La dette de Mobutu (1)
La
République
démocratique du Congo (RDC) a été retenue parmi la quarantaine de bénéficiaires
de l’initiative « pays pauvres très endettés » (PPTE) et, depuis
2005, de l’initiative d’allègement de la dette multilatérale (IADM). Malgré
l’atteinte du point de décision en juillet 2003 (l’étape intermédiaire de l’initiative), au prix d’un
programme d’ajustement structurel, les bénéfices pour la RDC sont
incertains : obligé dans un premier temps de régler ses arriérés de
paiement envers le FMI et la Banque mondiale, Kinshasa a dû contracter de
nouveaux prêts auprès des pays occidentaux, de la Banque mondiale puis du FMI. Par ailleurs, le service de la dette payé par la RDC, qui était en
défaut de paiement, risque de ne pas être tellement plus bas après qu’avant
l’initiative… Le terme de l’initiative (point d’achèvement) est prévu en
2006.
Dans le cas de la RDC,
l’initiative PPTE est-elle autre chose qu’un jeu d’écritures, permettant aux
créanciers d’effacer les créances insolvables et de gommer les traces d’une
dette assurément odieuse ?
a. Historique
Sans
doute pas assez docile aux yeux des grandes puissances, le père de
l’indépendance congolaise, Patrice Lumumba est assassiné dès janvier 1961. En
1965, l'un des instigateurs de cette
reprise en main,
Joseph-Désiré Mobutu,
prend le pouvoir suite à un coup d’Etat. Dans le contexte de la guerre
froide, il imposera une dictature redoutable pendant plus de trente ans, avec
la bénédiction des Occidentaux. Entre l’Angola soutenu par Cuba et le Congo -
Brazzaville marxiste des années 70, le Congo baptisé Zaïre par Mobutu
représente un allié stratégique face au bloc soviétique. Les Etats-Unis et
leurs alliés ferment les yeux devant les pratiques despotiques de Mobutu et ne
reculent devant aucun sacrifice pour maintenir le Zaïre sous influence. L’aide
« au développement » et les prêts au tyran vont bon train, peu
importe l’usage qui en est fait.
La
dette du Zaïre et la fortune de Mobutu explosent simultanément. Le stock de la dette passe
de 32 à 300 millions de
dollars entre 1965 et 1970, près de 5 milliards en 1980 et environ 13 milliards
en 1998.
Au début des années
90, après la chute du mur de Berlin, Mobutu perd son intérêt géostratégique
pour les pays riches. Il simule alors une démocratisation en instituant le
multipartisme en avril 1990, puis en réunissant une Conférence nationale
souveraine l’année suivante.
Lâché par
les Etats-Unis, le FMI et la Banque mondiale, il ne dispose plus de liquidités
suffisantes pour satisfaire au remboursement de la dette et il suspend le
service de sa dette. Les intérêts et les pénalités seront capitalisés, gonflant
le stock de la dette. La lente agonie du régime commence. Il est
renversé par Laurent-Désiré Kabila en mai
1997. Ce dernier assassiné, son fils Joseph le remplace en janvier 2001.
À
la fin 2003, le
stock de la dette extérieure de la RDC s’élève à 10,6 milliards de dollars,
selon le rapport du FMI sur la RDC datant d’avril 2004. Les créanciers sont
bilatéraux pour environ les deux tiers et multilatéraux pour le dernier tiers.
Plus précisément, elle se répartit de la façon suivante :
Créanciers
|
Stock de la dette
(en milliards de dollars)
|
Part de la dette détenue
|
Multilatéraux
|
3,7
|
34,8 %
|
Dont
Banque mondiale
|
1,6
|
15,5 %
|
FMI
|
0,7
|
6,2 %
|
Banque
africaine de développement
|
1,1
|
10,6 %
|
Autres
|
0,3
|
2,5 %
|
Bilatéraux
|
6,5
|
62,6 %
|
Dont Club
de Paris
|
6,2
|
58,5 %
|
Autres
(club de Kinshasa)
|
0,3
|
4,1 %
|
Privés
|
0,4
|
2,6 %
|
TOTAL
|
10,6
|
100,0 %
|
En ce qui concerne la dette détenue par le club de
Paris, qui s’élève à 6,2 milliards de dollars, la répartition entre Etats
créanciers est la suivante :
Créanciers bilatéraux du
Club de Paris
|
Part de la dette détenue par le Club de Paris (en %)
|
Etats-Unis
|
22,6 %
|
France
|
17,7 %
|
Japon
|
16,1 %
|
Italie
|
11,3 %
|
Belgique
|
9,7 %
|
Allemagne
|
6,5 %
|
Pays-Bas
|
3,2 %
|
Autres
|
12,9 %
|
TOTAL
|
100,0 %
|
b. Une dette odieuse (2)
·
Absence de
consentement :
La
dette de la RDC provient très largement de la période Mobutu et des arriérés de
retard de la dernière décennie d'interruption de paiements. À l’époque, les
institutions étaient sous contrôle total de Mobutu. Parvenu au pouvoir par un
coup d’Etat en 1965, il balaie rapidement toute opposition politique au nom de
"l'unité du pays", n'hésitant pas à faire exécuter en public ses
principaux détracteurs (les pendus de la Pentecôte en 1966). Il interdit les
partis, suspend le droit de grève et, pour asseoir encore un peu plus son
pouvoir, crée en 1967 un parti unique, le Mouvement Populaire de la Révolution.
Son régime despotique est essentiellement
fondé sur la corruption et la terreur. Les violations des droits humains sont
systématiques
, comme l’attestent de nombreux rapports
rédigés par des institutions et organisations internationales de défense des
droits de l’homme (3). Même après avoir autorisé officiellement le
multipartisme, en avril 1990,
il mate aussitôt
tout mouvement contestataire, comme l’atteste le massacre d’une cinquantaine
d’étudiants à Lubumbashi, en mai de la même année.
·
Absence de
bénéfice :
Un faisceau d’éléments nous amène à
conclure que la dette contractée par le régime de Mobutu n’a pas directement
profité à la population congolaise.
Un système de corruption institutionnalisé. Le premier bénéficiaire des fonds
publics du Zaïre n’est autre que Mobutu lui-même. Plusieurs estimations
chiffrent sa fortune aux alentours de 6 milliards de dollars
(4)
: environ les deux tiers de la dette extérieure du Zaïre à l’époque. En
réalité, l’histoire de son règne se confond largement avec celle du pillage des
ressources du Zaïre.
Ce pillage fut
multiforme :
+)
Nationalisation au profit du clan Mobutu
des avoirs détenus par des investisseurs étrangers (par exemple le CELZA, un consortium regroupant 14 sociétés d’élevage et de
plantations) ;
+)
Dotation présidentielle (officiellement 15 à 20% du
budget opérationnel de l’Etat) ;
+)
Transferts illicites sur des comptes
personnels à l'étranger ;
+)
Dépenses mystérieuses (les dépenses
somptuaires et l’achat de matériel militaire auraient représenté environ 18% du
budget, d’après une étude de la Banque mondiale en 1989) ; ou encore le
lucratif détournement des gains d’exportations de minerais (150 à 400 millions
de dollars des revenus annuels, selon la Banque mondiale).
Des investissements de
prestige. Dans les années 70, alors que l’envolée des cours du cuivre
et d’autres matières premières incite à l’optimisme, Mobutu endette massivement
le Zaïre. Les grands pays industrialisés se lancent dans des grands projets
d’investissements, qui ne répondent guère aux
besoins des populations. Certaines réalisations furent fictives (5)
et de nombreux investissements inadaptés, comme la Cité de la Voix du Zaïre, regroupant les infrastructures de
la radio et de la télévision publique qui, après un an seulement d'existence,
ne fonctionnait qu’à 20 % de sa capacité, à cause d'un matériel inadapté et de
l'absence d'entretien faute d’argent. Citons aussi le cas du célèbre barrage
d’Inga. Alors que la région minière du Shaba disposait suffisamment de
ressources énergétiques pour faire face à ses propres besoins, contre toute
logique économique, la décision fut prise de construire une ligne électrique
longue de 1900 km reliant la centrale hydro-électrique d’Inga à la région du
Shaba. À l’époque, ce projet avait pour ambition de construire la ligne haute
tension la plus longue du monde. Grâce à cette ligne, le régime pouvait
contrôler l’alimentation énergétique de cette région et de ce fait contrer les
tentatives de sécession de l’ex-Katanga, qui avait déjà eu des velléités dans
ce sens. Le coût final de ce barrage est estimé à 850 millions US$ (6),
intérêts et charges financières non compris, soit environ le cinquième de la
dette du Zaïre en 1980. D’après l’Office des biens mal acquis (OBMA), institué
à l’issue des travaux de la Conférence nationale, Mobutu aurait largement
profité du projet, empochant une commission de 7% sur la valeur totale (7).
En revanche, le poids supporté par les populations est gigantesque pour un si
faible apport quotidien : les villages survolés
par la ligne n'ont pas l'électricité dans leur grande majorité et en 2004,
seules 6 turbines sur 14 sont en état de fonctionner. Les fréquentes coupures
de courant qui en résultent détériorent de nombreux appareils électriques, par
exemple chez les 250.000 foyers de Kinshasa ayant théoriquement le courant (sur
une population totale estimée entre 10 et 13 millions d’habitants !).
Un pays ruiné. Riche d’innombrables ressources naturelles et humaines, la RDC figure
aujourd’hui parmi les pays ayant le plus faible indice de développement humain,
selon le PNUD.
Trente ans de dictature,
suivies par deux guerres ont ruiné le pays et condamné la grande majorité de sa
population à la misère. Le revenu national brut moyen par habitant ne
dépasse pas 0,25 dollar par jour, alors qu’en 1965, le niveau de développement
du Zaïre équivalait à celui de la Corée du Sud...
·
Les créanciers
savaient :
Alors que la Banque centrale du Zaïre faisait l’objet de
nombreuses ponctions par les dirigeants au pouvoir, le FMI décida, en 1978, d’y
placer un de ses représentants, Erwin Blumenthal, ancien membre du Directoire
de la BundesBank. En juillet 1979, il décida précipitamment de quitter son
poste, suite aux menaces de mort dont il avait fait l’objet par des généraux de
Mobutu et en particulier par M. Eluki, chef de la garde personnelle du
dictateur
(8).
Il écrivit un rapport
(9) détaillant précisément les
pratiques mafieuses de la « bourgeoisie politico - commerciale
zaïroise ». Rendu public en 1982, ce rapport dénonçait «
la corruption, érigée comme système
caractéristique du Zaïre », donnant même certains noms de firmes étrangères
liées au pillage du Zaïre. Il avertissait déjà la communauté
internationale qu’il y aurait «
de
nouvelles promesses de Mobutu et des membres de son gouvernement, qui
rééchelonneront encore et encore une dette extérieure toujours croissante, mais
aucune
perspective n’est offerte aux
créanciers du Zaïre de recouvrer l’argent qu’ils y ont investi dans un futur
prévisible. ».
Autrement dit, dès 1979, les principaux bailleurs de fonds
du régime, très liés au FMI, avaient connaissance des pratiques frauduleuses et
du risque qu’ils encouraient en continuant à prêter au régime. La dette
s’élevait alors à 5 Mds $. Dans les années 80, le FMI, la Banque mondiale, les
Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France ont sciemment continué de prêter à un
régime insolvable, accordant au régime Mobutu 8,5 Mds $ de prêts
supplémentaires
(10). Certains y
ont même trouvé un bénéfice personnel ou partisan, l’argent
prêté étant souvent rapatrié directement sur les comptes privés du clan Mobutu
et de leurs amis, dans les banques occidentales. Selon Jean Ziegler,
le
système des pots de vin dont a bénéficié Mobutu nécessitait « une ingénierie financière qu’aucun pays du
Sud et qu’aucun de leurs gouvernements ne possèdent. (…) ». Il conclut que sans
« l’assistance
technique des puissances financières occidentales (banques, intermédiaires
financiers, etc.) (…), cela ne pourrait pas fonctionner »
(11). Le président de la Cour des Comptes de RDC, en avril
2004, est encore plus clair : «
On
estime que 30% de la dette de la RDC est entrée dans la corruption. (…) Qui a
empoché ? Les bailleurs de fonds et les bénéficiaires des crédits »
(12).
c. Quid des créances françaises
vis-à-vis de la RDC ?
Selon l'Office de gestion de la dette publique, la
dette due par la RDC envers la France
en septembre 2003 est détenue essentiellement par
trois organismes :
l'Agence française de développement (AFD,
193 millions d'euros), la
Banque de France (736 millions d'euros) et la
Coface
(agence de crédit à l'exportation, 144 millions d'euros).
Le soutien de la
France à Mobutu ne s’est jamais démenti quel que soit le gouvernement en place
à Paris. La politique de prêts de la France s’est largement inscrite au
service du maintien du Zaïre dans la zone d’influence francophone, au moyen de
prêts dits d’aide publique au développement, mais aussi au service des intérêts
économiques hexagonaux. Il a toutefois fallu un peu de temps aux réseaux
politico-commerciaux français pour s’établir au Zaïre, pré-carré de l’ancienne
colonie belge. C’est le lobby militaire qui a su le premier faire entendre ses
intérêts, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. De la fin des années
1970 au milieu des années 1990, la France s’affirme comme un allié majeur du
Zaïre de Mobutu. Dans le cadre de la coopération militaire, la France a livré
du matériel : autoblindés Panhard, hélicoptères Frelon, Puma et Alouette,
avions Mirage et assuré la couverture électronique des centres militaires de
Kamina, Kitona et Kolwezi
(13).
L’accroissement du
volume de la coopération militaire s’est accompagné d’une percée spectaculaire
des grands groupes industriels français (Thomson CSF, Péchiney, Compagnie
Générale des Eaux). Ainsi, les créances de la France ont financé la mise en
place d’un réseau de communication par faisceau
hertzien, réalisé par Thomson-CSF, dont certains tronçons ont rapidement cessé
d’être opérationnels par manque d’entretien, de surveillance et de combustible.
La dette détenue par l'AFD a été contractée entre 1984
et 1989 et s’inscrit dans la même logique d’investissement dans des
infrastructures, notamment routières, ferroviaires et électriques, liée souvent
à l’impératif d'achat de biens et de services en France. L’opacité entourant
souvent ces opérations, des travaux d’investigation supplémentaires seraient
nécessaires pour faire la lumière sur l’usage précis des créances françaises au
Zaïre.
Signalons enfin que la France est concernée dans les
créances multilatérales, à la fois celles envers les institutions de
Bretton-Woods, où elle joue un rôle important et celles d’organismes européens
comme la Banque européenne d'investissement (BEI). Une créance de 9 millions
d'euros datant de 1970, contractée auprès de la BEI, a servi à la construction
de la ligne à haute tension "Inga/Kolwezi".
Les
entreprises d’armement ont fortement pesé sur la politique de prêts menée par
l’Hexagone en RDC et effectué des bénéfices colossaux, sans prendre le moindre
risque. L’annulation de la dette de la RDC, dans le cadre de l’initiative PPTE
et des annulations additionnelles,
coûte
plus d’un milliard d’euros à l’Etat français.
1. Cette partie s’inspire très
fortement d’un document élaboré pour le compte de la plate-forme Dette et
Développement par Damien Millet, du CADTM-France, en 2004.
2. Cette partie s’appuie
largement sur DIBLING, ELONGO et VANDENDAELEN,
Et si le Congo-Zaïre refusait de payer sa dette ?,
réalisé par un groupe de travail du CADTM et présenté lors du séminaire
international sur la dette d’avril 2004 à Kinshasa.
3. Rapports annuels 1991 et 1993 d’Amnesty International,
publications du Département d’Etat des Etats-Unis en 1991 de la Commission des
droits de l’homme des Nations Unies en 1993. Voir aussi FIDH (1996),
Zaïre : le vide de Droits, N°
spécial 625-626 et Colette Braeckman (1992)
Le
Dinosaure : le Zaïre de Mobutu, Fayard.
4. Patricia Adams,
Op. Cit. ; Transparency
International,
Rapport sur la corruption,
2004, p. 15 (estimation à 5 milliards de dollars). Le FMI, lui, parle de 4
milliards de dollars (cf. Raghuram Rajan, « Odieuse ou
insidieuse ? »,
Finances et
Développement, décembre 2004, p. 54).
5. Par
exemple, les trente usines d’égrenage de coton achetées en 1972 à une firme
américaine pour de 7,7 millions US$ par le Ministère de l’agriculture furent
abandonnées, emballées, dans les gares et aéroports zaïrois
6. J.- C. WILLAME,
Zaïre : L’épopée d’Inga, Chronique d’une prédation industrielle, Paris,
L’Harmattan, 1986, p. 132.
7. S. Askin et C. Collins,
“ External
Collusion
with Kleptocracy : Can Zaïre Recapture its Stolen Wealth ?
” in
African
Political Economy, n°57, 1993, p.77.
8. “Mobutisme, guerre froide, pillage et Cie, Les relations
Suisse-Zaïre de 1965 à 1997”, Repères,
1998.
9. Erwin BLUMENTHAL, “Zaïre: Report on her Financial credibility”,
typescript, April 7, 1982, p.19.
10. Cf. Christian Aid,
What about us?
Debt and the countries the G8 left behind, septembre 2005.
11. E. Toussaint et A. Zacharie,
Afrique: Abolir la dette pour libérer le développement, CADTM-Bruxelles/Syllepse-Paris, 2001, p. 231-232.
12. Déclaration en présence de
l’auteur.
13. Agir ici et Survie (1997)
« France – Zaïre – Congo. 1960-1997 : Echec aux mercenaires »,
Dossiers noirs de la politique africaine de
la France N°9, L’Harmattan, p. 27.
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