Paradis fiscaux et judiciaires
POINT DE VUE :
ATTAQUONS-NOUS AUX PARADIS FISCAUX(1)
La crise économique, sociale et financière fait rage et il est
légitime que tous les moyens de la politique conjoncturelle soient mobilisés
pour écourter cette période. Pour autant
,
personne ne peut et ne doit ignorer les causes structurelles profondes de cette
situation. Les propositions en ce sens sont nombreuses. Mais nous voudrions
insister ici sur un préalable absolu aux meilleures idées du monde en ces
matières.
Il n'y aura ni régulation
sérieuse, ni réforme monétaire, ni évolution
du partage inéquitable de la valeur ajoutée
si subsistent dans le monde des lieux de flibuste sans règles et sans
transparence, indûment dénommés paradis fiscaux. Nous entendons déjà tous
ceux, à droite comme à gauche, qui nous disent qu'il s'agit d'un combat vain de
David contre Goliath et qu'il faut faire avec ces trous noirs de la finance
et... de la morale.
Nous ne partageons pas ce
pessimisme passif. D'abord pour des raisons
morales qui en elles-mêmes imposent de faire tout ce qui est en notre pouvoir.
Mais nous sommes aussi convaincus que des raisons objectives imposent de faire
prévaloir partout la règle de droit et la transparence.
Si l'on analyse froidement la situation, la quasi-totalité des pays
développés ou émergents
auraient un
intérêt objectif à la suppression des paradis fiscaux.
Ces zones de non - droit permettent à quelques grandes entreprises
et à des personnes fortunées de s'exonérer de leur contribution à la couverture
des charges publiques. Certains considèrent aussi qu'ils sont utiles pour
"lubrifier" les échanges commerciaux au prix de quelques
dessous-de-table. Mais l'on
passe vite
aux inconvénients :
-
Ces "paradis"
diminuent les recettes fiscales internes
;
-
Ils f
avorisent souvent le recyclage et le blanchiment de l'argent issu
d'activités criminelles (en particulier du narcotrafic et du trafic
d'armes).
La balance
ne fait pas de doute. Chaque pays aurait intérêt à supprimer les paradis
fiscaux.
Alors pourquoi ne le font-ils
pas ? Il y a à cela deux grandes raisons.
qu'un petit nombre d'acteurs privilégiés en tirent avantage.
si chaque Etat individuellement a
intérêt à rompre avec les paradis fiscaux, cet intérêt s'évanouit dès lors que
ses voisins et partenaires ne le font pas. D'où l'absence de stratégie
coopérative des Etats développés et même l'existence, au cours des vingt dernières
années, d'une véritable course à toujours moins de règles et d'impôts qui nous
a menés là où nous sommes.
Nous devons agir à partir de ces constats pour inverser la
tendance, sans pessimisme excessif car, rappelons-le, même si le terrain est
plus rude, on retrouve ici la problématique qui a conduit à l'adoption du
protocole de Kyoto.
Comment
faire ?
Trois enjeux apparaissent :
Ø
Il faut d'abord qu'un
début de coalition se constitue entre des
Etats décidés à jouer une stratégie coopérative : cela permettrait de
constituer une masse crédible susceptible d'attirer d'autres partenaires
éventuellement rendus inquiets des mesures de rétorsion que la coalition en
formation serait susceptible de prendre à leur encontre. Le contour de ce
"noyau dur" est connu : il
résultera d'une action simultanée et convergente de
l'Union européenne et des Etats-Unis. L'ampleur de la crise ainsi
que le changement d'administration aux Etats - Unis constituent une conjoncture
favorable. Il n'est pas neutre que le directeur général du Fonds monétaire
international (FMI) parle de
"dynamiter"
les paradis fiscaux ou que Barack Obama ait fait de ce sujet un point majeur de
sa campagne. Ce débat doit être au coeur des élections européennes pour
permettre de dégager des orientations précises.
Ø
Il faut en même temps qu'une
alliance globale pour plus de transparence et de jeu collectif soutienne, voire
contraigne, l'action des Etats. Le
récent forum social mondial, les prises de position de nombreuses ONG, des
assises nationales du développement durable, des grands syndicats ou de
nombreuses Eglises montrent de très grandes convergences vers une plateforme
commune et des objectifs précis.
Ø
Car, c'est le
troisième enjeu, rien ne se fera en un jour. Nous devons imaginer
une stratégie progressive qui isole d'abord les "Etats-voyous"
refusant toute forme de coopération puis qui, progressivement, remette en cause
toutes les situations contraires à la transparence et à l'équité fiscale y
compris à l'intérieur des pays de la coalition, qu'il s'agisse du Luxembourg ou
de l'Autriche en Europe, ou du Delaware aux Etats-Unis.
Telles sont les bases du mouvement, déjà amorcé, que
nous voulons porter dans les divers lieux de notre action dans le respect des
spécificités de chacun. Il s'agit de la brique de base, indispensable à toute
réforme monétaire et financière globale. En cette matière, comme souvent
, la morale rejoint l'intérêt bien compris
de chacun... à condition de coopérer. Il est plus que temps que chacun
relaie cette action, là où il agit, pour que la crise profonde que nous vivons
débouche sur une refondation véritable de la mondialisation.
Daniel Lebègue
est président de Transparence International France ;
Pierre Rosanvallon est professeur au Collège de France ;
Bernard Soulage est député européen ;
François Soulage est président du Secours catholique ;
Patrick Viveret est philosophe, auteur de "Reconsidérer la richesse".