Justice et Paix : FINANCES
- Revenus , Paradis fiscaux...



DEBORDEMENTS FINANCIERS : LES PARASITES DE LA MONDIALISATION Jacques Bichot(1)

       Pour comprendre les événements qui chamboulent ces derniers temps le monde de la finance et de la banque, il convient de prendre un peu de recul. La mondialisation permet de faire produire quantité de biens et services par la main d’œuvre à bon marché localisée (ou initialement localisée) dans les pays à faible niveau de vie. Ce fait génère une rente colossale au profit des détenteurs de capitaux et de savoir-faire technique et organisationnel, qu’ils soient situés dans les pays développés ou dans le tiers-monde. Les rentiers, comme il se doit, se disputent entre eux à qui aura la plus grosse part...

       L’AVANTAGE INITIAL appartient aux capitalistes : le taux de rendement sans risque – le taux d’intérêt « pur » diraient certains économistes – est très élevé. Les capitalistes sont donc semblables à des pêcheurs qui relèvent leurs filets dans des eaux très poissonneuses : leurs prises attirent les mouettes. Les développements hyper sophistiqués de la finance sont les ailes de certaines des mouettes humaines en quête d’une part du résultat de la pêche abondante et facile pratiquée par ceux qui exploitent les bancs de main-d’œuvre frugale.

       La forte rentabilité dégagée par les grandes sociétés cotées provient en premier lieu de leur aptitude à délocaliser leur production ; c’est pourquoi elle a explosé depuis un quart de siècle, parallèlement à l’intensification de la mondialisation. Ces hauts rendements contrastent avec les rémunérations qu’obtient l’épargnant moyen : la différence est absorbée par des frais d’intermédiation (en grande partie une intermédiation « de marché ») extrêmement élevés, par une intense activité financière qui transforme en salaires et bonus des employés de la finance une part importante des bénéfices réalisés grâce à l’emploi de main-d’œuvre à bas salaires. Le système financier rend bien évidemment des services, de grands services. Mais il le fait à des coûts prohibitifs : en multipliant les opérations aussi inutiles que sophistiquées, il capture au profit de ses salariés (et de certains plus que d’autres, cela va de soi) la part la plus importante possible de la rente dont bénéficient les sociétés aptes à jouer le jeu de la mondialisation.

La crise du subprime et les parasites

       Le problème s’accroît du fait que certaines de ces opérations ne sont pas seulement inutiles, mais nuisibles : c’est ce que l’on remarque en examinant la désastreuse affaire du subprime , qui engendre des « dégâts collatéraux » catastrophiques pour des centaines de milliers de ménages qui avaient rêvé d’accéder à la propriété de leur logement.

       La crise du subprime a montré combien la tâche des parasites (au sens étymologique : ceux qui viennent vers la nourriture) est facilitée par les techniques de titrisation, de rehaussement de crédit, et de dissection du risque en petits morceaux que l’on recompose ensuite comme les particules de bois dans un panneau de contreplaqué ou les miettes de poisson dans les bâtons de surimi :
-         À un bout de cette chaîne alimentaire des courtiers en crédit persuadaient les ménages modestes qu’ils pouvaient s’endetter pour acheter leur logement.
-         À l’autre bout, des gestionnaires de fonds d’investissement et autres SICAV monétaires « dynamiques » mettaient en portefeuille les titres - surimi fabriqués à l’aide de ces millions de prêts immobiliers ;
-         Entre les deux se situaient des escouades d’employés et de cadres bancaires, de traders et de techniciens de back-office, tous légitimement désireux de gagner leur vie en organisant l’activité économique par le biais de la finance.

       Il n’est ici nullement question d’accuser ces professionnels, pas plus que les oiseaux, les crabes et les innombrables organismes qui vivent en prélevant une part des captures réalisées par l’homme. Il s’agit ici de comprendre, pas de juger. Comprendre que l’énormité des profits réalisés du fait de la rareté du capital relativement à l’abondance de la main-d’œuvre attire inévitablement des millions de travailleurs désireux d’avoir des miettes du festin, ou si possible de plus gros morceaux. Le trader sur lequel la direction de la Société générale a braqué les projecteurs était d’une grande modestie : en faisant des opérations sur 50 milliards, il espérait, dit-on, mériter une prime de 300 000 euros ! Il arrive qu’un gestionnaire de fonds d’investissement obtienne mille fois cette somme.

Les finances publiques aussi :

       Les finances publiques génèrent un phénomène du même genre : l’énormité des sommes prélevées sur les contribuables et cotisants attire naturellement des bataillons de travailleurs à la recherche de leur subsistance, ou d’une certaine aisance. C’est l’une des raisons pour lesquelles la fonction publique est hypertrophiée. L’accumulation de textes normatifs (lois, décrets, arrêtés, etc.) créateurs de complication inutile ou nuisible remplit la même fonction que la prolifération des instruments financiers : justifier l’emploi de nombreux travailleurs. Là où l’argent coule à flot, il va de soi que des milliers ou des millions de personnes vont essayer de se rendre artificiellement utiles en créant des procédures qu’elles seules seront capables de comprendre et de mettre en œuvre. C’est une partie de ce que les économistes appellent rent seeking , la recherche, ou la capture, de la rente. Certes, les règles de la fonction publique ne permettent pas de capturer au profit d’une seule personne des dizaines de millions d’euros comme le font quelques golden boys ; en revanche, elles rendent probablement possibles des sureffectifs encore plus importants.

       « Sureffectifs » : cette expression ne doit pas être interprétée comme désignant spécialement des personnes qui se tournent les pouces. Beaucoup de libéraux s’imaginent que les administrations sont remplies de fonctionnaires désœuvrés : or ce n’est pas tellement le cas. Certains fonctionnaires se la coulent douce, mais il en va de même de certains salariés dans de nombreuses « boîtes » privées. Les sureffectifs sont constitués majoritairement de personnes qui travaillent – mais dont le travail ne sert à rien, quand il n’est pas nuisible. Croit-on qu’un courtier en crédits immobiliers du type subprime (c’est-à-dire à faibles mensualités initiales, de façon à tenter les ménages à faibles revenus) soit un paresseux ? Son travail fait du mal à des personnes et à la société, comme celui du fonctionnaire chargé du recouvrement d’un impôt injuste et mal conçu, mais il est bien réel.

       Le secteur privé est envahi, comme le secteur public, par des emplois parasitaires, dès lors qu’il existe une rente à exploiter. Or les rentabilités de 15 % et plus qu’exige aujourd’hui le monde de la finance ne peuvent provenir, sauf exception, que de la rente : les profits (au sens strict), eux, sont en général ramenés par la concurrence à des niveaux nettement plus modestes.

       Il existe actuellement différentes sources de rente :
-         Foncière et immobilière (liée aux règles d’urbanisme comme aux contingences géographiques) ;
-         Pétrolière et plus généralement minière ; et
-         Humaine, liée à l’entrée dans l’économie mondiale de masses humaines – des « armées de réserve », dirait Marx – habituées à vivre chichement.

       Maurice Lauré – qui présida la Société Générale durant de nombreuses années – avait compris à quel point la dernière de ces rentes risquait d’engendrer des effets néfastes ; en conséquence, ce grand esprit libéral n’hésitait pas à préconiser des mesures propres à modérer le rythme de la mondialisation. Il est dommage qu’il n’ait pas été entendu sur ce point comme il l’avait été, antérieurement, quand il avait conseillé la création de la TVA. Nous aurions davantage de plombiers et d’infirmières, moins d’employés de back ou de front office ; nos ingénieurs seraient moins nombreux à élaborer des modèles d’arbitrage sur produits dérivés et plus nombreux à préparer les énergies de demain : nous en porterions nous plus mal ?

       On peut appliquer à la finance ce que l’on disait jadis de l’argent : il peut être un bon serviteur, il est toujours un mauvais maître. En somme, le monde a besoin de Julia Roberts dans le rôle de Pretty Woman : une femme capable de convaincre un Richard Gere – qui jouait le golden boy de cette lointaine préhistoire financière, l’année 1990 – qu’il y a mieux à faire dans la vie que de vendre par appartements un chantier naval acheté en LBO : construire de « bons gros bateaux ».

<


1- Jacques Bichot est économiste, professeur à l’université Jean-Moulin (Lyon III) .Jacques Bichot est professeur à l’université de Lyon II et président de Familles de France. Il a publié, entre autres, Les politiques sociales en France au XXe siècle (Armand Colin, 1997), La monnaie et les systèmes financiers (Ellipses, 1997), Retraites en péril (Presses de Sciences Po, 1999).

Sommaire