Justice et Paix : ORGANISATIONS INTERNATIONALES
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MONDIALISATION DE LA CRISE : L’ENJEU MORAL DU MOTEUR DE LA COMPETITIVITE

15 février François Martin (1)


       Le phénomène “mondialisation” transforme de nombreux aspects de la vie économique (travail, pouvoir d’achat, flexibilité, etc.). L’environnement international (I) appelle un changement des règles du jeu et des comportements pour libérer le principal moteur de la compétitivité (II).

       L’UN DES PROBLEMES dominants des vingt prochaines années sera la croissance des nouveaux géants. Dans un contexte de raréfaction relative des matières premières, les équilibres géopolitiques seront modifiés, et la place des USA et de l’Europe sera remise en cause. Comment la France pourra-t-elle se maintenir dans cette compétition ?

       Le modèle américain a été caractérisé jusqu’ici, sur le plan intérieur, par une surconsommation des ménages maintenue par des taux d’intérêts très bas, et une productivité forte, mais insuffisante pour compenser le déficit commercial inhérent à cette consommation. Sur le plan extérieur, les USA ont un accès privilégié aux matières premières, garanti par une politique étrangère unilatéraliste et militariste agressive. De tout cela, le dollar US, monnaie de réserve du monde entier, était le symbole orgueilleux et triomphant.
       Cette politique semble aujourd’hui parvenir à son terme, ou du moins perdre sérieusement de son souffle, comme le montrent par exemple l’échec irakien ou la crise du crédit immobilier.

1° La crise américaine :

       Sur aucun des grands problèmes qui leur sont posés, les Américains ne semblent aujourd’hui trouver la clef :
-    Ni pour gérer, collectivement et pacifiquement (et à leur avantage), la bascule énergétique ;
-    Ni pour résorber leur déficit commercial, soit en baissant leur consommation intérieure, soit en augmentant substantiellement leur productivité ;
-    Ni pour sécuriser suffisamment leurs matières premières, au Proche-Orient en particulier ;
-    Ni enfin pour endiguer la croissance très rapide de leurs futurs rivaux comme la Chine. Pire, ils se sont mis entre les griffes des dragons asiatiques, leurs concurrents, qui sont devenus leurs principaux créanciers.

       De son côté, l’euro a fait mieux que bien faire. En devenant en sept ans seulement la deuxième monnaie mondiale et un sérieux concurrent du dollar. Ce qui n’a rien d’étonnant puisque l’Europe représente la première puissance économique de la planète avec 30 % du PIB mondial (2e, USA : 27 % ; 3e, Japon : 10% et 4e, Chine : 5%).

       Dans cette configuration monétaire, la perte de confiance relative dans le leadership des Américains, et la concurrence nouvelle entre deux monnaies au poids similaire, se traduit naturellement par un arbitrage des avoirs des investisseurs (fonds de pensions, nouvelles fortunes, États). Ces anciens et nouveaux investisseurs, fort puissants, transforment une partie de leurs immenses fonds très liquides, autrefois exprimés en USD, pour les convertir en euros.
       Le problème, c’est que lorsque s’amorce ce type de bascule, c’est fort difficile à arrêter. En effet, ce qui intéresse en premier lieu un investisseur, avant même le rendement de son portefeuille, c’est de ne pas perdre ce qu’il a déjà gagné, autrement dit sa sécurité. Même s’il mène des incursions sur des marchés risqués et rémunérateurs (bourses, matières premières, devises), il aura naturellement tendance à libeller son portefeuille, principalement et durablement, dans la monnaie qui se maintient le mieux.

Jusqu’ici, tout ceci est parfaitement logique et bien connu.

2° Euro fort et compétitivité :

       Ce qui est important à retenir, c’est la « tendance lourde » : nous serons très probablement dominés pendant longtemps, sauf catastrophe inattendue, par une baisse continue et peut-être régulière du dollar, et une hausse parallèle de l’euro (2) . Cela veut dire aussi que dans un tel paysage stratégique, la question économique la plus importante que nous ayons à résoudre, tant au niveau de l’Europe, qu’au niveau de notre propre pays, est celle de la compétitivité.

       En effet, si celle-ci n’augmente pas suffisamment en regard de la hausse probable de l’euro, c’est tout notre système économique qui sera mis par terre, avec un déficit commercial qui se creusera sans cesse et des délocalisations massives de nos entreprises vers des pays à bas coûts. D’ailleurs, tout cela a déjà largement commencé.
       Pour que notre pays devienne globalement plus compétitif qu’il ne l’est aujourd’hui, il faut 1/ augmenter le nombre d’heures travaillées, et 2/ augmenter leur rendement.

       En France, la productivité des heures travaillées est bonne (c’est même l’une des meilleures du monde) ; en revanche, notre productivité moyenne par salarié n’est pas aussi bonne, parce que le nombre d’heures travaillées y est relativement moins important que dans d’autres pays. L’une des premières choses à faire était donc de permettre aux Français de travailler plus longtemps. Ce que le gouvernement a fait en faisant sauter le verrou des 35 heures, et il a eu raison.

       Mais ceci n’est pas suffisant. Le vrai problème, c’est qu’il nous faut impérativement, pour les raisons déjà exposées, augmenter encore la productivité du travail, beaucoup et vite. C’est une question de survie.


3° La clé de la compétitivité : changer de comportement :Comment améliorer la productivité du travail, beaucoup et vite :

       DANS LA PERIODE économique capitaliste « moderne » qui a précédé celle du libéralisme « sauvage » mondialisé dans laquelle nous sommes encore, il existait un contrat tacite entre le capitaliste et le travailleur. En gros, le pacte était le suivant : « Tu me donnes ton travail, je te donne la sécurité. » Le capitaliste prenait le risque et la rémunération correspondants, le travailleur abandonnait au capitaliste le gros de la recette, pour autant qu’il reçoive de quoi nourrir sa famille, suffisamment et dans la durée, avec quelques perspectives raisonnables d’« ascenseur social ».

Le contrat capitaliste/travailleur est devenu léonin :

       Les conflits portaient donc principalement sur la rémunération, pour qu’elle permette effectivement au travailleur d’atteindre son objectif de vie et de croissance durable en sécurité, et sur la pénibilité des conditions de travail. Si cela était obtenu, il était considéré comme « normal » qu’à la fin de l’année, après que tous se soient relevé les manches pour mettre un maximum de profits dans la caisse commune de l’entreprise, ce soit le capitaliste seul qui en ait la clef. Il décide ce qui doit être réparti dans les « trois enveloppes » : pour lui-même, pour les travailleurs et pour l’investissement indispensable à la survie et la croissance de l’outil commun.

       Aujourd’hui, il n’en est plus de même. Le contrat est rompu, puisque l’entreprise a cessé d’assurer la sécurité économique du travailleur. Dans le système actuel, ce dernier a totalement changé de statut : il est devenu, de fait, co-investisseur, puisqu’il participe au risque autant, si ce n’est plus que le capitaliste (il n’a, en principe, pas de réserves, et il risque non pas son argent, mais son travail, c’est-à-dire sa survie même) ; en revanche, il ne reçoit pas, si l’entreprise gagne, de rémunération à la hauteur de sa prise de risque elle-même. C’est toujours le capitaliste seul qui décide de la répartition dans les « trois enveloppes », et l’on peut penser, comme il est en position de force, qu’il n’a pas tendance à surévaluer la valeur du risque pris par son employé… Le contrat tacite capitaliste/travailleur d’autrefois est devenu léonin.

       Ceci a des conséquences très importantes. En effet, nous savons que si toute entreprise profite largement du fait de disposer de capitaux suffisants, de bons produits à vendre, d’une bonne stratégie, d’une bonne équipe de direction, d’une bonne organisation, etc., en revanche, la clef de sa compétitivité, qui est le cœur de la bataille moderne, ne se trouve nullement dans les éléments ci-dessus, mais bien dans la tête de ses travailleurs.

Un nouveau pacte :

       Tous ceux qui ont travaillé en entreprise savent que l’on peut toujours y faire un peu plus ou un peu moins, partager un peu ou beaucoup l’information, donner le maximum ou pas, jouer un peu plus « collectif » ou plus « perso », sans que ceci ne cause apparemment à l’entreprise de grands dommages. Pour le travailleur, c’est son confort, sa marge de manœuvre secrète, qu’il ne donnera que s’il peut la monnayer contre un peu d’argent, de statut ou de pouvoir. S’il se sent en confiance, il jouera le jeu, il sera une force d’initiative, pour proposer des changements positifs pour l’entreprise. S’il n’a pas confiance, il se taira, et les gardera pour lui.

       Dans tous les cas, ce qui est certain, c’est qu’il dispose d’une réserve de compétitivité extraordinaire pour l’entreprise, une véritable « bombe atomique », qu’il est seul à pouvoir mettre en œuvre, et que personne ne peut lui prendre de force. En effet, la seule conséquence d’une politique plus dirigiste sera de lui faire augmenter ses marges de sécurité. Si l’entreprise pensait ainsi avoir obtenu de lui 1 point de plus par la contrainte, en réalité le travailleur a « planqué » 10, ou peut-être 100, qu’il serait d’autant moins enclin à donner. L’entreprise, qui croit avoir gagné du rendement, en aura en réalité perdu sur la durée…

       Tout ceci n’est d’ailleurs, dans les entreprises, qu’un secret de polichinelle, que tout le monde sait et dont personne ne parle. À cause précisément du contrat léonin dont il est question ci-dessus : le travailleur se tait parce qu’il a peur de se faire « tondre », et l’entreprise parce qu’il faudrait qu’elle reconnaisse qu’elle est injuste, et qu’elle se demande comment rémunérer effectivement au travailleur le plus qu’il peut lui donner. On en viendrait alors à mettre sur la table la vraie question, à savoir celle du statut de co-investisseur du travailleur, et celle du partage du risque, et du revenu qui va avec. L’entreprise, qui profite à court terme de cette situation, n’a aucune envie d’ouvrir ce débat. Ce qui est sûr, c’est que cette situation bloquée fossilise la « pompe à compétitivité » dont l’entreprise dispose dans la tête de ses travailleurs.

       De cette situation « perdant-perdant », stupide, préjudiciable pour tous, qui est responsable ?
       Tous les partenaires sociaux, tous ceux qui raisonnent à courte vue, qui refusent de voir le monde tel qu’il est, qui ont confondu la dernière guerre avec la prochaine :
-    Les travailleurs et les syndicats, qui continuent à réclamer de la sécurité dans un monde où il est impossible de la donner, et se sont ainsi privés de négocier ce qui devrait être leur vrai pouvoir, c’est-à-dire un droit de codécision sur le partage des « trois enveloppes », au moyen de leur statut de co-investisseurs ;
-    - Les entreprises, qui ne souhaitent pas du tout remettre en cause leur monopole, source d’un grand pouvoir, concernant le partage des profits, alors que par ailleurs elles n’ont cessé, mondialisation aidant, de tenir aux salariés un discours du type « risquons tous ensemble pour réussir ». Discours incohérent qui brise le pacte intra-entreprise, alors que le premier devoir de l’entrepreneur, c’est précisément de créer avec ses équipes un pacte clair et cohérent ;
-    L’État, parce qu’il méconnaît trop souvent la réalité des entreprises, et parce qu’il cherche à réformer tout le reste : le chômage, le pouvoir d’achat, les charges de l’État, etc. Tout cela est très bien, mais le véritable problème, d’où tout le reste découle, c’est la compétitivité : travailler plus, oui, mais aussi plus vite et mieux.

Une fois le problème bien identifié, que faire ?
       Plusieurs pistes. D’abord, il faut ouvrir un débat
-    Sur la situation du monde
-    Sur la nécessité fondamentale d’une nouvelle explosion de la compétitivité
-    Sur la réalité aujourd’hui du pacte capitalistes/travailleurs, « perdant-perdant » à l’intérieur de l’entreprise,
-    Et sur la nécessité, mondialisation oblige, d’un New Deal dans ce domaine.

       Ensuite, il faut admettre qu’il s’agit d’une question qui dépasse largement les intérêts particuliers des capitalistes et des travailleurs. Ce sont les règles du jeu qui sont en cause : l’État doit intervenir soit en incitant les partenaires sociaux, branche par branche, à négocier des intéressements beaucoup plus favorables aux travailleurs ; soit en mettant en œuvre une nouvelle grande loi d’intéressement. Puisqu’« à vin nouveau, outres neuves », la mondialisation demandant à l’entreprise de nouvelles forces, il y faut de nouveaux comportements.

Transformer l’entreprise

       Mais ce qui nous paraîtrait sans doute le plus révolutionnaire, et qui reflèterait la réalité d’aujourd’hui, ce serait une transformation de l’entreprise, de telle sorte qu’il y existe une codécision entre capitalistes et travailleurs sur le partage des « trois enveloppes ». Une telle révolution demanderait une vraie implication de l’État, après un indispensable « Grenelle de l’entreprise ».

       Le plus intéressant, c’est que l’on verrait sans doute des explications très sérieuses sur certains comportements cachés :
-    Les travailleurs d’aujourd’hui sont-ils réellement motivés, malgré les discours « mobilisateurs » des entrepreneurs ?
-    Les travailleurs jouent-ils vraiment le jeu ? Donnent-ils tout ce qu’ils ont en eux, ou en gardent-ils en réalité « toujours sous le pied » ?
-    Les capitalistes, jouent-ils eux-mêmes le jeu de l’entreprise ? Par exemple, n’ont-ils pas aussi tendance à gonfler au maximum leur propre « enveloppe » ? Et alors qu’ils prennent, pour eux-mêmes et pour les équipes de direction, des bonus énormes lorsqu’il y a de bons résultats,  n’existe-t-il souvent pas chez eux, dissimulée derrière une apparente bonne gestion, une tendance à sortir un maximum de profit à court terme. Et donc à désinvestir, faisant ainsi courir un risque énorme et suicidaire à l’entreprise (on constate fréquemment ce phénomène aux USA) ?

       De ces « sérieuses explications » surgiraient des choses étonnantes. Ce qui libèrerait cette formidable force dormante, véritable « fission nucléaire économique », qui serait une clef pour nous en sortir. Cette force est facile à mettre en œuvre, à condition d’être un peu honnête et de parler vrai. Elle se nomme confiance, ou bien motivation, ou encore appropriation. Aujourd’hui, c’est clair, elle ne fonctionne pas.

       Dans le monde d’aujourd’hui, on ne plaisante plus. Il faut savoir ce que l’on veut. En stratégie, on sait que les « voies moyennes », sans véritables choix, conduisent immanquablement à la mort. Pour nos pays, les stratégies coûts/volumes à base d’emplois démotivés et déqualifiés sont impossibles. Il ne nous reste que le haut de gamme, avec du qualitatif. La stratégie de Lisbonne, en l’an 2000, l’a amplement affirmé.

       Si nous voulons survivre, il est temps d’être cohérents avec nous-mêmes. La compétitivité, c’est l’affaire de tous, car tous en ont une clef, chacun dans sa propre tête, et c’est l’ensemble de ces clefs qui fait le résultat. Si dans l’entreprise nous devons risquer tous ensemble, et si nous perdrons tous ensemble en cas d’échec, alors il faut qu’il soit dit haut et fort que nous devons aussi tous ensemble avoir part à la réussite quand ça marche. C’est comme cela que l’on « réveillera les morts » et que l’on transformera les passifs en actifs. Et il faut mettre notre politique au diapason.

< Pour en savoir plus :
■Mondialisation de la crise (Il) : l’enjeu moral du moteur de la compétitivité (l’environnement international), Décryptage , 15 février.




2- Il n’est pas dit que le USD ne se redresse pas à certains moments, si les USA remontent leurs taux d’intérêts pour lutter contre l’inflation. Il n’en reste pas moins que compte tenu de leur modèle économique, leur politique de crédit bon marché semble être une donnée de fond, ce qui favoriserait quand même un glissement de leur monnaie sur le long terme.
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