Un’ was
neïes ? (15)
(=
quoi de neuf , en dialecte francique de Sarreguemines)
Chers amis,
Je viens de revenir à Atar
il y a quelques jours après cinquante jours d’absence et je m’attelle donc au
nouveau numéro de
Un’ was neïes ?
Encore quelques mois
Je viens en effet de finir
une série
d’enseignements divers qui
ont occupé mes six derniers mois.
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En
fin août, j’ai animé une retraite spirituelle pour des religieuses vivant en
Mauritanie afin de réfléchir ensemble sur le sens de notre présence et de nos
activités dans ce pays.
-
En
septembre, ce fut la désormais traditionnelle – je l’avais lancée il y a dix
ans - session de rentrée pour l’initiation à la langue
hassâniya.
-
En
octobre, léger répit qui m’a permis de préparer aussi la suite, avant de recevoir
à Atar Sr Nau, une religieuse des îles Tonga, pour une formation de deux mois
sur la langue et la culture maures.
-
nfin
début janvier ce fut le départ pour Bamako au Mali afin d’y dispenser un cours
sur le droit musulman et un autre sur la mystique musulmane dans le cadre d’un
Institut de Formation nouvellement crée et destiné à préparer des agents
pastoraux (prêtres, religieux, catéchistes) de l’Afrique de l’Ouest à mieux
comprendre les musulmans avec lesquels ils vivent.
En fait à travers la variété
de ces énoncés il y a me semble-t-il un même
désir de connaître, de dialoguer et de faire comprendre l’autre
dans tout ce qui fait sa personnalité et son identité (langue, culture,
religion). Parce qu’il est difficile d’aimer ce que l’on ne comprend pas du
tout. Au fil des ans j’ai découvert que j’avais du goût pour transmettre ces
réalités qui me tiennent à cœur. Plus que de transmettre un savoir il me semble
qu’il s’agit
d’initier avec tout ce que
cela signifie en terme de transformation de soi, de découvertes et de relations
avec les personnes. C’est dans le même sens que j’ai compris l’envoi à Atar
de Raymond, stagiaire spiritain, qui en est à sa deuxième année de présence.
Pour les mois à venir,
c'est-à-dire jusqu’à l’été, je vais essayer de terminer quelques recherches
entamées et me préparer à mon
retour
en France. Je serai probablement en région parisienne, mais aussi bien mon
travail que mon lieu de résidence ne sont pas encore très clairs pour moi, il
vous faudra donc patienter pour en savoir plus! Pour ce qui est d’Atar nous
espérons qu’une relève pourra se faire afin de continuer une partie du travail
que j’avais à lancer. Mais il ne faut pas cacher que n’est rien assuré et que
nous manquons cruellement de volontaires pour ce genre de poste.
Plusieurs personnes m’ont
dit ne pas comprendre pourquoi je rentrai et ce que j’en pensais. Cela me
permet de m’expliquer un peu. Mon retour m’est demandé par mes supérieurs
religieux, lesquels ont déjà retardé – intelligemment !- mon retour prévu
plus tôt. Par rapport au travail de longue haleine fourni au sujet des réalités
originales de la Mauritanie, ce n’est pas raisonnable d’aller planter sa tente
ailleurs. Mais d’un autre côté, après 13 ans d’absence de France (2 années à
Rome et 11 en Mauritanie), il y a du
sens
à relever un nouveau défi. Défi du déracinement d’abord, d’une réadaptation
aux cadres de pensée européens ou hexagonaux d’autre part, d’un travail
probablement très différent enfin. Dans les avions on annonce dans de telles
situations: «
veuillez attachez vos
ceintures car nous entrons dans des zones de turbulences !»
Mieux vaut aborder un tel passage à 41 ans
qu’à 50 ou plus. En fait, ce qui m’attends c’est d’abord de savoir remettre
mon sort «
dans les mains de
Dieu » (selon l’expression wolof :
ci loxo Yalla), ce qui vaut le coup d’être (re)fait de temps en
temps. Ceci dit, il reste clair que je ne renonce pas à l’Afrique! Et que
j’envisage mon service en Europe comme
temporaire.
La difficulté à trouver des volontaires pour vivre le genre de mission qui me
plaît suffit à affirmer cela avec force et conviction.
La situation du pays :
Maintenant que je me suis
suffisamment attardé sur mon propre sort, disons encore quelques mots sur la
situation du pays.
2007 fut l’année des
premières véritables élections démocratiques
du pays (indépendant depuis 1960) au niveau du chef de l’Etat. Cela se fit
plutôt bien et permit donc pour la première fois de changer de chef de l’Etat
autrement que par un coup d’Etat militaire! Cette avancée démocratique ne peut
qu’être soulignée et saluée, même si on comprend immédiatement qu’une telle
réalisation ne peut qu’être fragile pour le moment. La pression internationale
joue fortement aujourd’hui pour la mise en place de structures démocratiques,
prévues pour assurer le renouvellement des têtes, ce qui est envisagé aussi
comme une manière d’éviter les blocages et les tensions propres au monopole du
pouvoir. Effectivement, le
temps de la
campagne fut une
période de liberté
d’expression et des problèmes jusque là tabous furent exprimés en public.
Au niveau de la Mauritanie cela eut pour conséquence que les deux réalisations
majeures du nouveau pouvoir furent pour le moment de traiter de front la
question de l’esclavage et celle des Mauritaniens noirs expulsés de leur pays
entre 1989 et 1991. Ces deux points étaient considérés jusque là comme des
thèmes avancés par les « ennemis » et les détracteurs de la nation,
autrement dit ils étaient cantonnés à certains groupes de l’opposition
bâillonnée.
En juillet une loi de criminalisation
des pratiques esclavagistes fut votée après d’intéressants débats au
Parlement, retransmis par la radio, à voir maintenant si cette loi aura une
prise sur les réalités du quotidien…; d’autre part le processus de
réintégration des réfugiés est en cours, mais il faut le reconnaître là aussi
les difficultés sont encore nombreuses (quel dédommagement ?, quelles
propositions pour la réinsertion ?, quelles actions seront menées contre
les responsables de ces exactions, quand on sait que ces décisions furent
prises par les responsables politiques et militaires de l’époque et que c’est
justement à une partie d’entre eux que l’on doit le « cadeau » de la
démocratie actuelle…).
En novembre 2007 des émeutes liées aux augmentations des prix (blé et dérivés, pétrole et
donc tout ce qui est transporté, électricité) agitèrent de nombreuses villes du
pays. Il y a là le signe que
les plus
pauvres effectivement n’arrivent plus à subvenir au minimum (d’abord
manger, ensuite se loger, s’habiller, se soigner) et sont donc étranglés, mais
le fait que ces mouvements soient partis de
zones rurales pour s’étendre ensuite au pays en entier laisse penser
également qu’il y eut
là une bonne part
de manipulation de la part des tenants de l’ancien régime. N’est-ce pas une
manière de montrer que l’arrière-pays leur appartient toujours et que le
gouvernement doit composer avec eux s’il ne veut pas être menacé ? La
période de grâce des lendemains d’élections est aujourd’hui passée et les
réflexes anciens ont tendance à reprendre leurs droits. Les
espérances liées à la démocratie
étaient d’abord des
espérances d’une
amélioration (rapide) des conditions de vie, or l’impression actuelle est
plutôt inverse. Une certaine impuissance à changer la donne est par ailleurs
perceptible.
Les ressources du pétrole
sont très largement en dessous de celles espérées et annoncées. Au niveau
d’Atar le maire élu en automne 2006 a démissionné il y a trois mois arguant
qu’il n’avait pas les moyens (dont finances) de faire quelque chose. Au niveau
national, c’est plutôt la mise sur le devant de la scène de prises importantes
de drogue (plus de 600 kg de cocaïne
à Nouadhibou et plus de 800 kg à Nouakchott) qui font difficultés car elles
n’ont pour le moment abouti à rien, comme si les ténors étaient intouchables.
Cette
impunité comme l’importance des
prises laisse penser que ce secteur d’activité permettant des revenus
mirobolants faisait partie depuis quelques années d’un système maffieux
gangrenant l’appareil d’Etat ou certains de ses serviteurs. Certains avancent
aujourd’hui cette source, complémentaire des détournements, pour expliquer le
nombre et la taille des palais du quartier chic de Nouakchott. Pour la petite
histoire, lors de mon retour récent de Bamako en bus, la gendarmerie a saisi 30
kg de haschich dans la soute, ce qui montre que le trafic de stupéfiants vise
aussi une consommation locale et que ce n’est pas toujours loin de soi que cela
se situe!
Depuis deux mois, c’est toutefois
l’insécurité de
type terroriste qui a fait l’actualité et vous en avez sûrement entendu
parler avec notamment l’assassinat en bordure d’une route très fréquentée de
quatre touristes français. Le rallye Dakar, énorme business médiatico -
financier, prit l’affaire suffisamment au sérieux pour que la compétition soit annulée
et mettre le cap pour quelque temps vers l’Amérique du Sud. Plus négatif par
contre est la
chute spectaculaire des
arrivées de touristes dont notre région, l’Adrar, s’était fait une
spécialité depuis 10 ans. On parle
d’une
baisse de 80 % de la fréquentation et la saison terminera d’ici un mois par
manque de candidats. Cela explique largement le pourquoi d’une ambiance morose
actuellement, l’ensemble des activités économiques y étant plus ou moins liées
(artisanat, guides, réparation mécanique, commerce). Au-delà de cette
conséquence désastreuse, que penser de l’intrusion subite de la violence
terroriste dans le paysage mauritanien ? Raisonnablement, nous n’avons pas
fini de voir des actions épisodiques être fomentées par ci, par là, suffisamment
pour créer un climat malsain. L’opinion publique a réagi contre ces actes et
les a très largement désapprouvés.
Personne
ne veut de violence ici. Les opinions rencontrées sont jusque là unanimes
et le spectre d’une situation à l’algérienne (années 90) sert de repoussoir.
Ceci dit, le pays n’est pas à l’écart des mouvements du monde et la connexion
continue du monde maure sur les chaînes moyen-orientales, ses problèmes et ses
sensibilités ne pouvait pas rester là aussi sans influences, ni conséquences
. Lorsque Gaza ou Bagdad est bombardée,
Nouakchott le sait, l’entend, le voit, et en souffre dans sa chair. De même
comment serait-il possible que parmi les centaines d’internautes mauritaniens
quotidiens croisés dans les cybercafés et qui visionnent la dernière intervention
de al-Zawahirî ou le film des images du Worl Trade Center (2001), comment n’y
aurait-il pas parmi eux quelques âmes sensibles en qui peut se faire jour un
goût pour l’action et une vocation ? Le
phénomène
terroriste aujourd’hui reste tout à fait marginal en Mauritanie, mais la
capacité de nuisance pour la vie du pays est énorme. Sur le fond, la force
de l’extrémisme (celui là ou un autre) est d’abord de proposer une vision
(erronée) du monde, et une vision qui débouche sur des actions qui sont vues
comme des remèdes aux maux. A une telle alternative,
il faut évidemment envisager des solutions sécuritaires, mais il faut
tout autant travailler à la racine du mal. Lutter
contre les injustices,
œuvrer pour le respect et la dignité de chacun quel qu’il soit,
croire
au dialogue. Le rayonnement actuel de notre bibliothèque et les contacts
qu’elle permet auprès des lycéens de la ville comme auprès des enseignants me
semble un petit exemple positif en ce sens. Il ne s’agit pas simplement de
chercher à promouvoir du savoir et des connaissances, mais d’abord de
rencontrer des personnes, de créer du lien et de poser des ponts entre les
mondes qui nous séparent. Ce n’est pas forcément différent des engagements de
tant d’entre vous à qui j’envoie ce mot et qui oeuvrez dans le même sens.
Je vous redis mon amitié et
mon union de prière,
Marc BOTZUNG, cssp, le 22 février 2008