SEHATRA FANARAHA-MASO NY
FIAINAM-PIRENENA
SeFaFi
Observatoire de la Vie
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RÉUSSIR
LA TRANSITION
Après deux mois de contestation populaire, le
président Ravalomanana a transmis ses pouvoirs le 17 mars 2009. Ce nouveau
soubresaut de la vie nationale interpelle le citoyen sur les causes profondes
de l’instabilité politique du pays. Le SeFaFi a déjà tenté d’apporter un
éclairage à cette question délicate
(1).
A présent, il convient de
tirer les
conséquences de ce qui vient de se passer, et de préparer l’avenir.
Garder la tête froide :
Madagascar est condamné à réussir la Transition dans laquelle il se trouve
établi de fait : non seulement pour éviter que ne s’installent l’anarchie
et le chaos, mais surtout parce que les remous politiques qui ont secoué la
totalité de l’Île, ces derniers mois, excluent toute idée de retour à la
situation antérieure.
L’ère de la
toute-puissance du régime Ravalomanana est révolue. L’audace et le courage
d’Andry Rajoelina et de son équipe ont certes été décisifs dans cette
évolution, mais celle-ci a aussi été préparée, au long de ces dernières années,
par d’autres acteurs et d’autres événements.
Il convient toutefois de ne
pas oublier l’essentiel.
Pendant ses
huit ans de pouvoir, Marc Ravalomanana a bafoué nombre de principes
démocratiques et constitutionnels. Le SeFaFi en est témoin, qui s’est
insurgé dès 2003 contre les nombreuses dérives qui concernaient, entre autres,
les libertés de manifestation et d’expression, l’audio-visuel public, les
élections, l’usage de l’argent public, les arrestations arbitraires, la laïcité
de l’Etat, la décentralisation, les modifications constitutionnelles, les
droits de l’homme, le niveau de vie de la population, les ressources minières,
les ventes de terres, etc.
-2)
La communauté
internationale, pour sa part, aurait tort d’invoquer la bonne foi ou
l’ignorance. Ainsi le
SeFaFi l’avait
nommément interpellée dès l’année 2005, mettant en cause sa complaisance
face aux entorses à l’Etat de droit et à la bonne gouvernance dont s’était
rendu coupable le régime de Marc Ravalomanana
(3).
Il n’en est que plus surprenant de voir aujourd’hui la même communauté
internationale exiger le retour «
à la
normale »
(4) et la
«
restauration d’un pouvoir
constitutionnel »
(5).
À quelle normalité cette injonction
peut-elle bien se référer, et à quel pouvoir constitutionnel ?
La voie suivie par la Transition ne pouvait qu’être
extraconstitutionnelle, aucune constitution ne prévoyant un transfert de pouvoir issu d’un
soulèvement populaire. Mais il faut rappeler que la nation vivait auparavant
dans la situation stigmatisée par l’Article 16 de la
Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 : «
Toute
société dans laquelle la garantie des droits n'est pas assurée ni la séparation
des pouvoirs déterminée, n'a point de Constitution ».
Une prise de pouvoir
extraconstitutionnelle peut toutefois être légalisée selon des formes
juridiques admises. Il n’en demeure pas moins que
cette situation issue d’une démarche extraconstitutionnelle doit être limitée
dans le temps. Actuellement, d’aucun s’accorde à dire que le délai de 2
ans préalablement fixé par la HAT s’avère excessif. L’évolution des travaux
d’élaboration des réformes permettra
d’être fixé sur ce point. Mais les dirigeants de la
HAT ne doivent pas avoir des velléités de proroger cette «
transition » au-delà du temps
strictement nécessaire aux préparatifs des institutions futures et des textes y
afférent.
Des
principes à respecter :
Les remous politiques qui ont affecté Madagascar depuis janvier
n’étaient donc pas totalement imprévisibles, ce qui rend vaine et inopérante toute idée
de retour à la situation antérieure. Quelle que soit l’évolution
institutionnelle à venir, elle devra tenir compte du rejet par une grande
partie de la population, dans la capitale comme dans le reste du pays, des
pratiques politiques du précédent régime. Celles-ci devront être jugées et
condamnées, tant elles ont porté préjudice non seulement à bien des citoyens,
mais encore au pays tout entier.
Apurer les comptes du passé constitue une tâche prioritaire pour la
Transition engagée par Andry Rajoelina. Non par esprit de vengeance, mais par souci de
justice. En effet,
une véritable
réconciliation ne peut intervenir que lorsque justice a été faite :
tel est l’esprit des Commissions «
Vérité
et Réconciliation » instituées, sur le modèle sud-africain de Mgr
Desmond Tutu, dans de nombreux pays. En d’autres termes,
les délits doivent d’abord être identifiés, reconnus et sanctionnés par
le tribunal, avant d’être éventuellement graciés ou amnistiés. Et cette
démarche s’applique à toutes les demandes d’amnistie, qu’elles émanent de
l’intérieur ou de l’extérieur du territoire national.
Parallèlement,
une réforme des pratiques politiques
s’impose de manière urgente. Le spectacle donné au pays et à la société
internationale depuis la fin de l’ère Ravalomanana est proprement affligeant.
Comment ne pas déplorer le retour en masse d’opportunistes en mal de sinécures,
qui ont profité des régimes successifs en suivant les idéologies les plus
contradictoires ? Ces gesticulations démontrent le manque de sérieux de
nos professionnels de la politique. Une
limite
d’âge de 70 ans au plus devrait leur être imposée, l’espérance de vie à
Madagascar dépassant à peine 55 ans, et l’âge officiel de la retraite étant de
65 ans (60 pour les fonctionnaires). Une telle mesure facilitera le renouveau,
aussi indispensable qu’urgent, d’une classe politique incompétente et
sclérosée.
Les dirigeants de la
Transition devront encore se comporter sans arrogance ni ostentation, qu’il
s’agisse d’habillement, de voitures ou de voyages. La
transparence financière en matière de rémunérations et autres avantages
liés aux fonctions des membres de ces institutions devra être de rigueur. Il
leur reviendra de respecter les citoyens, en fournissant des rapports
d’activité réguliers, et les exigences de leur fonction, qui est de
travailler au bien général de la collectivité. Il leur faudra apprendre à ne
pas se préoccuper exclusivement de leurs intérêts personnels, et de prendre
avec courage les décisions impopulaires mais nécessaires. On attend d’eux
qu’ils
tiennent leurs engagements, en
particulier celui du Président de la HAT de ne pas se présenter aux
prochaines élections présidentielles. Tous devront se soumettre
périodiquement à la déclaration publique de patrimoine, et un inventaire
détaillé des avantages dont jouissent les politiques devra être publié chaque
année.
Une
autre tâche de la Transition consistera
à
rétablir le climat de confiance
indispensable au bon fonctionnement social. Elle n’a pas à proposer un
projet de société ou des réformes fondamentales, qui relèvent du programme
électoral des futurs candidats à la présidence de la République. Il lui incombe
par contre de :
-
Revenir
sur les décisions contestées (réforme de l’enseignement),
-
Rétablir
les droits bafoués (expropriations abusives, pillage de bois précieux),
-
Restaurer
la légalité (libre concurrence des entreprises),
-
Rendre
publics les contrats touchant aux richesses naturelles (mines, pétrole,
ressources halieutiques).
Et pour remettre le pays en
marche, la
restauration des valeurs
d’honnêteté, de dévouement et d’efficacité dans la fonction publique ne
saurait être éludée.
Le
succès de la Transition se mesurera enfin à sa capacité de
créer des institutions fiables et d’élaborer des textes de loi
crédibles - à commencer par une Constitution qui ancre définitivement dans
le droit les libertés autant que les obligations personnelles et collectives.
Une attention particulière devra être portée au droit d’élire et d’être élu
sans contrainte, à la séparation des pouvoirs, à l’accès de tous aux médias
publics, à la laïcité de l’Etat, au statut de l’opposition, à un calendrier
électoral pérenne, à la transparence des comptes des partis et des campagnes
électorales, à une décentralisation dotée de pouvoirs clairement définis et de
financements stables, etc. Ces textes fondamentaux devront l’objet d’un vaste
consensus, et être largement diffusés dans l’opinion.
Des
questions qui demandent réponse :
Fidèle
à ses valeurs et à ses principes, le SeFaFi se doit aussi de poser quelques questions
aux nouvelles autorités, dans le but d’instaurer un climat de confiance qui est
seul garant d’une transition apaisée et constructive.
Une
première interrogation touche
à la
question délicate des détenus et
des exilés politiques. Selon quels critères sont-ils ainsi qualifiés ?
Plus largement, quel est le processus prévu ou suivi pour la gestion de ce
dossier ? Les personnes concernées ont été condamnées au pénal, dans le
but de les exclure de la participation à la vie politique ; ces délits
présumés feront-ils l’objet d’un nouveau jugement, ou seront-ils purement et
simplement graciés ou amnistiés ?
Des
décisions ont déjà été prises, d’autres le seront encore. Quels sont alors les
textes qui régissent le pouvoir de la Transition ? Où et comment le citoyen
peut-il les consulter ? Dans le contexte actuel, il serait bon d’accélérer
la publication de ces actes
(ordonnances, décrets, etc.) par le
Journal
Officiel, et d’en assurer une très large diffusion. Plus concrètement,
quelles ont été les procédures ayant permis de destituer des maires élus et de
désigner des PDS à leur place ? La même question vaut pour la situation à
venir des chefs de région et de Fokontany, ainsi que pour les conseillers
municipaux ou communaux.
Dans
le domaine économique, des
rectifications
devront être portées à la Loi de
Finances 2009, ne fût-ce que pour assurer un budget aux institutions de la
Transition. Par quels mécanismes cela se fera-t-il, et quelles sont les
mesures prévues pour éviter toute dérive ? Pour sa part, le Président de
la HAT a annoncé une hausse des impôts : quelles sont les bases et les
modalités d’application de cette décision ? Il avait également annoncé sur
la Place du 13 mai que Madagascar
bénéficierait
d’un appui financier de 50 millions de dollars : il serait utile
d’éclairer les citoyens sur la nature de cet appui, sur le pays qui
nous l’octroie, et les conditionnalités éventuellement émises.
L’organisation des Assises nationales,
les 2 et 3 avril 2009, a présenté des lacunes, telle la non-participation de
certains courants politiques ; et l’opinion
nationale et internationale a pu avoir l’impression que le processus a été
téléguidé par les autorités de la Transition. Il reste que la dynamique
enclenchée est intéressante. Depuis lors, une évaluation objective en a-t-elle
été faite, et des mesures concrètes ont-elles été prises pour vérifier la
cohérence et le réalisme de ses recommandations ? Ainsi, la «
feuille de route » ne
préjuge-t-elle pas de la forme de l’Etat ou des niveaux de décentralisation, et
la Commission Electorale Indépendante ne devrait-elle pas être opérationnelle
avant le futur référendum constitutionnel ?
Préparer un
avenir transparent et stable :
Dans l’histoire du pays, la
Transition de 2009-2010 devra amorcer un nouveau départ, sur des bases
renouvelées et consensuelles. Aussi, ses artisans seront d’autant plus libres
de mener cette tâche à bien qu’ils seront à l’abri de toutes pressions
politiques et financières. Pour ce faire,
l’engagement
des autorités de la Transition à ne pas soutenir de candidatures lors de la
prochaine élection présidentielle serait un test de leur sincérité et un
atout pour leur crédibilité. Ce désintéressement garantira leur indépendance et
leur liberté de décision au service du bien commun de la nation.
Madagascar doit
maintenant s’atteler à construire son avenir en s’attaquant, sans tabou, aux
questions fondamentales que ses citoyens et ses politiques auraient dû se poser
et approfondir dès 1958. Les prochaines conférences régionales et nationales
devraient contribuer à fournir des réponses appropriées. C’est dire que le
moment est propice à une refondation de la
nation malgache : elle demandera du temps, mais plus encore du courage
et de la confiance mutuelle. Une tâche difficile, aussi indispensable qu’exaltante.
Antananarivo, 19 avril 2009
1- SeFaFi, « Les pratiques politiques et les
moyens d’accéder au pouvoir depuis 1972 », communiqué du 17 février 2009.
2- Voir en particulier le recueil des communiqués du
SeFaFi pour l’année 2008, qui vient de paraître :
A qui appartient l’Etat ?, 2009, 96 pages.
3- SeFaFi,
« Questions à nos bailleurs de
fonds », 27 mai 2005, dans
Une
société civile sans interlocuteurs, déni de bonne gouvernance ?, 2006
, p. 12-23
,
4- Communiqué
de la SADEC, 20 mars 2009.
5- Communiqué
du Département d’Etat des Etats-Unis, 20 mars 2009.