Des
cadavres dans le placard
Les
préfinancements pétroliers français au Congo-Brazzaville
Qu’est-ce qui a été financé ?
Depuis les années 1980, les banques françaises et la
compagnie pétrolière Elf utilisent massivement, avec l’assentiment de l’Etat
français, le
préfinancement pétrolier en
République du Congo. Le mécanisme n’a rien d’illégal en soi. Un
préfinancement pétrolier consiste à accorder ou à garantir un prêt à un Etat
producteur de pétrole en s’assurant des droits sur la production de barils à venir.
Mais au Congo Brazzaville, ce système de
prêts gagés a surtout :
1/
Institutionnalisé
le pillage des ressources pétrolières du pays par Elf,
2/
Favorisé
l’enrichissement des clans au pouvoir à Brazzaville (Sassou Nguesso et
Lissouba) et de leurs complices français et même
3/
Financé
les armes qui allaient servir au massacre de dizaines de milliers de
personnes en 1998-99.
Plus qu’un prêt en
particulier,
c’est l’utilisation de ce
mécanisme, qui ne s’est pas démentie depuis 20 ans, qui est ici en cause.
Aussitôt parvenu au pouvoir, par la force, en 1979, Denis Sassou Nguesso
dilapide les ressources pétrolières du Congo (éléphants blancs,
constitution d’une fonction publique pléthorique sur une base ethnique). En
1985, le pays, qui voit ses recettes chuter avec le prix du pétrole, ne
parvient plus à honorer sa dette
(1).
C’est le début des préfinancements pétroliers :
-
Le
président Sassou Nguesso se tourne vers Elf pour obtenir une avance de
trésorerie. Il n’exige pour l’Etat que 17 % des recettes pétrolières et en
plus, «
il ignorait la quantité de
pétrole produite »
(2).
«
Une véritable aubaine pour
Elf : le groupe est assuré d’être remboursé (…). Et surtout, il garde la
main sur le pays. Le FMI, Paris, les banques prêtent également sans compter au
Congo. À la fin de 1987, (…) le Congo est (…), par rapport au PIB, le pays le
plus endetté du monde. (…) Début 1990,
les recettes pétrolières ont déjà été hypothéquées jusqu’en 1994 !
»
(3).
-
Pour faire face à ses
obligations, l’Etat congolais s’enfonce dans l’endettement gagé : «
En juin 1992, (…) j’ai moi-même signé avec
Jack Sigolet, le directeur financier d’Elf, un prêt gagé sur la production de
pétrole de 50 millions de dollars »
(4),
admet ainsi le ministre des Finances de l’époque, Jen-Luc Malekat.
-
Face
à la concurrence de la compagnie américaine Oxy, qui avance 150 millions de
dollars en 1993, Elf accorde à son tour un préfinancement de 180 millions de
dollars gagé sur la production du gisement prometteur de Nkossa, puis Elf
«
a convaincu les banques françaises
de prêter de nouveau 150 millions de dollars »
(5).
«
Pascal Lissouba se lance alors
dans une course effrénée à l’endettement, gageant à tout va le pétrole
congolais. La dette contractée passe de 1,4 milliard de francs en 1992 à 3,8
milliards au début de 1996 »
(6).
-
En
1997, Jack Sigolet et le Monsieur
Afrique d’Elf, André Tarallo, proposent des armes à Lissouba à hauteur de 61
millions de dollars, via le trafiquant belge Jacques Monsieur. L’argent
n’est pas versé et Elf doit avancer les fonds
(7).
«
Au total, l’équipe Lissouba aurait
levé un milliard de francs de juin à septembre 1997 pour des achats
d’armes »
(8). Sorti
vainqueur du conflit en octobre 1997, Sassou Nguesso lui-même s’indigne «
nous pouvons prouver que c’est avec l’argent
du pétrole (…) que l’on a acheté les hélicoptères de combat et les bombes (…)
L’ancien pouvoir a gagé comme blé en herbe 300 milliards de francs CFA sur les
recettes pétrolières attendues »
(9)
-
En
1998, le Crédit agricole monte au
Congo-Brazzaville un préfinancement pétrolier au profit du putschiste Denis
Sassou Nguesso : il lui verse 60 millions de dollars en contrepartie
de 1,2 million de tonnes de pétrole (soit 7 dollars le baril)
(10).
-
«
Entre février 1999 et janvier 2004, les
préfinancements accordés [par Paribas puis BNP Paribas] à la SNPC [Société nationale des
pétroles congolais]
s’élèveraient à 650
millions de dollars.
-
En
2004, la BNP a accordé plusieurs préfinancements à la SNPC ou à des
intermédiaires, comme Trafigura
(11),
qui vendent le pétrole entre 6 et 9 dollars en dessous du prix du marché, à des
sociétés contrôlées par des proches de Sassou Nguesso. Les profits sur chaque
transaction sont colossaux. La BNP semble même être le destinataire de
certaines cargaisons de pétrole.
(12)
Combien
représente aujourd’hui l’encours de ces dettes ?
Selon le FMI, la dette totale du Congo représentait 2,4 milliards de
dollars en 1985, au moment des premiers défauts de paiement.
Sassou Nguesso a légué une dette dépassant 5 milliards de dollars en
1992, montant qui s’est stabilisé sous Lissouba avant d’exploser à nouveau
depuis la reprise du pouvoir par Sassou, en 1997.
Fin 2005, la dette congolaise, essentiellement due à des créanciers
publics, atteignait 9,2 milliards de dollars : cinq fois le budget du pays.
Toutefois, il est très difficile de savoir quelle
est la part des préfinancements pétroliers. Le FMI lui-même peine à
obtenir une présentation claire du budget du Congo. Les militants qui tentent
d’en savoir plus sur les revenus pétroliers, comme Christian Mounzéo et Brice
Mackosso de « Publiez ce que vous payez », font l’objet d’un
harcèlement continu du régime Sassou Nguesso
(13).
Il est d’autant plus difficile d’avoir un inventaire complet des prêts gagés
contractés par le Congo que cette dette extrabudgétaire ne fait pas l’objet
d’une même comptabilité et que les échéanciers peuvent être très courts (une
cargaison de brut suffisant à compenser l’avance de trésorerie). De surcroît,
la spéculation autour des créances congolaises, sur le marché secondaire, rend
difficile d’identifier le propriétaire des titres. Plusieurs fonds vautours,
dont Kensington et FG Hemisphere, se sont ainsi manifestés, depuis quelques
années, pour obtenir le remboursement intégral de créances rachetées à vil prix
auprès de banques soucieuses d’apurer leur portefeuille.
Pourquoi
peut-on présumer que ces dettes sont illégitimes ?
Nous nous en tiendrons ici aux trois critères
développés par Alexander Nahum Sack pour définir une dette odieuse : la
dette n’a pas bénéficié à la population, qui n’a pas consenti à cette dette et
le prêteur était à même de connaître cet état de fait.
- Absence de
bénéfices
C’est pour répondre à d’urgents besoins de
liquidités que le Congo a recouru aux préfinancements pétroliers. Il n’était
pas en position de force face aux compagnies pétrolières, qui ont imposé des
contrats léonins. La valeur du pétrole est systématiquement sous-estimée
(six à neuf dollars par baril sous le
prix du marché, lors des préfinancements accordés par la BNP Paribas à la SNPC
en 2003-2004), les taux d’intérêt
pratiqués sont exorbitants, atteignant parfois 40 %
en rythme annualisé sur des prêts à
court terme, les taux d’intérêt pratiqués sont exorbitants, atteignant
parfois 40 %, les quantités produites ne sont pas nécessairement connues du
gouvernement, ni la qualité du pétrole extrait. Sans parler des «
cargaisons fantômes d’hydrocarbure [qui]
échappent aux comptabilités officielles et [sont] partagées entre hommes de
l’ombre »
(14).
Au total, «
la Banque mondiale a
fait remarquer dans les années 1990-91 que le rendement de l’exploitation
pétrolière [au Congo] était l’un des plus bas du monde »
(15).
Au printemps 1995, étranglés par la dette et dès lors «
contraints de jouer selon les règles
imposées par Elf »
(16),
comme l’affirme le ministre des Finances de l’époque, Jean-Luc Malekat,
Lissouba et son équipe bradent à Elf les parts de l’Etat congolais dans
Elf-Congo (25%) pour 250 millions de francs, quatre à seize fois en dessous de
leur valeur réelle !
(17)
Bref, les préfinancements pétroliers
institutionnalisent la spoliation durable du pétrole congolais au profit d’Elf
(devenue Total) et aux dépens du peuple congolais.
Le pillage des ressources du
pétrole – via les prêts gagés – n’est pas seulement le fait, à la source, des
compagnies pétrolières étrangères. Il s’opère également dans l’usage des
revenus du pétrole par les dirigeants congolais. En 1993, les 150 millions de
dollars de prêts obtenus par l’Etat congolais devaient financer la construction
de lycées, la modernisation de la justice et la relance de l’économie… aucun de
ces projets n’a été réalisé. La route qui relie Brazzaville à Pointe-Noire,
plusieurs fois financée mais jamais rénovée, est devenue un symbole. Et encore,
ces échecs ne concernent que la partie des revenus déclarée : entre 1999
et 2002, selon le FMI, «
le gouvernement
a sous-estimé les revenus du pétrole de 248 millions de dollars »
(18).
Un fond vautour, FG Hemisphere, a montré qu’entre 2003 et 2005, c’est près d’un
milliard de dollars que les autorités congolaises ont « oublié »
de comptabiliser
(19) !
Le vol des ressources du
Congo, auquel participent les préfinancements pétroliers,
en enrichit quelques-uns : Total a déclaré en 2005 un bénéfice
record de 12 milliards d’euros ; Denis Sassou Nguesso avait accumulé en
1997 une fortune personnelle estimée à 200 millions d’euros, dont une série
d’hôtels particuliers à Paris, à l’instar de Pascal Lissouba. Ces dernières
années, Sassou a pris l’habitude d’émouvoir la presse internationale en
descendant, avec sa cour (100 personnes !), dans les hôtels les plus luxueux
de New York, Paris ou Londres
(20).
Pendant ce temps, la majorité de la
population congolaise plonge dans la misère : alors que le PIB par
habitant avoisine théoriquement les 1 000 $ par habitant et par an, ce sont 70%
des Congolais qui vivaient en 2003 avec moins d’un dollar par jour, contre 30%
dix ans plus tôt. L’espérance de vie n’atteint pas 50 ans et la mortalité
infantile frôle les 10%. L’avenir n’est guère plus prometteur : le pétrole
encore enfoui est déjà hypothéqué.
Loin, donc, de bénéficier des préfinancements sur la manne pétrolière,
la population civile congolaise en a aussi souffert dans sa chair. Les guerres de l’été 1997
et surtout de 1998-99 ont été particulièrement meurtrières. En 1997, on l’a vu,
Elf s’est transformé en intermédiaire et garant pour la vente d’armes au
gouvernement de Pascal Lissouba. En décembre 1998, à bord de véhicules
récemment livrés par la France, les milices cobras de Sassou Nguesso ont
massacré de façon méthodique les hommes, femmes, vieillards et enfants des
quartiers de Brazzaville présumés hostiles : 25 000 morts selon la
Cimade, une ONG française ; «
les
premiers actes d’un génocide » selon la FIACAT (Fédération
internationale de l’action des chrétiens pour l’abolition de la torture). Le
long du chemin de fer Congo-Océan, les villages sont systématiquement détruits,
les femmes violées et la population, exterminée. 500 000 personnes fuient
dans les forêts et beaucoup y meurent de faim.
(21)
C’est dans ce contexte que le Crédit agricole, apparemment avec l’appui du
président de la République française, a accordé un préfinancement de 60
millions de dollars au Congo et que début 1999, Paribas accorde un prêt de 30
millions de dollars au régime Sassou
(22).
In fine, «
au Congo-Brazzaville,
chaque balle a été payée par Elf », selon une personnalité socialiste
(23).
Ce que confirme Pascal Lissouba, interrogé par la mission d’information
parlementaire française à ce sujet : «
Le Congo, si proche de la France (…) est en passe d’être détruit par
des bombes payées par Elf (…). En tant que Président de la République élu, (…)
[j’avais] le droit d’utiliser une fraction du produit de la rente pétrolière
pour défendre [mon] pays. Elf avait choisi M. Sassou N’Guesso »
(24).
Et l’ancien président d’Elf, Loïc Le Floch-Prigent, de conclure : «
tous les mois, lorsque leur pétrole est
vendu, les Congolais voient une partie de leur argent aller directement chez
Elf pour rembourser ces armes »
(25).
Absence de consentement
Sassou Nguesso
est arrivé et s’est maintenu au pouvoir par la force de 1979 à 1992. La Conférence nationale
souveraine de 1992 lui impute
3 000
assassinats. Pascal
Lissouba, lui,
est élu dès le premier tour en 1992, puis renversé en 1997 à l’issue du conflit
l’opposant à Sassou Nguesso. Ce dernier commet les pires atrocités pour
conserver le pouvoir : la justice française a reconnu en 2002
(26)
qu’on pouvait parler de lui comme d’un «
dictateur » auteur de «
crimes contre l’humanité ». La mascarade d’élections de 2002,
qui prolonge son règne, n’y change rien.
Au total, les
prêts accordés avant 1992 et à partir de
1997 n’ont manifestement pas bénéficié du consentement des Congolais, dont
le pouvoir est confisqué par Sassou. En revanche, la question mérite d’être
creusée pour les accords financiers signés par Lissouba. Celui-ci bénéficiait
incontestablement de l’onction électorale, mais il n’est pas certain que le
parlement et les citoyens aient eu connaissance des montages financiers qu’il a
élaborés. Surtout, Lissouba peut lui-même avoir été victime de manœuvres
frauduleuses de la part des prêteurs, à en croire Jack Sigolet, le financier
d’Elf. Selon lui, le mécanisme «
était
conçu de telle sorte que les Africains ne connaissaient que la banque
officiellement prêteuse et ignoraient tout le système, rendu particulièrement
et volontairement opaque »
(27).
Si la justice met en lumière de tels vices sur les contrats de prêts en cause,
leur validité pourrait en être affectée.
Complicité des bailleurs privés
La connaissance du contexte congolais par Elf et les
banques françaises ne fait guère de doute. C’est même Elf, dans une certaine
mesure, qui a choisi en 1997 de remettre au pouvoir Sassou, jugé plus docile
que Lissouba. Se sachant fautives, les compagnies Elf et Agip ont même refusé,
en 1991, de se plier à l’audit sur la gestion pétrolière confié au cabinet Andersen
par la Conférence nationale souveraine ! »
(28).
Plus récemment, la BNP a prêté 72
millions de dollars en 2003 à une petite société, Likouala SA, elle-même
contrôlée par une société écran basée dans les îles vierges britanniques, pour
le rachat d’un vieux gisement offshore à Total. Or, Total serait impliquée dans
la gestion de Likouala SA. Un énième stratagème pour faciliter l’évaporation du
pétrole congolais... (29)
En réalité, au-delà de la probable nullité, en droit
civil, des prêts gagés en question, la responsabilité d’Elf et des banques
françaises dans le pillage et le détournement des richesses du Congo est telle
que leur responsabilité pénale pourrait être mise en cause, en se fondant par
exemple sur la notion de « participation à un groupe criminel organisé »
définie par la Convention des Nations Unies contre la criminalité
transnationale organisée, dite de Palerme
(30).
Le fonds d’investissement (« vautour ») américain Kensington est
d’ailleurs en procès contre la BNP, qu’il accuse de participer activement à
l’évaporation de la rente congolaise
(31).
Complicités officielles
Dans le cadre des financements pétroliers au Congo,
la complicité dépasse le cadre des seules institutions de crédit. C’est le
sommet de l’Etat français et une partie de la classe politique qui sont en
cause. Jacques Chirac soutient aveuglément Sassou Nguesso, allant en avril 2004
jusqu’à faire libérer en pleine nuit le chef de la police congolaise, poursuivi
en France pour crime contre l’humanité.
Plus largement, Elf, aujourd’hui intégrée dans
Total, n’est pas une simple compagnie pétrolière : selon son ancien
président Loïc Le Floch-Prigent, «
Elf
a été créé pour maintenir l’Algérie et les rois nègres dans l’orbite française
par le biais du pétrole »
(32) :
c’est à la fois un «
prolongement de
l’Etat », la clé de «
l’approvisionnement
de la France » et «
une
officine de renseignement dans les pays pétroliers »
(33).
La puissance publique est à son service : la Caisse française de
développement, ancêtre de l’Agence française de développement (AFD), prête 70
millions d’euros à Elf Congo en 1995.
(34)
Et la politique criminelle d’Elf, notamment son soutien à Sassou, profite plus
largement aux entreprises françaises : dès janvier 1999, alors qu’on
enfouissait à peine les cadavres dans les rues de Brazzaville, les contacts
reprenaient de plus belle entre le Congo et Bolloré, Rougier, Vivendi, Suez,
PPR, etc. Les partis politiques français ne sont pas en reste, eux qui
carbur(ai)ent depuis longtemps au pétrole africain : «
j’ai su l’existence d’une caisse noire à Elf
et j’ai toléré cette pratique », admet Le Floch-Prigent, pour qui
«
si jamais un homme politique
français est financé par Omar Bongo [le président du Gabon] ou tel autre
responsable africain (…), c’est toujours de l’argent d’Elf »
(35).
A en croire Alfred Sirven, ex-bras droit du président d’Elf, les montants en
jeu représentent vraisemblablement plusieurs dizaines de millions de dollars
par an
(36).
>Jean Merckaert, 30 janvier 2007