Justice et Paix : EGLISE ET SOCIETE
- Engagements et Mobilisations d'Eglise



LA CHASSE AUX CHRETIENS POUR FAIRE OUBLIER LE RESTE

par Kamel Daoud(1)


Peut-on parler de l'évangélisation supposée de l'Algérie en affirmant que c'est un faux problème, un nouveau diable local et une misère du populisme vacant ? Du point de vue de «la loi Belaïz» sur les libertés religieuses pondue il y a deux ans, l'Algérie «défend l'une de ses constantes nationales». Du point de vue de la vue saine, le pays plonge dans l'auto-islamisation par le haut et par le bas. Entre ceux qui prennent les églises clandestines ou légales pour des consulats, et ceux qui prennent le pays pour une vaste et unique mosquée, il y a un devoir : celui de rappeler la liberté et de faire se souvenir tout le monde que, pendant ce temps-là nous sommes toujours sous-développés, musulmans, islamistes, nouveaux chrétiens ou fourbes convertis.

Depuis deux ans donc, le prosélytisme est désormais passible de lourdes peines, l'exercice des rites religieux non musulmans est en liberté conditionnelle et les textes de la République sont invités à «mettre un terme aux activités et tentations visant à faire douter les Algériens de leur croyance et de leur religion». La religion punit déjà la «Ridda» du renégat par la peine de mort là où l'Etat républicain explique que tout missionnaire est déjà passible de peines de prison. Le texte de loi qui vise surtout l'anti-croisade et pas les animistes, les bouddhistes, les païens de toutes sortes, est une conséquence logique de dix ans de terrorisme et de l'impasse idéologique qui coince le pays dans la confusion. Il sera suivi par des campagnes insidieuses dans la presse, quelques focalisations dangereuses sur des régions du pays comme la Kabylie et donnera lieu à une surenchère de visibilité et de nationalisme religieux chez les officiels de la religion de l'Etat. Pour en saisir le scandale, en découvrir l'intolérance et en éprouver le complet décalage, il suffit pourtant de se consacrer à un petit jeu de transposition. Imaginez donc. Quelle sera la réaction des nôtres et des «leurs» si dans un inversement de mondes, c'est là-bas, en Occident, que sont frappés de suspicion pénale nos propre signes «ostentatoires» et sont taxés de criminels nos propres imams d'origine parce qu'ils auraient porté la bonne parole à S/S/Denis par exemple. Imaginons donc une France ou une Allemagne ou un autre pays, plus au Nord comme le Danemark, déjà coupable de quelques caricatures aux yeux de notre caricature raciale, si une loi est adoptée «là-bas», prévoyant «des peines de 2 à 5 ans de prison et une amende de 500.000 à 1.000.000 de dinars (5.000 à 10.000 euros environ) contre toute personne «musulmane» qui «incite, contraint ou utilise des moyens de séduction tendant à convertir un chrétien à une autre religion». Une loi qui prévoit des sanctions similaires contre toute personne musulmane qui «fabrique, entrepose ou distribue des documents imprimés ou métrages audiovisuels ou tout autre support ou moyen, qui visent à ébranler la foi...». Imaginez donc un pays civilisé capable de «pondre» un texte qui interdit l'exercice du culte autre que musulman en «dehors des édifices prévus à cet effet et subordonne l'affectation des édifices pour l'exercice du culte à l'obtention d'une autorisation préalable».

Une loi qui a pour objectif principal «l'interdiction du prosélytisme et des campagnes clandestines d'islamisation» et qui prend en otage, par polices et soupçons interposés, les minorités musulmanes en Occident pour des raisons de religion d'Occident. Comment réagirons-nous ? Ne foncerons-nous pas les cases de l'hallali dénonçant le racisme, l'intolérance ou la chasse au musulman ? N'irons-nous pas, tous autant que nous sommes, à dénoncer l'amalgame entre terroriste et musulman et à dénoncer l'Américain blanc, le Patriot Act, Sarkozy ou le fameux lobby juif ? Bien sûr la réponse la plus facile à un Guantanamo occidental, c'est un Guantanamo de ce côté-ci des croyances. C'est donc ce que nous faisons et cela dure, entre certains de chez eux et certains de chez nous, depuis dix ans ou quelques siècles déjà.

A la guerre entre religieux, se mêlent cependant chez nous les contradictions de nos misères: dénoncer les christianisations permet de «nationaliser» un Dieu universel, de s'approprier une religion au nom de l'Etat, planter ses diables entre arabité et amazighité locale et braquer les regards sur un ennemi virtuel, plus utile que l'amitié entre les peuples. Certains diront que l'Occident fait pire. Dans ce cas, il faut choisir : soit nous sommes tous importateurs au point d'importer même l'intolérance, soit nous sommes intolérants et là nous ne sommes déjà plus tous musulmans.



1- Chroniqueur et journaliste Algérien

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