Justice et Paix : ORGANISATIONS INTERNATIONALES
- DETTE
L’ANNULATION
DE LA DETTE IRAKIENNE :
PROCEDURE
ET EVENTUELLES IMPLICATIONS POUR L’ANNULATION DE LA DETTE INTERNATIONALE :
Etude rédigée par Martin Weiss
Révisée
par Patricia Adams
Martin Weiss, analyste au sein du Congressional Research
Service, organisme du Congrès américain chargé de réaliser des études
politiques, a publié une version actualisée de son rapport sur le traitement
réservé par les pays créanciers aux dettes irakiennes depuis la chute de Saddam
Hussein. Il y établit que l’expérience de l’Irak a permis de créer trois
précédents, et argumente avec force, par exemple, que la communauté
internationale est prête à exonérer des pays stratégiquement importants de
fardeaux de dettes trop lourds. Il est en revanche beaucoup moins convaincant
lorsqu’il avance que l’expérience de l’Irak démontre que les successeurs de
dictateurs se refusent à revendiquer le caractère odieux de leurs dettes.
Au printemps 2003, après la chute du régime de Saddam
Hussein, la dette extérieure irakienne était évaluée à environ 125 milliards de
USD. Martin Weiss souligne que le gouvernement américain considérait alors
comme prioritaire de ramener la dette à
un niveau soutenable et de dégager
ainsi des fonds pour soutenir le budget irakien, payer la sécurité du pays et
rétablir son image financière auprès des créanciers internationaux et sur
les marchés financiers. D’après lui, les techniques utilisées et la
planification choisie des annulations de dette de l’Irak ont été des facteurs
très importants dans ce processus.
En premier lieu, en
mai 2003, le Conseil de Sécurité de
l’ONU a adopté la résolution 1483, qui interdisait
à tout pays d’entamer des procédures judiciaires pour recouvrer des dettes
sur les produits pétroliers et le gaz naturel irakiens jusqu’au 31 décembre 2007. Cette « suspension » de
l’exercice des droits des créanciers – qui visait à protéger l’Irak d’un
déferlement potentiel de demandes de remboursement sur les revenus du pétrole
et du gaz – constituait, selon Martin Weiss, « une mesure radicale dans l’histoire
des négociations de dettes souveraines. » C’était particulièrement
le cas pour les Etats-Unis, qui laissent d’habitude les marchés résoudre par
eux-mêmes leurs différends en matière de dette (en autorisant les créanciers à
poursuivre en justice des gouvernements étrangers pour exiger le remboursement
de leurs dettes). Cette immunité officielle des dettes iraquiennes vis-à-vis
des créanciers étrangers est d’autant plus surprenante, ajoute-t-il, que
quelques mois auparavant, certains pays membres, inquiets des conséquences
d’une telle « suspension », avaient rejeté le Mécanisme de
Restructuration de la Dette Souveraine du FMI, qui prévoyait une disposition
similaire de « suspension » des droits des créanciers grâce à une
protection contre les contentieux.
D’après Martin Weiss, ce revirement radical vis-à-vis de
l’Irak montre que les Etats-Unis et la
communauté internationale sont disposés à protéger un débiteur de ses
créanciers de manière ad hoc. Ceci sans recourir à aucun régime officiel de
faillite internationale « pour des
pays qui représentent une menace perçue pour la sécurité des Etats-Unis et de
la communauté internationale ». Et ce, par le biais d’une institution politique telle que les Nations unies
plutôt que par celui d’une institution financière comme le FMI.
M. Weiss poursuit en expliquant que le deuxième précédent important a été créé lorsque les créanciers du Club
de Paris ont accepté d’annuler 80% des dettes de l’Irak, pays à moyen revenu. Ce faisant, le
Club de Paris accordait la plus grosse annulation de dette de son histoire, et
ouvrait la voie à des allègements de dette politiques (Euromoney a qualifié
l’accord de dette conclu entre le Club de Paris et l’Irak de « purement
politique »). Traditionnellement, les restructurations de dettes publiques accordées par le Club de Paris
suivaient des règles relativement strictes basées sur la situation économique
du pays concerné. Dans le cas de l’Irak,
ces règles ont bel et bien été contournées ; la tendance du Club de
Paris à faire preuve d’une « plus
grande souplesse dans les traitements de restructuration de dette » se
confirme.
Selon Martin Weiss, le dernier
précédent qui aurait été créé par le cas de la dette irakienne se manifeste
par « le refus des régimes successeurs de revendiquer le caractère odieux de
leurs dettes et de les répudier. » Sur ce point, je crois que M.
Weiss a mal interprété la situation. M. Weiss se base ici sur les commentaires
du Ministre des Finances irakien,
Adil Abdul Mahdi, qui a confié à Euromoney que son pays cherchait à bénéficier
d’un allègement de dette non pas sur la
base des « principes de droit
international tels que la doctrine de la
dette odieuse », mais
en raison des « réalités économiques auxquelles, au sortir de la guerre, doit faire
face un pays qui a enduré des décennies de corruption financière et de
gestion déplorable sous le régime de Saddam. »
M. Weiss considère cette déclaration comme un signe de
faiblesse au regard des négociations, quand d’autres peuvent tout aussi bien
l’interpréter comme une force – une main de fer dans un gant de velours. À
l’époque où le Ministre a fait ce commentaire, l’opinion publique irakienne,
relayée par la plupart des journaux internationaux, s’accordait à penser que
les citoyens irakiens avaient hérité de dettes odieuses du régime de Saddam
Hussein. Bon nombre d’Irakiens considéraient qu’ils avaient de solides
arguments juridiques et moraux pour répudier ces dettes et étaient déterminés à
se battre pour cela si les créanciers – de riches gouvernements pour la plupart
- refusaient de les leur annuler. Le peuple
irakien et les organisations de la société civile étaient si déterminés et si
unis (voir l’étude menée par Jubilee Iraq)
et leurs arguments juridiques étaient si irréfutables que le Comité Economique et Financier de
l’Assemblée Nationale irakienne recommanda alors à cette dernière de refuser de
rembourser la dette. Il recommanda aussi de porter l’affaire devant une
cour internationale (voir la
Résolution), position que l’Assemblée a d’ailleurs adoptée par la
suite. Devant la conviction morale des Irakiens et sous la menace juridique de
divulgation et de récusation dans le cadre de procédures d’arbitrage –
gouvernées, au moins en partie, par les principes de dettes odieuses – les
créanciers du Club de Paris ont bien entendu annulé les dettes en question.
Nul ne sait ce que le Ministre des Finances irakien pouvait
avoir en tête à l’époque. Mais le fait est que lorsque, en cours de plaidoyer
pour une annulation de dette, il a déclaré que l’Irak ne s’inspirerait pas des
« principes du droit international tels que la doctrine de la dette
odieuse », la question jusqu’alors éludée dans les négociations a soudain
dû se rappeler aux souvenirs des créanciers du Club de Paris.
La menace d’un
arbitrage sur la question de la dette odieuse explique certainement pourquoi les créanciers du Club de Paris ont fait
passer leur proposition d’allègement de dette de 60 à 80% lorsque le groupe
de négociation irakien a rejeté leur première proposition. Le Ministre des Finances irakien souhaitait
naturellement se défaire de cette dette le plus rapidement possible, afin
de rétablir les mouvements de capitaux internationaux en direction de son pays
et de s’atteler à la reconstruction du pays. Au vu des années d’arbitrage
nécessaires pour parvenir à un accord sensiblement identique, il a de manière
bien compréhensible préféré entamer des négociations qui lui permettraient
d’obtenir l’annulation immédiate d’une dette dont « les créanciers n’auraient
pas à porter la responsabilité », sans pour autant renoncer à un éventuel
arbitrage si jamais les négociations ne s’avéraient pas satisfaisantes. Martin
Weiss considère que l’acceptation de l’accord laisse à croire que l’Irak et les
autres régimes successeurs à venir renonceront à revendiquer la nature odieuse
de leurs dettes et à les répudier. Au contraire, les méthodes de négociation de
l’Irak risquent fort de convaincre d’autres pays de jouer eux aussi la carte de
la dette odieuse. En 2004, l’Irak a adopté une approche recommandée par le
Professeur Howse, expert en droit international auprès de l’Université du
Michigan, auteur du récent ouvrage « The Concept of Odious Debt in Public
International Law » : les successeurs de dictateurs qui héritent de
dettes qu’ils considèrent comme odieuses peuvent présenter leurs arguments, que
ce soit au cours de négociations ou en soumettant l’affaire à un arbitrage ou à
la justice nationale.
En dernier lieu, M. Weiss avance un argument peu tangible
lorsqu’il déclare que l’Irak aurait eu « des difficultés » à prouver
le caractère odieux de sa dette du fait qu’une « grande partie des dettes irakiennes avaient été contractées à des fins
commerciales ou de développement économique et semblaient donc légitimes. »
Pourquoi les Irakiens, ou les citoyens de tout autre pays dans la même
situation, devraient-ils accepter de rembourser de telles dettes sur le simple
prétexte qu’elles « semblent » légitimes aux yeux des
requérants ? Des emprunts apparemment légitimes peuvent être utilisés à
mauvais escient, tout particulièrement dans un pays connu pour sa corruption. Dans n’importe quel pays, la société civile
préférerait que l’utilisation de ces fonds soit divulguée, et non pas cachée.
Là est bien
la tragédie de l’annulation de la dette
irakienne : les Irakiens ne connaîtront jamais le détail des créanciers de
leur dictateur et de l’usage qui a été fait des fonds. Le Club de Paris a
anticipé un procès d’arbitrage de la dette odieuse et ce précédent n’a,
malheureusement, pas été créé.
Lire le document (en anglais) sur : http://opencrs.cdt.org/document/RL33376/2007-10-10%2000:00:00
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