuse. Oui, l'Eucharistie est plus qu'un banquet, c'est un festin de noces. Et ces noces se fondent dans l'auto-donation de Dieu jusqu'à la mort. Dans les paroles de la dernière Cène de Jésus et dans le Canon de l'Église, le mystère solennel des noces se cache sous l'expression « novum Testamentum ». Cette coupe est le nouveau Testament - « la nouvelle Alliance en mon sang », tel que Paul rapporte les paroles de Jésus sur la coupe dans la deuxième lecture d'aujourd'hui (1 Co 11, 25). Le Canon romain ajoute : « de l'alliance nouvelle et éternelle » pour exprimer l'indissolubilité du lien nuptial de Dieu avec l'humanité. Le motif pour lequel les anciennes traductions de la Bible ne parlent pas d'Alliance mais de Testament, se trouve dans le fait que ce ne sont pas deux contractants à égalité qui ici se rencontrent, mais entre en jeu l'infinie distance entre Dieu et l'homme. Ce que nous appelons nouvelle et ancienne Alliance n'est pas un acte d'entente entre deux parties égales, mais le simple don de Dieu qui nous laisse en héritage son amour - lui-même. Certes, par ce don de son amour, abolissant toute distance, il nous rend finalement vraiment « partenaire » et le mystère nuptial de l'amour se réalise.

Pour pouvoir comprendre ce qui arrive là en profondeur, nous devons écouter encore plus attentivement les paroles de la Bible et leur signification originaire. Les savants nous disent que, dans les temps lointains dont nous parlent les histoires des Pères d'Israël, « ratifier une alliance » signifie « entrer avec d'autres dans un lien fondé sur le sang, ou plutôt accueillir l'autre dans sa propre fédération et entrer ainsi dans une communion de droits l'un avec l'autre. De cette façon se crée une consanguinité réelle bien que non matérielle. Les partenaires deviennent en quelque sorte « frères de la même chair et des mêmes os ». L'alliance réalise un ensemble qui signifie paix (cf. ThWNT II, 105-137). Pouvons-nous maintenant nous faire au moins une idée de ce qui arrive à l'heure de la dernière Cène et qui, depuis lors, se renouvelle chaque fois que nous célébrons l'Eucharistie ? Dieu, le Dieu vivant établit avec nous une communion de paix, ou mieux, il crée une « consanguinité » entre lui et nous. Par l'incarnation de Jésus, par son sang versé, nous avons été introduits dans une consanguinité bien réelle avec Jésus et donc avec Dieu lui-même. Le sang de Jésus est son amour, dans lequel la vie divine et la vie humaine sont devenues une seule chose. Prions le Seigneur afin que nous comprenions toujours plus la grandeur de ce mystère ! Afin qu'il développe sa force transformante dans notre vie intime, de façon que nous devenions vraiment consanguins de Jésus, pénétrés de sa paix et également en communion les uns avec les autres.

Maintenant, cependant, une autre question se pose encore. Au Cénacle, le Christ a donné aux disciples son Corps et son Sang, c'est-à-dire lui-même dans la totalité de sa personne. Mais a-t-il pu le faire ? Il est encore physiquement présent au milieu d'eux, il se trouve devant eux ! La réponse est : en cette heure Jésus réalise ce qu'il avait annoncé précédemment dans le discours sur le Bon Pasteur : « Personne ne m'enlève ma vie : je la donne de moi-même. J'ai le pouvoir de la donner, et le pouvoir de la reprendre... » (Jn 10, 18). Personne ne peut lui enlever la vie : il la donne par sa libre décision. En cette heure, il anticipe la crucifixion et la résurrection. Ce qui se réalisera là, pour ainsi dire, physiquement en lui, il l'accomplit déjà par avance dans la liberté de son amour. Il donne sa vie et la reprend dans la résurrection pour pouvoir la partager pour toujours.

Seigneur, aujourd'hui tu nous donnes ta vie, tu te donne toi-même à nous. Pénètre - nous de ton amour. Fais - nous vivre dans ton « aujourd'hui ». Fais de nous des instruments de ta paix ! Amen.

7° Commentaire du  Père Marc Soyer, supérieur de la communauté spiritaine du 30 rue Lhomond : « Non, tu ne me laveras pas les pieds, jamais ! » (Jn 13, 8) :

Chers frères et sœurs, si nous avions vécu 3 ans dans l’intimité, avec Jésus, comme les apôtres, aurions-nous eu une attitude autre que celle de Pierre. ?

On m’avait appris à adorer l’Invisible. Je m’en souviens, étant enfant… Et longtemps après… Comment l’accepter aujourd’hui prosterné, à genoux devant moi ?
On me l’avait montré sur des images où Il était là-haut, très haut et très loin, drapé dans sa dignité… Mais le découvrir avec un linge et une bassine pour me laver les pieds…. ! Quitter la table qui est la Table de la première eucharistie ( la première ‘communion’ !) en voilà des façons de faire qui ne peuvent que déranger les liturgistes de tous les temps…
On m’avait dit que j’étais indigne de l’approcher, mais le voir accourir avec joie pour embrasser le prodigue, le coupable, le renégat que je suis  - ou que je peux devenir – là je n’y arrive plus !
J’étais ‘formaté’ pour lui offrir des « sacrifices », des bonnes œuvres pour m’assurer de son amour…. Et Il m’aime gratuitement. Il n’attend rien de moi…. ; que moi-même.
Impensable renversement des choses. Inacceptable don de Celui qui ne demande rien ; mais qui s’offre entre nos mains. Jusqu’au bout de l’amour.

« Non, Seigneur, tu ne me laveras pas les pieds ; jamais ! »

Je vous l’avoue ce soir, j’ai toujours été gêné par ce rite du lavement des pieds que l’on a introduit dans la célébration de la Cène du Seigneur. Le geste simple et banal de Jésus, mais très fort en sa signification spirituelle, et j’ose même dire en sa portée sociale et politique, devenu un acte solennisé, je n’aime guère. Voir un évêque ou un prêtre, revêtus des habits liturgiques, laver et essuyer des pieds bien propres et  quelquefois parfumés de quelques paroissiens choisis d’avance….m’a toujours causé un désagrément…
J’ai tort, sans doute, me diront certains. Mais je préfère de beaucoup écouter le texte de Jean, laisser retentir en moi les mots de cet évangile ; et surtout contempler Celui qui osé poser un tel acte, oh ! combien bouleversant !
Je préfère regarder Jésus qui vient de confier à ses apôtres le ministère presbytéral pour la vie de son Eglise naissante après avoir partagé l’eucharistie qu’Il vient d’inventer ; Le regarder aussitôt se mettre à genoux, afin de nous dire, à travers un geste fort, inattendu, les conditions d’une vraie communion…Oui, gardons ce soir, dans le regard de notre cœur, ce visage de Jésus qui laisse son vêtement de fête, pour revêtir un simple linge autour des reins comme pour nous dire : dépouillez-vous du vieux monde ; abandonnez vos vieilles pratiques. L’heure, mon heure est arrivée : non celle de la fausse gloire, passagère  et changeante. Mais l’heure pour laquelle je suis venu : celle du service. Celle du don de soi-même, de sa propre vie même !

Il est Maître et Seigneur. Et c’est Lui qui se met à genoux aux pieds de ses disciples ; à nos pieds ; ce soir ! Pour faire ce qui était réservé au valet, au domestique, à l’esclave. Oui, C’est Lui qui déjà – mais l’aurions-nous oublié car c’était à Noël, et c’est tellement attendrissant, Noël ! – s’était fait petit ; enfant, né de la Femme…. Nous n’avions déjà plus à regarder en haut, loin dans un quelconque ciel : Il était là, prenant notre condition d’homme, reconnu homme à son aspect. Enfant, tout-petit, Fils du Très grand ! (Philippiens,  Chapitre 2).  Il nous suffisait de baisser notre regard pour le regarder ; tendre nos bras délicatement pour le prendre. Oui, Dieu si grand ; choisissant d’être ‘tout petit’.

Et le voici, ce soir, qui suscite notre émotion ; car Il renverse définitivement l’ordre des choses ; l’ordre ordinaire qui prévaut encore  dans notre vie, dans la vie de notre monde tant qu’on n’a pas accueilli l’énergie de son Evangile. Oui, Jésus modifie l’ordre du monde. Il nous dit : le maître n’est plus en haut et les autres en bas. Celui qui a l’autorité, un  pouvoir avec moi… devient SERVITEUR.
Désormais, suivre Jésus consistera à entrer dans la mouvance de son geste qui est d’une simplicité extrême ; mais dont la signification est elle aussi, extrême. Ce geste résume tout son enseignement ; et  surtout, toute sa vie. « Le fils de l’homme est venu non pour être servi mais pour servir et donner sa vie ! ».
Servir pourrait encore être une forme de supériorité et de domination. Mais « servir et donner sa vie » : là il n’y a pas d’ambiguïté. Le don de la vie exclut tout soupçon de pouvoir et d’emprise sur ceux que l’on aime.
Ce soir, puissions-nous dire : « 
Oh Seigneur ! lave-nous les pieds… et notre cœur profond ...
Considère-nous comme des marcheurs, des nomades…. Et non des disciples installés.
Envoie-nous où tu veux pour dire ta Bonne Nouvelle. Nous revenons à toi, les pieds poussiéreux, recouverts de boue peut-être…. Enrobés, en tout cas de la terre de notre monde, pas toujours très propre …    
Lave-nous, soigne notre cœur parfois blessé dans l’engagement apostolique et les épreuves où nous faisons, à ta suite, l’expérience du passage de la mort à la Vie.
Lave-nous de ce qui nous blesse dans nos relations entre frères, souvent inachevées….
Fais-nous devenir, Seigneur, des disciples du passage, unis à Toi dans ton exemplaire Passage.
Merci de nous garder membre de ton peuple en marche, aux pieds poussiéreux,  aux pieds de nomades qui ne craignent pas de marcher sur la route des hommes pour leur dire ton Amour.
                            Amen.



1- Exhortation apostolique « Sacramentum caritatis » (trad. DC 2377, p. 303 © copyright Libreria Editrice Vaticana) :
2- ROME, Jeudi 9 avril 2009 (ZENIT.org <http://www.zenit.org/> ) - Nous publions ci-dessous le texte intégral de l'homélie que le pape Benoît XVI a prononcée au cours de la messe de la Dernière Cène, présidée en fin d'après-midi en la basilique Saint-Jean-du-Latran, par le pape Benoît XVI.