Auto-suffisance alimentaire
INTERVENTION DE JACQUES MULLER SENATEUR DU HAUT-RHIN ET
MAIRE DE WATTWILLER (1)
Monsieur
le président, monsieur le ministre, chers collègues,
Le débat que nous menons aujourd’hui
sur la PAC est décidément dans l’air du temps : si la crise économique et sociale
fait toujours la une de l’actualité, au risque d’occulter la crise écologique,
force est de reconnaître que la PAC est elle aussi en crise… et ce depuis
nombre d’années ! En témoigne ce paradoxe : les agriculteurs, qui
exercent l’un des plus beaux métiers du monde car leur fonction première est de
nourrir les autres, sont aujourd’hui regardés avec suspicion.
La crise de confiance est là, l’image
stéréotypée de « l’agriculteur-pollueur »
a hélas fini par s’imposer !
C’est pourquoi il me paraît nécessaire
de
souligner d’entrée deux paradigmes,
qui devraient faire consensus entre nous, quels que soient nos points de vue
légitimement différents sur la situation :
- Le premier est
que les
agriculteurs sont des acteurs
économiques comme les autres, ni meilleurs, ni pires : ils exercent
leur activité dans le cadre économique qui leur a été tracé, tout en cherchant
légitimement à optimiser leurs revenus. Nous dénonçons donc toute
stigmatisation d’une profession dont les pratiques ne font que s’inscrire dans
les orientations de la politique agricole !
- Le second est
que
l’agriculture est une activité
particulière, radicalement différente des autres activités économiques.
D’abord parce que celle de produire de
la nourriture revêt une dimension stratégique indiscutable, historiquement
vérifiée : si, comme l’a théorisé Clausewitz
« la guerre est la continuation de la politique par d’autres
moyens », le concept d’arme alimentaire relève de la même logique…
parfaitement détestable.
Ensuite, parce
que la
production agricole – et
les revenus des agriculteurs - ne peuvent
pas
rester soumis aux seules lois du marché : la formation des prix en
agriculture est soumise à de multiples aléas, notamment climatiques ; il
en résulte des fluctuations des prix agricoles considérables, souvent
erratiques, qui perturbent la production et les revenus des agriculteurs.
Au
regard de ces considérations, la production agricole a impérativement besoin de
régulation,
c'est-à-dire de Politique, et ne saurait par conséquent être abandonnée à la
seule
« main invisible » du
marché.
Mais dès lors que l’on défend la
nécessité d’une politique agricole, il
faut
parler des enjeux, avant d’évoquer les outils à mettre en œuvre pour
espérer les atteindre. Manifestement, les enjeux d’aujourd’hui ne sont plus
ceux de la PAC des années 60, où la priorité de premier rang était de produire
plus pour résorber le déficit alimentaire structurel de l’Europe. Il en
résultait logiquement la mise en place d’un système de soutien des prix en
faisant baisser le prix relatif des intrants par rapport à ceux des produits
agricoles : on en stimulait aussi l’usage de manière à pousser les
rendements au maximum. Objectif dépassé … dès le milieu des années 80 !
Nous
sommes en 2009, le
monde a changé en profondeur,
nous
sommes face à quatre enjeux, stratégiques :
-
Le premier : il nous faut
impérativement inscrire la nouvelle PAC dans la problématique
agricole et alimentaire mondiale, comme le soulignait Edgard Pisani
lors du colloque sur l’agriculture que j’ai eu l’honneur de présider le 9 avril
dernier au Sénat. En effet, pour l’ancien ministre de l’agriculture et père de
la PAC de 1962,
la question alimentaire
sera la question N°1 des prochaines décennies :
o Hausse de la population mondiale,
o Diminution des surfaces cultivées,
o Concurrence inacceptable des
agrocarburants,
o Accumulation des excédents agricoles
des pays industrialisés - déversés à coups de subventions – qui viennent ruiner
les agricultures
« vivrières et
paysannes » des tiers-monde, tels sont les défis majeurs à relever…
Pour l’Europe cela signifie concrètement :
1.
Refuser la tentation de continuer
d’accroître notre production agricole, notamment céréalière, au mauvais prétexte de
nourrir le monde et plus particulièrement les pays sous-développés au sein desquels
sous-alimentation et famines sévissent :
a.
D’abord
parce que la
souveraineté
alimentaire reste un principe intangible et le concept d’arme
alimentaire n’entre pas dans la culture européenne !
b.
Ensuite parce que l’agriculture vivrière reste la base du développement : ce qui
a été vrai autrefois dans nos pays industrialisés reste d’actualité dans les
pays sous-développés ! L’Europe ne peut plus être complice du désastre
actuel, qui voit leurs villes nourrir les campagnes à travers importations et
autres excédents agricoles bradés à coups de subventions : il n’y a pas
pire pour bloquer le développement – vital ! –de
« l’agriculture vivrière et paysanne » dans les pays
concernés !
2.
Cesser de fonctionner comme un aspirateur
mondial à protéines, en raison de l’abandon massif de l’herbe au profit du
couple « maïs/soja » dans nos élevages : la reconquête de notre
souveraineté alimentaire passe par une remise à plat de nos systèmes de
production, en valorisant d’abord la production à l’herbe et en développant les
cultures d’oléoprotéagineux.
-
Deuxième enjeu : réduire massivement
la pression insoutenable de l’agriculture productiviste sur l’environnement, que le Grenelle de l’a
officiellement reconnue :
o P
ollution diffuse en nitrates et pesticides et épuisement des nappes
phréatiques qui nécessitent l’intervention des collectivités territoriales,
aux frais des contribuables ;
o
Atteintes
à la biodiversité
à travers l’artificialisation des milieux, l’emploi massif de pesticides dont
efficacité marginale ne cesse de décroître.
o
Dégradation
des sols,
asphyxiés et appauvris en humus
o
Pollution
de l’air par
les pesticides
o
Bilan
énergétique global
de l’agriculture toujours plus négatif en raison de la substitution permanente
capital/travail, qui se traduit par une mécanisation croissante et un usage
massif des intrants de synthèse, gros consommateurs de pétrole.
Nombre d’indicateurs ont ainsi viré
au rouge… C’est pourquoi la PAC nouvelle se doit
impérativement d’enclencher le basculement vers une agriculture
nouvelle : nous proposons 30% de bio d’ici 2020, et tout le reste en
HVE, haute valeur environnementale. À cet égard il ne s’agit surtout pas de
créer un nième label qui brouillera inévitablement la perception - déjà bien
confuse ! - des produits par le consommateur, mais d’évaluer la durabilité
des exploitations agricoles sur la base d’outils précis, validés
scientifiquement. Des outils existent déjà dans notre pays : je fais
référence aux IDEA (indicateurs de durabilité des exploitations agricoles),
développés au sein de votre Ministère… Mais le versement d’argent public au
titre de la PAC devra enfin intégrer prioritairement des critères de
durabilité : à l’expérience, récompenser contractuellement la vertu
s’avère être le seul moyen crédible - hormis la contrainte réglementaire
normative, mais qui manque par
définition de progressivité - pour faire évoluer en profondeur les systèmes de
production et les pratiques agricoles.
- Troisième enjeu
: la qualité des produits. La liste des crises alimentaires relevant de la santé
publique, provoquées par le développement des élevages hors-sol
concentrationnaires, continue de s’allonger : veaux aux hormones, poulets
à la dioxine, bovins affectés par l’ESB, et aujourd’hui menace d’une pandémie
de grippe porcine… Il en résulte une
véritable
érosion de la confiance des consommateurs dans la qualité des produits, que
les teneurs en pesticides mesurées dans certains vins, dans les fruits et les
légumes, tendent à renforcer.
Pour
rétablir cette confiance, il ne suffit pas de réglementer, il s’agit de
favoriser à travers la politique agricole
une désintensification globale des systèmes de production au profit de la
qualité !
Quatrième enjeu :
l’emploi et l’aménagement du territoire. Le mouvement structurel
de concentration des exploitations a historiquement vidé nos campagnes. Depuis
des décennies, l’agriculture conventionnelle n’est plus un secteur directement
porteur d’emplois, et ne constitue plus le point de fixation d’autres activités
artisanales et de services : les déséquilibres naturels entre régions
agricoles, paradoxalement accentués par la PAC, n’ont cessé de se
creuser ! C’est pourquoi la
nouvelle
politique agricole doit mieux valoriser, contractuellement, les externalités
positives d’une agriculture paysanne :
o Riche en emploi,
o
o
Au
regard de ces quatre enjeux stratégiques, force est de reconnaître que la
PAC actuelle est hors sujet : les subventions déversées dans
l’agriculture sont devenues globalement illégitimes : en témoignent
- Un premier
pilier qui mobilise l’essentiel des aides publiques et totalement
« découplé »… des enjeux précités ! Sa déclinaison à la
française à travers les DPU octroyés sur la base des références 2000/2002 est
emblématique d’une situation ubuesque, dans laquelle l’octroi de ce qu’il faut
bien appeler des rentes de situation a remplacé la politique, agricole, si
nécessaire !
- La
non - dégressivité et le non - plafonnement
des aides par exploitation, ou par UTA, qui accentuent s’il en était
encore besoin la concentration des exploitations : l’agriculture est le
seul secteur économique où les pouvoirs publics subventionnent le capital au
détriment du travail… Vous avez dit emploi ???
«La
réforme de la PAC a été une affaire de boutiquiers, elle n’a pas été une
affaire qui a conduit à repenser l’agriculture et sa place dans la société, à
présenter l’agriculture sous un autre jour à la société »…
déclarait l’un des pères fondateurs de la PAC, Edgard Pisani en conclusion
du colloque mentionné précédemment, tout en soulignant, je cite toujours, que
« vous ne progresserez pas en ayant de
petites idées. Vous avez à mobiliser des rêves, des espoirs, en vue de dessiner
un schémas qui a un sens » !
M. le ministre, chers collègues, le
moment est venu de nous projeter vers l’avenir et de
proposer aux agriculteurs un contrat profondément renouvelé avec la
société, que nous représentons :
-
Stopper la fuite en
avant dans une agriculture industrielle, chimisée et déterritorialisée, et
promouvoir une agriculture paysanne, basée sur l’agronomie et l’agroécologie,
valorisant nos terroirs si riches de leur diversité
-
Refuser le leurre
de la compétitivité mondiale – de toute manière nos structures agricoles ne
le permettent pas ! - pour choisir l’autonomie alimentaire, l’emploi,
l’environnement et la qualité des produits.
Mais il faudra le courage
politique :
-
Au
niveau français de s’affranchir enfin de ces lobbies que nous ne
connaissons que trop bien, et qui n’ont cessé au nom de la «
défense de la profession », de
manœuvrer à tous les niveaux pour défendre leurs privilèges !
-
Au
niveau européen, d’oser aller au conflit au sein des instances mondiales
pour sortir, enfin, l’OMC de l’agriculture. Il s’agit non seulement d’accroître
nos possibilités de réorienter notre agriculture européenne en fonction de nos
priorités sociétales internes, mais aussi de permettre aux peuples des
tiers-monde de re-conquérir leur souveraineté alimentaire. Comme le soulignait
Guy Paillotin lors du colloque sur l’agriculture précité,
« le nombre de personnes qui meurent de faim augmente. Or on nous
avait dit que le libre - échange des marchandises ferait que ce nombre
diminuerait : ce n’est pas vrai »… Je vous remercie.
1-
Débat sur la Politique Agricole Commune, Paris, le 28 avril
2009
! fin textes --------------------------------------------------------->