Paradis fiscaux et judiciaires
IL FAUT UNE
ORGANISATION MONDIALE DE LA FISCALITE(1)
La
crise est un puissant et terrifiant
révélateur de l'inadaptation des règles de
l'économie mondiale. Elle ouvre en même temps des opportunités sans
précédent pour de nouvelles régulations, mot d'ordre du G20
(2=
qui s'est réuni à Londres. Le défi fiscal auquel doivent faire face les Etats
aujourd'hui, dont les paradis fiscaux sont une partie significative, mais
émergée de l'iceberg, se pose en ces mêmes termes. Un renforcement du
protectionnisme fiscal déjà à l'oeuvre dans de nombreux pays serait aussi
périlleux qu'une absence totale de contrôle, jouant contre les Etats et les
entreprises.
La régulation à l'échelle
mondiale des politiques fiscales est la seule réponse au conflit qui oppose
finances publiques et privées, Etats nationaux et entreprises internationales.
L'histoire économique de l'après-guerre
s'est caractérisée par un
développement
sans précédent de la mondialisation et de la libéralisation du commerce.
Dans le
même temps, les autorités fiscales
sont, elles, restées confinées à l'intérieur des frontières, alors même que
les Etats ont accompagné l'ouverture des marchés. Nous arrivons
aujourd'hui à un point de rupture. Le
développement incontrôlé de la concurrence fiscale et des paradis fiscaux, mais
aussi de la double imposition ou des nouveaux mécanismes fiscaux créés pour
compenser les anciennes recettes douanières, ont fini par jouer à la fois
contre les entreprises et contre des Etats en manque croissant de ressources.
In fine, c'est la source de progrès représentée par le développement des
échanges qui risque de se tarir.
Le
cas des
prix de transfert est à cet
égard emblématique du passé, et à suivre particulièrement pour le futur.
En 2008, près de 60 % du commerce mondial a
résulté de transactions effectuées au sein même des entreprises multinationales,
une part qui progresse d'année en année. Le prix de ces transactions
intragroupe, le «
prix de transfert
», est l'objet d'une attention particulière des Etats. Source de revenus
fiscaux importants,
leur imposition est
très souvent déconnectée du bien-fondé de la politique des groupes
concernés ou de tout fondement économique, pour servir uniquement la
rentabilité fiscale. Dans un tel environnement, les entreprises se retrouvent
en situation d'insécurité, et sont de plus en plus victimes d'impositions
multiples par plusieurs Etats pour une seule et même activité.
Aussi,
la
fiscalité des flux internationaux
est-elle devenue le principal instrument du protectionnisme en ce début de XXIe
siècle, remplaçant l'outil douanier. Plus sophistiqué, il est en apparence
moins dissuasif : plutôt que d'imposer des tickets d'entrée, il permet
d'envisager une taxation une fois les investissements bien ancrés dans le pays.
La
barrière à l'entrée est devenue une
barrière à la sortie. Or, dans ce monde ouvert, où les entreprises opèrent
économiquement sans frontière, cette logique est vouée à l'échec :
elle ne pourra que détruire de la richesse,
en favorisant les délocalisations vers les pays fiscalement les plus attractifs
et les plus sûrs, et en contractant le commerce mondial. De fait, les Etats
qui cherchent à combler leurs déficits par la taxation des groupes étrangers
opérant sur leurs territoires s'appauvrissent nécessairement à moyen terme.
Dans la période de crise mondiale que nous vivons, la tentation est pourtant
grande de recourir massivement à ce protectionnisme qui ne dit pas son nom.
Depuis
près d'un demi-siècle, les rounds du GATT et de l'OMC n'ont cessé de lutter
contre les entraves au commerce international. Dans le même temps, l'évolution
de la fiscalité est demeurée dans l'angle mort des organisations
internationales. Attribut de la souveraineté par excellence, l'impôt est resté
une chasse gardée aux mains des Etats.
Alors
même qu'ils se dessaisissaient de leurs prérogatives sur le contrôle des
échanges, et que le principe de concurrence s'étendait à la fiscalité
elle-même.
Il
est temps, non pas de remettre en cause les souverainetés nationales, mais de
saisir l'opportunité unique qu'offre la crise
pour instituer une compétence fiscale internationale, à même de fixer des
règles du jeu et des principes généraux reconnus par les nations. De par son
fonctionnement arbitral et sa vocation à réguler les échanges, l'OMC serait une
enceinte de choix. N'oublions pas non plus la responsabilité de l'Union
européenne : malgré son marché unique, elle n'a toujours pas réussi à achever
son intégration sur plan fiscal, ni même à instaurer les bases d'une
coordination suffisante. Il est urgent qu'elle montre enfin l'exemple. La crise
et ses effets, eux, n'attendront pas.