Abc Burkina n° 217 :
Immigration :
Barça o Barsat! “Barcelone
ou la mort!”
Il y a quelques temps, j'ai
reçu le témoignage d'une Espagnole de Séville et d'un de ses collègues
Sénégalais. Tous deux travaillent dans une association qui facilite l'insertion
des immigrés. Ils se sont rendus au Sénégal pour mieux connaître la situation
des jeunes candidats à l'émigration. La scène suivante se passe à Saint-Louis
du Sénégal, en décembre 2006.
La
présidente de ANAFA à Saint-Louis, Mme Finda Soumaré, est une femme jeune et
très dynamique. À l’annonce de notre arrivée, elle a invité à la réunion
Ousmane Ndiaye, éducateur du quartier des pêcheurs de Guette Ndar, dont elle
nous assure qu’il est un “référent” pour les autorités locales, les différentes
ONGs qui travaillent ici et tous les habitants du quartier. En attendant
l’arrivée d’Ousmane, nous lui demandons comment les gens d’ici considèrent le
départ massif de jeunes. Elle nous répond que les gens voient ça comme une
chance et disent:
“Dieu est descendu à
Saint-Louis pour les jeunes. Les familles vendent ce qu’elles possèdent et
donnent l’argent aux pêcheurs pour qu’ils emmènent leurs fils en Espagne. Le
père d’un de mes amis, Abdel, avait un grand magasin, qui marchait très bien.
Il l’a vendu pour que son fils (mon ami) puisse partir en Espagne. Abdel a été
un des rapatriés, il n’a pas eu de chance. Maintenant son père se tient à la
porte de son ancien magasin avec des livres du Coran”. (Les livres du
Coran ne se vendent pas, ils font seulement l’objet d’une aumône).
... / ...
À cinq heures, nous
nous dirigeons vers le local du comité de quartier, une salle assez grande,
pourvue de bancs, qui se remplit peu à peu.
Vingt minutes plus tard, il y avait déjà une trentaine de personnes et les gens
continuaient à arriver, jusqu’à dépasser 50 personnes, surtout des hommes. Le
délégué de quartier a ouvert la séance. Un “vieux” (l’autorité traditionnelle)
a commencé un long discours : d’une voix forte et bizarre (on aurait dit qu’il
s’adressait à nous sur un ton fâché), il nous a salués et nous a donné la
bienvenue. Il nous a remerciés de nous être dérangés de si loin pour voir ce
qui se passait ici. Voici le résumé de ses mots, traduits par N’Demba:
"Nos
jeunes s’en vont parce qu’ici il n’y a plus de travail à faire; ça a toujours été un quartier prospère,
les gens travaillaient. Les uns partaient loin, sur de gros bateaux, pendant
une semaine; d’autres sortaient pêcher chaque nuit et le matin ils rapportaient
assez de poissons pour que les femmes aillent les vendre pendant la journée. Le
poisson se vendait non seulement dans la région de Saint-Louis mais dans le
reste du pays. Ces dernières années ont
été catastrophiques. Les Blancs pêchent en haute mer face à nos côtes, leurs
gros bateaux raflent tout le poisson, nous pouvons voir leurs lumières d’ici,
il y a de “grandes villes”: ce sont leurs bateaux qui restent là des mois....
ils ont avec eux tout le nécessaire pour vivre, ce sont comme des villes aussi
grandes que notre quartier... Et nous, nous ne leur demandons pas « de
papiers ». Ils viennent, ils s’installent, ils emportent tout notre
poisson. Si nos jeunes sont obligés de
partir dans votre pays pour chercher du travail, c’est parce que ceux-là sont
venus avant dans le nôtre pour nous prendre le travail que nous savons faire et
que nous avons toujours fait. Si nos jeunes n’aiment pas quitter le
quartier pour s’installer dans un autre endroit de la ville, vous pensez bien
qu'ils n'ont pas envie de partir en Europe! S’ils le font, c’est parce qu’ils n’ont
pas d’autres moyens, parce qu’ils sont en âge de former une famille, qu’ils ont
des parents à nourrir, des soeurs, des enfants. Et ils ne peuvent pas rester
toute la journée sur la plage à regarder la mer”.
Le discours, accablant, de cet homme nous émeut. Le délégué
de la Mairie dans le quartier et le président de la communauté locale prennent
ensuite la parole. La teneur de leurs discours est la même:
“Il existait autour de la pêche
une infrastructure traditionnelle de distribution et de vente du poisson,
aujourd’hui détruite à cause du manque de poisson. Paradoxalement, s’il arrive qu’un bateau ait de la chance et qu’ils
pêchent, ils ne peuvent pas vendre leurs prises. Le réseau de distribution est
détruit, on manque de congélateurs, de camions, de toute une infrastructure
adaptée aux temps actuels. Ceux qui construisaient traditionnellement les
bateaux continuent à les construire, les capitaines des bateaux sont toujours
capitaines et travaillent comme capitaines, mais au lieu de prendre la mer pour
chercher du poisson, ils partent avec un chargement de jeunes à destination des
Canaries... Ces dernières années, il est très difficile d’obtenir une licence
de pêche pour aller en Mauritanie. Un
pêcheur qui a des années de métier, d’expérience de la mer et qui n’obtient pas
le renouvellement de sa licence, et par conséquent ne peut pas pêcher, devient
“passeur”, c’est-à-dire qu’avec son propre bateau, ou en en achetant un, il
se décide à transporter des émigrants”.
Les
stratégies semblent être les suivantes : un homme qui a un peu d’argent
achète un bateau et embauche un capitaine qui s’occupe de trouver des “clients”
qui paient et d’acheter des vivres pour 8-10 jours. D’autres fois, le bateau
est livré au capitaine lui-même comme paiement d’une dette, ou bien c’est un
groupe de jeunes qui se débrouillent pour acheter le bateau et trouver un
capitaine pour les conduire : ce n’est pas plus difficile que ça.
La salle continue à se remplir d’hommes, il y a très peu de femmes, ils sont
plus de cinquante. Aucune des personnes présentes n’a fait le voyage; la
majorité d’entre eux nous assurent qu’ils seraient prêts à partir aujourd’hui
même.
Barça o Barsat! “Barcelone ou la mort!”
Tel est le cri de
guerre des jeunes qui tentent de partir. (Barsat est le lieu où les musulmans
vont après la mort en attendant le moment du jugement dernier).
Dakar, le 5 décembre 2006 R. G. C. et N. D. M. B.
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