Les créanciers de l’Irak en 2003

La dette de Saddam Hussein
(1)
La dette irakienne a fait l’objet d’un traitement particulier en Club
de Paris en novembre 2004. Le volontarisme américain a raison des réticences françaises :
ce sont 80% des créances qui seront annulées, en trois tranches. Comme pour
tout accord en Club de Paris, à charge pour le futur gouvernement irakien de
rechercher un traitement comparable auprès de ses autres créanciers, au premier
rang desquels les pays du Golfe
(2).
L’accord du Club de Paris résulte du
rapport de force entre grandes puissances ; le
caractère odieux de la dette irakienne, un temps évoqué par John
Snow, le patron du Trésor américain et Paul Wolfowitz, héraut de l’invasion
irakienne et futur président de la Banque mondiale,
est passé sous silence. Saura-t-on jamais l’histoire véritable de
la dette irakienne ?
a.
L’explosion
de la dette irakienne :
À la
fin des années 1970, à la veille de la guerre Iran - Irak, les
réserves en devises de l’Irak sont estimées
à plus de 35 milliards de dollars. L’excédent du solde extérieur cède
rapidement la place à un endettement colossal :
en 1982, la dette extérieure est estimée à 55 milliards de dollars.
Pendant la première guerre du Golfe, les aides des pays « frères »,
notamment l’Arabie Saoudite et le Koweït, sont d’un secours précieux à Bagdad.
De 1980 à 1982, leur soutien financier atteint 1 milliard de dollars par mois.
De 1982 à 1987, cette assistance est remplacée par des « prêts
pétrole » : l’Irak gage ses recettes pétrolières futures pour pouvoir
rembourser ultérieurement ses emprunts aux monarchies du Golfe. Cependant, le
manque de devises et les difficultés financières contraignent l’Irak à faire
appel à des capitaux internationaux. De 1982 à 1988, il accumule des dettes
civiles envers les pays de l’OCDE pour un montant de 15 à 19 milliards de
dollars, auxquelles il faut ajouter les dettes militaires : 8 à 10
milliards de dollars, dont près de la moitié serait due à la France.
En
1988, au lendemain de la guerre contre
l’Iran, l’Irak est au bord de la banqueroute financière. La guerre a eu
pour effet de détruire les infrastructures du pays et les cours pétroliers se sont
effondrés, si bien que de 1981 à 1989, les recettes pétrolières du pays ne
dépassent pas 10 milliards de dollars par an en moyenne - à peine 40% des
niveaux record de la fin des années soixante-dix. Résultat : un
endettement gigantesque, estimé à 80 milliards de dollars en 1988, qui
hypothèque le redressement d’un pays dévasté par la guerre.
Refusant en 1989 de normaliser le
traitement de sa dette et d’engager des négociations avec le FMI et le Club
de Paris en vue d’un rééchelonnement en bonne et due forme,
Bagdad se retrouve incapable de faire face
à ses échéances et accumule retards, sinistres et impayés avec tous les
créanciers et fournisseurs. S’il réussit à s’entendre avec quelques pays
(Allemagne, Yougoslavie, Turquie), il rencontre des difficultés croissantes
avec les plus gros pourvoyeurs de fonds, lassés par ses méthodes (absence de
données chiffrées, multiplication des contentieux, non - paiement des
intérêts...) et de plus en plus inquiets de voir l’Irak poursuivre ses plans de
reconstruction à grand train sans prendre en compte la dégradation de sa
situation financière.
L’un après
l’autre, les grands pays industrialisés et même les pays en développement
ferment la vanne.
Cette impasse
pétro-financière est un élément déterminant dans la décision irakienne d’agresser le
voisin koweïtien.
Saddam voit dans
l’annexion du Koweït, en 1990, une solution à tous ses problèmes, grâce au
doublement escompté des recettes et des capacités d’exportation du pétrole.
Seulement, l’ONU ne l’entend pas de cette oreille et impose aussitôt les
premières sanctions économiques contre l’Irak.
La seconde guerre du Golfe puis le blocus achèvent ce que huit ans de
lutte avec l’Iran et deux ans de reconstruction avaient laissé ou remis debout.
L’Irak doit faire face à des réparations considérables, alors qu’il n’a plus
aucune perspective de rentrées extérieures. Au-delà de la dette extérieure, la
facture des obligations financières de l’Irak est ainsi beaucoup plus lourde si
l’on prend en compte les réparations de guerre pour le Koweït, lesquelles
s’élèvent à 200 milliards de dollars, dont une partie a été remboursée grâce au
programme onusien « Pétrole contre nourriture ».
Nonobstant le coût des réparations, la dette irakienne en 2004 est
estimée à 120 milliards de dollars. Elle est
due
pour moitié aux pays du Golfe et pour plus du tiers aux pays occidentaux,
regroupés au sein du Club de Paris (42 milliards de dollars)
(3).
En son sein, la
dette est due principalement à la Russie et la France (respectivement
12 et 8 milliards de dollars, intérêts de retard compris), ainsi qu’au
Japon, à l’Allemagne et aux Etats-Unis.
<
b.
Une
dette odieuse :
·
Absence de consentement.
PNB et dépenses
militaires / hab. de l’Irak (1985-1992) En dollars courants.
|

Le régime du Baas présidé par Saddam Hussein depuis 1979 est
autocratique et répressif. Il a écrasé systématiquement toute opposition
politique et a fait régner la terreur dans la population. Ses dirigeants
détenaient à eux seuls le contrôle de l’appareil de l’Etat et de l’armée.
En s’appuyant sur son clan et une classe de
dirigeants richissimes et en érigeant la corruption en système, Saddam a pu
garder le contrôle de toutes les transactions financières officielles ou
officieuses. Pour toutes les opérations financières problématiques ou pour
des achats d’armements difficiles, le régime a créé des sociétés écrans
réparties à travers le monde. Au cœur du réseau : un clan uniquement
familial ; à sa tête bien entendu : Saddam.
C’est donc essentiellement une dette de régime.
·
Absence de bénéfice.
Principaux pays fournisseurs
de matériels militaires à l’Irak 1973- 1995 – en
milliards de dollars courants.
|

La
dette extérieure
de l’Irak est en grande partie une dette militaire. Elle a prioritairement
servi à concrétiser l’ambitieux programme d’armement de Saddam (voir
graphique), quand elle n’a pas contribué directement à son enrichissement
personnel. Saddam aurait ainsi placé en Suisse environ six milliards de dollars
(4),
issus principalement de commissions occultes perçues par sa famille sur les
grands contrats d’armes et divers contrats civils.
Au total, la
dette a sans doute bénéficié au Baas et à
la guerre, mais certainement pas à la
population, confrontée à la pénurie, à la guerre et à l’oppression. Alors
que le PNB par habitant observait une chute dramatique, les dépenses militaires
ont largement prévalu sur les dépenses sociales : elles ont ainsi atteint
711% du total des dépenses sociales en 1986 contre 128% en 1960
(5).
Les créanciers complices
Pendant
les décennies soixante-dix et quatre-vingt, l’Irak s’est constitué une
formidable machine de guerre et ce, avec l’aide des gouvernements occidentaux,
de leurs arsenaux et de leurs crédits. Ne pouvant résister à ses pétrodollars,
ils ont vendu des engins blindés, des avions supersoniques, des armes chimiques
et des missiles balistiques.
Une
trentaine de gouvernements, plus d’un millier d’entreprises ont ainsi rivalisé
de zèle pour doter l’Irak d’une puissante machine de la mort. Le graphique
illustre les trois principaux pays pourvoyeurs d’armes à l’Irak (source :
CSIS).
Quid
des créances françaises vis-à-vis de l’Irak ?
Quelle aubaine que ce
Proche - Orient où règne la discorde et où le pétrole paie aisément les armes
les plus performantes et les plus chères ! Jacques Chirac avait
commencé, au point de faire de Saddam, en 1975, son «
ami personnel » ; François Mitterrand a continué. Pendant près
de vingt ans, la France a été le meilleur soutien de Saddam, à la grande
satisfaction du lobby de l’armement. Les relations franco-irakiennes étaient
très bonnes, elles ont pris de la consistance, surtout à partir des années 1967-1972,
grâce aux « grands » contrats et au pétrole.
Bagdad devient l’un des
clients les plus gros de la France en termes d’armement, en échange de quoi la
France importe du pétrole irakien. Paris a été de ce fait l’un des plus constants
pourvoyeurs d’armes à Saddam pendant les années 1980. En réalité, la politique
étrangère de la France a été complètement dévoyée par le lobby
militaro-industriel. Pendant huit ans de guerre, l’Irak a représenté un marché
de 6 à 9 milliards d’euros (40 à 60 milliards de francs). Dassault, Matra,
Thomson-CSF (Thalès aujourd’hui), Aérospatiale (intégrée désormais à EADS),
Luchaire, GIAT Industries, Technicatome, Panhard, Thomson-Brandt, SNPE (Société
Nationale Poudre Explosifs)... ont conjugué leurs pressions en faveur du soutien
français à l’Irak. Des pressions non dépourvues de moyens : Alain Madelin
estimait alors que « s
ur quinze
ans, les commissions diverses revenues entre des mains françaises en raison de
ce commerce [d’armement] peuvent être évaluées à 1,5 milliard de francs »
(6).
À la fin des années 1980, la
dette accumulée par l’Irak à l’égard de la France aurait atteint 6 milliards de
dollars.
Les marchands d’armes s’en moquent : les achats à l’Irak sont garantis par
l’agence française de crédit aux exportations, la COFACE. Si Bagdad ne paie
pas, c’est la
COFACE, c’est à dire
l’Etat, qui règle l’addition. Il s’agit là d’une alliance de près de vingt
ans qui a résisté à tous les changements de régime, à tous les excès du
président irakien. Ni les rapports accablants d’
Amnesty International, ni la longue liste de liquidation des
opposants, ni l’exécution d’un journaliste britannique, ni les liens avec les
terroristes, ni l’assassinat des Kurdes d’Halabja par des gaz toxiques en 1988
n’ont pu entraver le flot impressionnant de livraisons d’armes françaises à
Bagdad. Il faudra que la guerre avec l’Iran vide les coffres de Bagdad et qu’en
1988 le montant de la dette irakienne dépasse 3 milliards d’euros (20 milliards
de francs) pour que le gouvernement français ferme le robinet des livraisons,
en même temps qu’il amorce une reprise des relations avec l’Iran. Et trois ans
plus tard, l’ami de la France, qui vient d’envahir le Koweït, est devenu
l’ennemi de l’Occident. Et c’est sur les soldats français que sont pointés les
canons français de Saddam.
On le
voit, les
entreprises d’armement ont
fortement pesé sur la politique de prêts menée par l’Hexagone. Outre le
caractère profondément immoral de leur commerce avec des régimes autoritaires
et belliqueux, en plus de gangrener la vie politique française par le biais des
rétro-commissions, elles ont effectué des bénéfices colossaux en Irak, sans
prendre le moindre risque.
En
fin de compte, c’est le contribuable français qui paie, par deux fois :
la facture des armes que l’Irak utilisait contre la France et ses alliés et
celle du dispositif militaire déployé dans le Golfe pour les détruire.
L’annulation de 80 % de la dette irakienne, décidée en novembre 2004, coûte à
l’Etat français 3 à 6 milliards d’euros
(7).
Pour la plate-forme Dette et Développement, il appartient à l’Etat français de
se retourner contre les bénéficiaires et les complices de ce système afin d’en
obtenir réparation
(8).