Paradis fiscaux et judiciaires
ENQUETE (1):
MAURICE, SINGAPOUR, DELAWARE : MA PLANETE OFF-SHORE EN 3 CLICS (2)
Luxembourg, Liechtenstein, Suisse et Monaco sont
désormais has-been pour les
professionnels de la défiscalisation, qui leur
préfèrent des endroits moins
voyants, comme Singapour, l'île Maurice
ou encore l'Etat du Delaware aux Etats-Unis. Avantages fiscaux en tout
genre assurés, mais surtout discrétion
garantie vis-à-vis des juges trop
curieux.
Alors que
le G20 devrait annoncer, à Londres, des mesures (drastiques ?) pour lutter contre les paradis fiscaux, Nicolas
Sarkozy s'enflammait encore le 25 mars dernier devant quelques députés UMP :«
Je veux une liste des paradis fiscaux et je
veux les sanctionner ! ».
À défaut de liste exhaustive (que le Président pourra facilement
se procurer auprès du Gafi), voici
trois
paradis fiscaux dont personne ne parle alors qu'ils proposent en quelques
clics, un arsenal complet pour contourner toutes les législations fiscales du
monde.
L'île Maurice, paradis des
commissions :
Plus connue pour ses plages, ses hôtels de luxe et ses lagons
bleus, l'île de l'océan Indien est devenue la destination préférée des
intermédiaires distributeurs de commissions. En 1992, elle
a tellement transformé le régime fiscal et juridique des sociétés
qu'elle a pris la place de première place off-shore de l'hémisphère Sud. Le
principe de la « Global Business » licence de catégorie II permet pas mal de
choses :
«
Une société détenant une
licence globale d'affaires de la catégorie II est souvent utilisée pour les
opérations commerciales et les investissements. Les sociétés GBCII ne sont pas
domiciliées pour des impôts et n'ont pas accès au réseau de traité des impôts
de l'île Maurice. Le nom du propriétaire n'est pas révélé aux autorités. »
Et, comme le détaille plus loin cette « management company », la
gestion est très pratique : «
La majorité de nos clients nous demandent de
leur fournir des signataires de comptes [on donne procuration à un tiers
(employé) pour activer le compte, ndlr]. Les avantages que comporte un tel
arrangement sont l'efficacité opérationnelle, un point de contact unique et une
confidentialité accrue. Lorsque nous fournissons des signataires de compte,
nous acceptons des instructions télécopiées pour effectuer des virements et
donner notification des soldes bancaires ».
Pour posséder une offshore à l'île Maurice, comptez 1500 dollars
par an. Le tout dans les meilleurs délais (48 heures pour une société en port
franc) et sans avoir à se déplacer (encore que, ça peut valoir le coup...).
Singapour : respectez les apparences, en toute
discrétion :
Deuxième grande destination, la vertueuse
République de Singapour, toujours présentée comme «
exempte de corruption ». Voire... car
depuis le 1er janvier 2004, le cadre fiscal
permet d'être créatif. Sur le site de la mission économique française, les
experts tricolores estiment que les services financiers pèsent pour 11% du PIB
local, employant 5% de la population active.
«
Les autorités ont mis en
place un mécanisme de garantie des dépôts et s'efforcent de promouvoir la place
financière dans des domaines choisis tels que la banque privée ou la finance
islamique, et en rendant plus attractifs sa fiscalité et son cadre juridique,
tout en défendant son secret bancaire. »
Sur les rivages du détroit de Malacca, les spécialistes
préconisent l'usage de la fondation (sans
actionnaires)
ou du trust -confiance
en anglais- qui distingue le propriétaire des bénéficiaires. Le trust est
utilisé par des professionnels :
«
Certains entrepreneurs
utilisent le trust pour détenir et diriger une société off-shore faisant du
commerce international. Actions, obligations ou liquidités gagnées lors
d'opérations internationales peuvent légalement être détenues dans des trusts
off-shores sans être taxées. »
Le trust peut aussi être utile pour les particuliers: «
Le trust off-shore est particulièrement
recommandé pour les expatriés vivant dans des pays instables et qui souhaitent
protéger leurs avoirs ». Là aussi, pas besoin de prendre l'avion. Toutes
les formalités se font par Internet, mais les tarifs sont plus élevés qu'à
Maurice. C'est le prix de la stabilité (la même famille politique gouverne le
pays depuis 1965). Le package complet pour une off-shore est facturé 6700
euros, avec options : «
Pour un haut
niveau de protection, nous proposons un service de nominée par des juristes qui
vous fournissent un pouvoir d'exécution totale. Cela signifie que vos
informations personnelles ne seront pas soumises aux autorités. Seul un juriste
est capable de vous fournir un tel niveau de protection. »
L'option «
nominee service
» est à 590 euros par juriste. Notez que
les
plus grandes banques de la planète (Barclays, HSBC, CIBC...)
ont des succursales à Singapour. Y
compris les banques françaises, comme le souligne -non sans humour- la mission économique
locale : «
Les principales banques
françaises sont présentes à Singapour (Crédit Agricole Indosuez, BNP Paribas,
Société générale, CIC, etc.) mais aucune
ne fait de la banque de détail (i.e. pas de services aux particuliers).
»
Au
pôle financier à Paris,
les magistrats spécialisés assurent
qu'aucune
commission rogatoire internationale ne
revient complétée de Singapour ou de l'île Maurice. Cette absence totale de
coopération rend ces destinations particulièrement sûres pour les
blanchisseurs.
Le Delaware, au cœur - même de l'empire américain :
Savez-vous où se trouve le Delaware ? Pas plus que les
milliers d'entreprises domiciliées dans cet
état américain, au sud de New York, qui n'y ont jamais mis les pieds.
Surnommé «
le premier état », il
autorise toutes sortes de libéralités, à
condition de conduire ses affaires en dehors de son territoire. Son site
officiel en fait d'ailleurs la publicité : «
Près d'un million de sociétés sont domiciliées dans le Delaware, y
compris plus de la moitié des entreprises américaines et 60% de celles du
classement Fortune 500. Ces sociétés ont choisi le Delaware car nous proposons
un environnement complet de services incluant des lois modernes et flexibles,
une cour d'arbitrage, un gouvernement local ? business-friendly ? et un service
des entreprises de l'Etat très orienté
clients. »
Pour une somme modique, vous pouvez créer une société holding qui
pourra gérer d'autres sociétés, actionner des comptes bancaires à l'étranger ou
tranférer des avoirs. Et ce, sans avoir l'obligation d'ouvrir un compte sur
place ou d'apparaître nominalement dans les statuts. Le rêve de tout
intermédiaire... À condition, là encore, d'avoir un agent local.
Les Français sont les bienvenus, puisque certains juristes
maîtrisent sur le bout des doigts la législation locale, ainsi résumée : «
La compagnie n'est pas obligée d'avoir son siège social, ni de faire des
affaires dans l'État du Delaware. D'ailleurs, la majorité des actionnaires, administrateurs et dirigeants
de compagnies incorporées au Delaware n'ont jamais mis les pieds dans cet État.
La seule obligation de la compagnie
faisant affaires ailleurs qu'au Delaware est
d'être représentée par un agent agréé au Delaware. La compagnie n'a aucune
obligation d'avoir un compte de banque dans l'État du Delaware. Une seule
personne peut être actionnaire, administrateur et dirigeant (ex : président, vice-président, secrétaire et
trésorier) d'une compagnie incorporée au Delaware. Si une personne qui détient
des actions d'une compagnie du Delaware ne réside pas dans cet État, elle n'est
redevable d'aucun impôt ni taxe envers celui-ci relativement auxdites actions.
De plus, il n'y a aucune taxe de vente au Delaware. Il est possible
d'incorporer très rapidement une compagnie au Delaware, même en une heure
seulement (moyennant une surcharge). Pour une simple domiciliation, comptez
dans les 359 dollars par an. Plus, si vous souhaitez des services
complémentaires. À sa grande époque en 1994, Pierre Falcone, trafiquant d'armes
présumé, avait domicilié la société de sa femme dans le Delaware. Il est
maintenant installé en Chine, pays auquel il a ouvert le marché du pétrole
angolais en commençant par installer Elisio de Figuereido, ambassadeur
itinérant du président Dos Santos à... Singapour ».
En terminant ce rapide tour de la planète off-shore, deux questions me viennent à l'esprit : «
Si le G20 décide de supprimer quelques-uns des paradis fiscaux,
que va-t-il advenir des autres, sachant que l'offre doit toujours satisfaire la
demande ? Si l'offre des places off-shores tend à se démocratiser, comment
va-t-on pouvoir continuer à taxer des capitaux qui échappent à toute forme
d'impôt ? ».
>br>
1- Par David Servenay | Rue89 | 31/03/2009
2-
http://eco.rue89.com/2009/03/31/maurice-singapour-delaware-ma-planete-off-shore-en-3-clics