Paradis fiscaux et judiciaires
LUTTE CONTRE LA DÉLINQUANCE FINANCIERE
EVA JOLY (1/2) :
BILLE EN TETE CONTRE LA CORRUPTION (1)
LE MONDE
BOUGE : Tête de liste des Verts aux européennes, la Norvégienne Eva Joly
sort un livre… qui n’a rien à voir avec l’écologie. Car la magistrate qui a révélé
l’affaire Elf en France, réquisitionnée par l’Islande pour enquêter sur les
malversations financières qui l’ont conduit au bord de la faillite, se mobilise
plus que jamais pour dénoncer et combattre les réseaux véreux de la finance
internationale. Première partie de l’incroyable entretien qu’elle nous a
accordé. La suite demain.
« Si tu veux, tu peux, il suffit de le
faire. » Elle a
fait sienne cette maxime durant sa jeunesse norvégienne et ne s’en est plus
jamais départie. En France, Eva Joly est la femme par qui le plus important
scandale politico - financier est arrivé. L’affaire Elf aura été l’acmé de sa
carrière de magistrate et le point de départ d’un combat opiniâtre contre la
corruption internationale. Infatigable, elle revient aujourd’hui sur tous les
fronts. Au côté du gouvernement islandais pour essayer de comprendre comment ce
pays a été balayé par la crise financière. Au côté de Daniel Cohn - Bendit
comme candidate sur la liste Europe Ecologie pour les prochaines européennes.
Avec un livre,
Des héros ordinaires (Les
Arènes), dans lequel elle dresse le portrait de quelques personnalités
courageuses en lutte contre la corruption et les paradis fiscaux. Des thèmes
brûlants d’actualité qu’Eva Joly connaît bien et sur lesquels elle livre une analyse
qui ne s’embarrasse pas de circonvolutions.
Télérama : Vous
revenez d’Islande, où le gouvernement
vous a demandé de l’aider dans son enquête sur la faillite des trois
principales banques du pays. En quoi consiste cette aide ?
Eva Joly : L’histoire de l’Islande est une
métaphore de ce qui nous arrive.
Les
Islandais se sont réveillés, un jour, avec une ardoise de 100 milliards de
dollars et la perspective d’être endettés sur des générations. Autant que
les Allemands après le traité de Versailles ! C’est monstrueux. Il faut
établir l’enchaînement des responsabilités et ne pas passer par pertes et
profits un désastre de cette ampleur. Ma première suggestion au gouvernement
islandais a été de multiplier par cinq le nombre d’enquêteurs.
Nous avons désormais
une équipe solide de vingt personnes, et je dispose d’un budget pour recruter
des experts internationaux. Je considère cette investigation comme le
laboratoire qui va nous permettre de comprendre comment les banques opèrent
partout dans le monde. Nous allons mener en Islande l’enquête que refusent de
faire des pays comme la France ou l’Angleterre.
Télérama : Compte
tenu de votre engagement au côté des Verts aux prochaines élections
européennes, on vous attendait avec un livre traitant en partie d’écologie,
vous nous livrez une galerie de portraits d’anonymes qui luttent en Europe
contre la corruption. Pourquoi ce choix ?
Tout se tient : la pollution, le pillage
des ressources, la pauvreté persistante, les flux financiers illicites, la
corruption, les paradis fiscaux… La lutte contre la grande délinquance
financière m’a appris qu’il fallait traiter le cancer de la corruption avant
qu’il se diffuse. Or, l’importance de la corruption est difficile à
appréhender. Il m’a semblé qu’à travers les personnages de mon livre
(policiers, hauts fonctionnaires, journalistes, simples citoyens), je la
rendais plus concrète.
Cet ouvrage
pointe les
défaillances de nos
institutions et révèle l’importance de ces individus, qui, de Londres à
Paris, de Naples à Sofia, mettent courageusement le projecteur sur les dérives
de l’Etat de droit. Sans eux, on ne parlerait pratiquement jamais de
corruption, de manipulations financières ou de paradis fiscaux.
Télérama :
Vous dédiez ce livre à François-Xavier Verschave, inventeur du concept
pourfendeur de la Françafrique, qui dénonça longuement les relations ambigües
de la France avec ses anciennes colonies. Nicolas Sarkozy avait promis la
rupture avec ces prédécesseurs dans ce domaine. A-t-il tenu parole ?
Non, les relations entre la France et
l’Afrique n’ont pas changé, et bien des indications en attestent :
- Le classement invraisemblable par le
parquet de Paris de la plainte déposée en mars 2007 par trois associations pour
«
recel de détournement de fonds publics
» visant les présidents gabonais (Omar Bongo), congolais (Denis Sassou
Nguesso), et guinéo-équatorien (Teodoro Obiang).
- La visite de Nicolas Sarkozy à Omar
Bongo juste avant son élection et son appel au même Bongo au lendemain de son
élection pour le remercier de ses conseils.
- Son refus d’aborder le sort des
nombreux journalistes assassinés au Congo avec Denis Sassou Nguesso. Tout cela
montre que Le pouvoir français conserve toujours des relations coloniales avec
certains Etats africains, pour le plus grand profit d’une petite camarilla
africaine et française.
Télérama : Comment
réagissez-vous à l’ouverture, début
avril par le parquet de Monaco, d’une enquête préliminaire visant un compte off
shore détenu par feu Edith Bongo, la femme d’Omar Bongo ?
Quelle honte pour
la France de se voir donner des leçons de justice et de transparence par Monaco
!
Le parquet de Paris a commis une
erreur historique en classant cette affaire. Il n’a même pas invoqué l’«
opportunité politique » pour le faire
mais, «
l’absence de délit constitué
». Comment peut-on mentir ainsi à l’opinion au vu des preuves flagrantes de
détournements de fonds publics qui figurent dans le dossier ? Cela dit, ne
soyons pas naïfs. Monaco a juste fait un geste de bonne volonté avant le G20.
On risque d’apprendre dans quelques mois que l’argent déposé sur le compte
d’Edith Bongo était tout à fait légitime, qu’elle avait une très riche
grand-mère ou qu’elle avait gagné au loto…
“En 2008, il y a eu 26 ouvertures d’instructions financières
en France, il y en avait eu 120 l’année précédente. La volonté politique est
très claire.”
Télérama : Dans
votre livre, Drago Kos, président de la Commission pour la prévention de la
corruption en Slovénie, affirme : « La Commission européenne se fiche
complètement de la lutte contre la corruption. » Partagez-vous cet
avis ?
Drago Kos souhaite que l’Europe soit plus
vigilante dans sa lutte contre la corruption. Pour l’instant, l’Union
européenne doit se contenter d’agir avec l’Office européen de lutte anti-fraude
(Olaf), qui n’est que l’embryon d’un organisme d’enquête. Il n’existe pas de
parquet européen qui pourrait contrer plus efficacement la criminalité
financière internationale. La Commission européenne ne reste pourtant pas
toujours inerte. En 2008, elle a bloqué 800 millions d’euros d’aide à la
Bulgarie, dans l’attente de progrès sur le front de la corruption dans ce pays.
Cette décision prouve qu’elle peut montrer les dents. Elle pourrait le faire
beaucoup plus, et ce sera une de mes priorités si je suis élue.
Télérama : En
Bulgarie, vous décrivez un système politique gangrené par la corruption et la
mafia, et vous annoncez au détour d’une phrase que Dominique de Villepin
préside le groupe d’« experts européens » chargé par le gouvernement
bulgare d’améliorer l’image de son pays auprès des instances européennes.
Comment jugez-vous ce type d’engagement ?
Je trouve
incroyable qu’un ancien Premier ministre français fasse du lobbying pour
améliorer l’image de la Bulgarie. C’est sidérant. Cela prouve que la seule
valeur qui compte dans notre monde est l’argent et que tout est à vendre.
Télérama : On
est frappé en lisant le livre de l’ampleur
de la corruption dans plusieurs pays de l’Union européenne et de la discrétion
des organismes (Office antifraude de l’Union européenne, Comité
anticorruption de l’OCDE, le GRECO au Conseil de l’Europe) chargés de lutter
contre elle ...
Comme toutes les constructions
supranationales, ces organismes sont faibles, car ils fonctionnent sur le
consensus. Par nature, ce sont des lieux propices aux collusions d’intérêts
et aux jeux d’alliances. Pourtant,
croyez
- moi, s’ils n’existaient pas, la situation serait encore pire. En dépit
des pressions très fortes des Etats, certaines procédures sont menées à leur
terme. Le gouvernement anglais n’a par exemple pas réussi à obtenir la tête de
Mark Pieth, le président du Comité de lutte anticorruption de l’OCDE, et a subi
l’humiliation d’être sévèrement pointé du doigt dans un rapport de l’OCDE pour
avoir stoppé une enquête en Grande-Bretagne contre le groupe d’armement British
Aerospace, accusé de corruption massive sur des contrats d’armes.
Télérama : Ces
condamnations, peu connues de l’opinion publique, peuvent-elles avoir le
moindre impact dans la lutte contre la corruption ?
Ces organismes
n’ont pour l’instant rien de mieux à
proposer
que de rendre public ce type de rapports et d’essayer de les faire vivre dans
un espace public pollué par de nombreuses informations sans grande
importance. C’est leur seule arme. C’est un sabre de bois, mais c’est un sabre.
“La criminalité financière est internationale.
Nous devons mettre en place une justice supranationale.”
Télérama : Que
faudrait-il faire pour renforcer la lutte contre la corruption au niveau
européen ?
Les enquêteurs
sont limités à leur territoire national, alors que la criminalité financière
est internationale. Nous devons mettre en place une justice supranationale. Un
procès contre la France se déroulerait devant les tribunaux français, mais
resterait hors de portée du parquet français. Par ailleurs, l’Europe s’est
depuis longtemps dotée d’une Cour européenne des Droits de l’homme et, dans la
mesure où on peut penser que la grande corruption est une violation des Droits
de l’homme, il serait
concevable de
créer également un tribunal européen chargé de la criminalité économique
trans-frontières.
Télérama : En
Bulgarie, certains journalistes n’hésitent pas à dénoncer à leurs risques et
périls les dérives mafieuses, comment jugez-vous l’état des médias en France ?
Je suis
partagée. Comme partout dans le monde, la presse est en crise et je comprends
la lassitude et le découragement des journalistes qui sortent des affaires sans
que rien ne bouge. En même temps, je trouve qu’il y a des silences
assourdissants sur certains sujets :
-
-
procureurs
rendent d’abord compte à leur ministre, lui-même en ligne directe avec la
présidence de la République. La
presse
ne doit pas hésiter à poser les questions gênantes et rappeler, le cas échéant,
les procureurs à leur inaction. Les magistrats rendent la justice au nom du
peuple français et non au nom du pouvoir, mais ils ont tendance à l’oublier si
on ne leur rappelle pas !
Télérama :
Six ans après la Déclaration de Paris, appelant les juridictions des différents
Etats à s’unir contre la corruption internationale, la coopération
internationale reste minime, n’est-ce pas décourageant ?
Tout n’est pas
noir. Une
convention anti-corruption a
été adoptée par l’ONU en 2003 et ratifiée par 130 pays qui se sont dotés
d’une législation anticorruption. Les instruments juridiques s’en trouvent
améliorés, et c’est un énorme progrès.
Télérama :
Vous avez mis sur pied, avec l’aide du gouvernement norvégien, le Network, un
réseau informel international d’enquêteurs spécialisés dans la lutte contre la
corruption. On n’y trouve aucun Français. Faut-il y voir un signe ?
Non, c’est un
hasard. Pas une fatalité. Reste
qu’il
n’existe plus de grandes enquêtes en cours actuellement en France et ce n’est
pas bon signe. En 2008, il y a eu 26 ouvertures d’instructions
financières, il y en avait eu 120 l’année précédente. La volonté politique est
très claire.
Télérama : Vous
avez déclaré un jour : « On ne peut pas gagner le combat contre la
corruption, nous avons perdu contre le pouvoir et la cupidité, mais cette lutte
vaut la peine d’être menée. » Où trouvez-vous la force de continuer à
mener une cause qui vous semble perdue ?
Je ne crois plus qu’on puisse instruire
contre le pouvoir à très haut niveau. Nulle part, y compris dans des pays
très démocratiques. Au bout d’un moment, le pouvoir finit toujours par ne plus
tolérer les intrusions qui le menacent. Quand j’ai créé une unité
anticorruption à Madagascar, j’ai expliqué aux enquêteurs qu’ils pouvaient
épingler le directeur des douanes, pas le Premier ministre. Cette guerre-là est
perdue d’avance. Madagascar est un pays à la démocratie incertaine. Dans un
pays comme la France, il faut être plus courageux, mais c’est à haut risque. Au
niveau international, nous pouvons fermer les lieux où les personnalités
corrompues cachent leur butin. C’est la raison pour laquelle il faut
lutter sans relâche contre les paradis
fiscaux (2).
“Les magistrats rendent la justice au nom du peuple français
et non au nom du pouvoir, mais ils ont tendance à l’oublier si on ne leur
rappelle pas !”
Télérama :
Faut-il réformer le cadre légal
autorisant le versement de toutes sortes de rémunérations complémentaires
(primes, stock-options, parachutes dorés…) aux
dirigeants des grandes entreprises ?
Je pense que
certains patrons comme Daniel Bouton (Société Générale) ou Thierry Morin
(Valéo) ont une image d’eux-mêmes qui n’a rien à voir avec la réalité. Je n’ai
jamais compris comment on pouvait croire que le résultat d’une très grande
entreprise était dû à la performance de ses cadres dirigeants. Prenez les
compagnies pétrolières, leur résultat dépend bien plus du cours du pétrole et
de celui du dollar que de l’action de leurs dirigeants. Nous avons accepté en
période de croissance des comportements intolérables.
Certains dirigeants ont fait prendre des risques mortels à leur
entreprise et voudraient continuer à ponctionner pour leurs revenus et leurs
retraites des sommes démesurées.
Avec ma fille,
nous avons écrit un livre technique sur l’abus de biens sociaux. Dans la
jurisprudence française, on trouve des boulangers ou des entrepreneurs de
carrosserie condamnés pour s’être versé une rémunération trop importante alors
que leur entreprise battait de l’aile. Je parle de 300 €, pas de milliers de
stock-options ! À cette aune, Daniel Bouton serait en faute. Mais il ne
sera jamais inquiété.
“Il existe un salaire minimum, il faudrait créer un salaire
maximum.”
Télérama : Ne
craignez-vous pas qu’en se focalisant sur les avantages des chefs d’entreprise,
on occulte les questions plus essentielles des paradis fiscaux et de la
régulation des marchés financiers ?
Vous savez bien
que la réalité n’existe pas, il n’y a que la perception de la réalité qui
existe. Et, dans cette perception, les symboles sont très importants.
Pour notre « vivre ensemble », notre contrat social, il est vital que
ces comportements cessent. Il
existe
un salaire minimum, il faudrait créer un salaire maximum. Depuis vingt ans,
une frange de la population s’est autoproclamée indispensable et s’est arrogé
des rémunérations délirantes. Il faut la ramener à la réalité
.
Télérama : En
introduction de votre livre, vous écrivez : « A Paris, j’ai connu des
reparties qui vous marquent pour toujours, parce qu’elles vous font entrevoir
la réalité du monde. » Auxquelles pensiez-vous ?
Il y en eut de
très nombreuses. Celle de Pierre Conso, par exemple, l’ancien patron des
Ciments français. Cet homme plaisant et bien intentionné m’a dit un jour :
« Madame Joly, ce que vous me
reprochez là – délits d’initié, présentation de faux bilans, camouflage de
l’endettement –, il n’y a que les juges pour s’en étonner. C’est ça le
monde. » Avec sa casquette de professeur à HEC, il m’a ensuite fait
cette proposition :
« Si vous
voulez, je pourrais vous faire réaliser une étude par mes étudiants qui vous
montrerait que toutes les entreprises du CAC 40 ont des filiales dans les
paradis fiscaux qui servent à commettre des délits d’initié. »
Une autre fois,
un dirigeant d’une grande compagnie pétrolière m’a dit :
« Madame Joly, vous devriez m’admirer de maintenir le montant de la corruption à
hauteur de 2,5 % dans le pétrole. Car, bien sûr, vous connaissez les
pourcentages dans l’armement ? C’est 40 %. » Tout ça
était dit avec tellement d’évidence, et cette morgue des élites que je
reconnais entre mille.
Télérama : Vous revenez en
France dans l’arène politique, un monde dont vous connaissez moins les codes,
ne craignez-vous plus ces reparties qui ne manqueront pas de vous être à
nouveau adressées ?
J’ai désormais
quelques certitudes. Du temps de l’affaire Elf, je n’avais pas encore compris
« the big picture », je n’avais pas l’image complète. Aujourd’hui, je
comprends mieux comment fonctionne le monde. Je pense être porteuse de cette
force-là et pouvoir l’utiliser utilement.
EVA JOLY(3)
(2/2) : “BANNIR LES PARADIS FISCAUX
D’EUROPE
Télérama : Quel
jugement portez-vous sur les mesures prises contre les paradis fiscaux (4)
par le G20 ?
Eva Joly : Il
n’y a
pas de volonté politique
suffisante pour en finir avec les paradis fiscaux. Partout les liens sont
très forts entre le pouvoir et le capital. Barack Obama ne fait pas exception.
Personne ne peut se fait élire président des Etats-Unis sans l’appui de Wall
Street. Les plus gros donateurs de sa campagne s’appellent Goldman Sachs, UBS,
J.P. Morgan, Chase et Citigroup. Tous des géants de la finance. En Europe,
Angela Merkel était très offensive contre les paradis fiscaux, mais son propre
secrétaire d’Etat à l’Economie, Axel Nawrath, m’avait un jour confié :
« Madame Joly, l’Europe ne fera jamais
rien contre les paradis fiscaux. Au cœur de l’Europe, nous avons le Luxembourg
et la City de Londres. Et vous croyez que les Anglais ou les Luxembourgeois
accepteront qu’on réforme un système dont ils sont les premiers
bénéficiaires ? »
“Qui sait que l’île
Maurice, un million d’habitants, réalise à elle seule 57 % des investissements
étrangers en Inde ?”
Télérama : L’annonce de la fin du secret bancaire et
la publication par l’OCDE de listes de pays « non coopératifs » ne
constituent donc pas, à vos yeux, une avancée ?
Seuls les particuliers seront touchés par
ces mesures, et encore, ceux qui ne sont pas astucieux. Les
autres se cacheront derrière des
sociétés fictives ou des trusts [NDLR
: entités juridiques permettant de dissimuler les véritables propriétaires] .
En effet, on ne va pas toucher aux structures car elles sont utilisées par les
multinationales. Quant aux listes noires et grises de l’OCDE, elles existent
depuis dix ans et ont beaucoup varié avec le temps sans jamais empêcher la
croissance des paradis fiscaux.
Ces listes sont en plus le fruit de
compromis entre Etats, et de nombreux paradis fiscaux y échappent.
Prenez
l’île Maurice, elle n’est
présente sur aucune liste alors que c’est un très grand paradis fiscal. Qui
sait que cette île de un million d’habitants réalise à elle seule 57 % des
investissements étrangers en Inde, alors qu’il n’y a d’autres activités que des
sociétés fictives gérées par 150 individus ? Neuf de ces individus se
retrouvent même à eux seuls derrière 1 500 sociétés dont ils sont à la fois
gestionnaires et membres du conseil d’administration. Qui peut croire que cela
a une réalité économique ? Personne.
Télérama : Comment les multinationales se
servent-elles, concrètement, des paradis fiscaux ?
La
technique la plus répandue est celle des
prix
de transfert, qui permet aux entreprises de maquiller leurs comptes pour
payer moins d’impôts dans les pays où elles sont implantées. Le système est
simple. Une société vend son produit, par exemple du minerai, à un prix
délibérément sous-estimé à une filiale installée dans un centre offshore. La
filiale revend le même minerai, cette fois-ci au prix fort. Quand la société
publie ses comptes dans le pays où se trouve la mine qu’elle exploite, elle
affiche des résultats modestes sur place, qui limitent les impôts dont elle
doit s’acquitter. Ses vrais profits sont ailleurs. Grâce à ce subterfuge,
l’entreprise américaine Exxon n’a ainsi pas payé d’impôts pendant vingt-six ans
au Chili sur les mines de cuivre acquises lors des privatisations par le régime
Pinochet. Quand Exxon a revendu la mine, elle a touché plus de 1,8 milliard de
dollars. La mine était donc très rentable ! Mais au Chili, pas un contribuable
n’a vu passer les profits sur le cuivre.
Quand
vous savez que l’OCDE estime qu’environ 60 % des échanges internationaux sont
réalisés par des multinationales qui achètent et vendent à leurs propres
filiales et succursales, imaginez l’ampleur des manipulations
possibles.
“On sait que Total a gagné près de 13 milliards
d’euros l’année dernière,
mais on ignore où…”
Télérama : Qu’aurait du faire les dirigeants du G20 pour lutter efficacement
contre les paradis fiscaux ?
-
Ils auraient dû au moins
interdire aux banques bénéficiant de fonds publics de posséder des
filiales dans les paradis fiscaux. Ils n’ont pas osé prendre ce risque car
la moitié des transactions bancaires mondiales passent par les paradis fiscaux
!
-
Ils auraient également
pu rendre automatique et obligatoire, dans le monde entier, l’échange
d’informations fiscales entre les pays. C’est un système que l’Union
européenne a instauré depuis l’été 2003 avec la directive sur la taxation des
revenus de l’épargne. Chaque Etat membre est tenu de déclarer une fois par an
les intérêts touchés dans leur pays par des ressortissants européens disposant
de comptes chez eux. La France informe par exemple chaque année le fisc
allemand des intérêts touchés par des Allemands qui ont ouvert des comptes sur
son sol. Et inversement. C’est un outil précieux pour éviter l’évasion fiscale
entre pays membres de l’Union européenne, et, comme par hasard, la Belgique, le
Luxembourg et l’Autriche, ont négocié un régime dérogatoire à ce système.
-
Ils auraient également pu
imposer aux multinationales de publier leurs bénéfices pays par pays.
C’est une mesure simple, qui ne coûte rien et qu’on pourrait introduire
immédiatement. Actuellement, les entreprises ne publient que des comptes
consolidés. Du coup, on sait par exemple que Total a gagné près de 13 milliards
d’euros l’année dernière, mais on ignore où. Si ces informations étaient
publiées en annexe des comptes, on verrait alors qu’elle réalise d’importants
bénéfices à l’Ile Maurice et aux Bermudes et très peu en Algérie ou en Angola.
Vous le voyez, ce ne sont pas les mesures efficaces qui manquent, juste la
volonté politique de les décider, de les mettre en place et de créer un système
de sanctions pour rendre obligatoire leur application.
Télérama :
L’Europe a-t-elle
vocation à être en pointe dans cette lutte ?
Je
ne sais pas si «
elle a »
mais il faudrait qu’«
elle ait »
vocation.
Nous devrions bannir les
paradis fiscaux de notre continent en imposant leur boycott absolu par les
banques et les entreprises européennes. C’est ma position, et c’est l’une
des raisons pour lesquelles je me présente aux européennes. Comme citoyenne,
j’ai épuisé toutes les possibilités dans ce combat. Il faut maintenant qu’il
devienne un enjeu politique, un enjeu de société.
Télérama : Comment,
très concrètrement, un citoyen lambda peut-il lutter contre les paradis fiscaux
? En faisant
pression sur son gouvernement, en boycotant les banques et les entreprises qui
les utilisent ?
On
peut
adhérer à des ONGs comme Transparency
International ou Tax Justice Network. On ne peut pas en revanche boycotter
les grandes entreprises cotées en Bourse, ou alors il faudrait les boycotter
toutes.
Aux Etats-Unis comme en France,
presque toutes ces grandes entreprises ont des filiales dans les paradis
fiscaux. Même en Norvège, nous avons une société nationale qui est allée se
faire défiscaliser en Belgique. C’est hallucinant ! Quant à Lehman Brothers,
qui est à l’origine de la crise des subprimes, elle possédait cent quarante et
une filiales dont cinquante-sept dans les paradis fiscaux.
1- TELERAMA Le 16 avril 2009, Propos recueillis par Olivier Milot. Des
héros ordinaires, d'Eva Joly, éd. Les Arènes, 192 p., 19 €.
2-
Lire sur ce sujet : “La question des flux financiers
illicites”, par Raymond Baker et Eva Joly, dans le no 124 de la revue
“Commentaire” ( commentaire.fr ).
3- Propos recueillis par
Olivier Milot, Le 16 avril 2009
4- Pays ou territoires
alliant souvent le secret bancaire à une fiscalité basse ou nulle.