CRISE FINANCIERE : QUELQUES REMARQUES SUR LA MORALITE DE
LA PROFESSION Pierre de Lauzun(1)
La finance, comme
toute l'économie, appartient aux activités de service, ni bonnes ni mauvaises,
dont l’effet sur les hommes et les sociétés dépend de l’usage qui en est fait.
À quoi sert la finance ? Comment moraliser la profession ? Quelques réponses,
vues de l’intérieur…
L’AFFAIRE
récente de la
Société générale
d’abord. Ce n’est
pas principalement une
affaire de moralité générale. Certes une plus grande moralité ambiante
l’aurait rendue moins probable ; et
l’ambiance
de compétition régnant dans sa salle de marché a eu sans doute un rôle
incitatif sur le trader. Mais en même temps, il est quand même rare que les
choses prennent cette ampleur.
En fait
le choix personnel d’un homme a joué un rôle décisif, choix de jouer des
sommes colossales dépassant manifestement la capacité d’absorption de sa
banque, et qui lui étaient à juste titre interdites. Sa responsabilité est
directement engagée et elle est d’abord morale. Et quelle que soit la moralité
ambiante, une telle décision personnelle, folle selon tous les critères, est
toujours possible.
La question du subprime est totalement différente. Elle a une toute
autre signification, d’ordre structurel.
D’abord dans son élément déclencheur
premier, ces prêts octroyés à des ménages pauvres américains pour acquérir
leur logement, qui avaient pris des formes totalement aberrantes : échéances
très artificiellement minorées au début mais croissant brutalement après de
façon non tenable ; pari implicite sur une hausse continue et forte de
l’immobilier.
De tels prêts auraient dû
être interdits ; ceux qui les ont faits étaient des voyous. Mais attention
: ce n’est pas le fait même de prêter à de tels ménages qui est en cause ; rappelons
que les prêts à ces ménages ont été fortement encouragés par les autorités
américaines. Et dans le principe c’est une bonne chose : acquérir un patrimoine
même petit est un moyen efficace de sortir de la marginalité. Mais évidemment
ce doit être fait dans de tout autres
conditions, et
là le système de
surveillance américain a été défaillant.
Subprime : une crise des montages :
Cela dit, le
système financier mondial pouvait absorber sans difficulté une crise limitée à
ces prêts. Or au - delà de cet élément, ce système financier a révélé
une tout autre défaillance, autrement
significative :
-
D’un côté, ces prêts risqués n’ont
pu être octroyés que parce qu’ils étaient titrisés, c’est-à-dire empaquetés dans des
titres composites vendus au marché, c’est-à-dire à des investisseurs. Or
tant les banques d’affaires qui les ont
conditionnés que les agences de rating (notation)
et les
investisseurs ont été défaillants
dans leur mission de vigilance.
-
Au
delà encore,
ces opérations s’intègrent
dans le développement extrêmement rapide de formes multiples de sorties de
créances du bilan des banques, reconditionnées sous des formes diverses et
vendues à des investisseurs.
Le procédé n’est pas en soi condamnable
; il est même bon : il
permet
effectivement s’il fonctionne une répartition plus large des risques et un
allégement des bilans bancaires. Ces derniers ne sont pas extensibles à
l’infini, car il faut des fonds propres pour cela, et ils sont coûteux. Et il
n’y a pas de raison que toute la politique de crédit se base sur ces seuls
bilans.
Le procédé existe depuis
trente ans aux États-Unis et fonctionne bien. Il
a permis un financement beaucoup plus abondant et diversifié de
l’économie, peu coûteux sur la période, et des rendements meilleurs pour les
investisseurs. Et quoi qu’on en dise, si cela s’inscrit dans le cadre de la
mondialisation, cela n’a rien à voir avec l’exploitation du tiers-monde.
Mais voilà :
ces dernières années la finance s’est
emballée et a présumé de ses forces. On a découvert après coup, à
l’occasion des
subprimes mais d’une
façon qui dépasse massivement les
subprimes
, bien des choses désagréables sur les nouvelles générations de produits :
-
Que
les
notations étaient peu fiables ;
-
Que
les
investisseurs comprenaient plus ou
moins ce qu’ils avaient acheté ; et
-
Que
les
banques qui prétendaient s’être
dégagées des risques correspondants gardaient une adhérence significative, et
ont dû ravaler une masse énorme de ces
créances.
Pour couronner le tout,
les
investisseurs désormais effrayés
par ces titres
font la grève des achats,
et le marché s’en est évaporé. Résultat : les valorisations comptables qui,
selon les règles, doivent se faire au prix du marché, font face à un dilemme :
ou on prend le prix disponible, et il est complètement cassé par rapport à la
réalité ; ou on lui substitue un prix artificiel, calculé selon un modèle.
Le paradoxe ici
est que, en dehors des
subprimes proprement
dits, il y a très peu de défaillances réelles des emprunteurs finaux.
La crise est une crise des montages, non de
l’économie sous-jacente : la plupart des prêts (hors subprimes) sont sains.
Beaucoup des provisions actuellement passées peuvent donc s’avérer en dernière
analyse inutiles, du moins pour ceux des détenteurs qui ont la possibilité de
garder jusqu’à leur terme les titres ainsi boudés par le marché.
La défaillance
est cependant claire. Doit-on pour autant emboucher à nouveau la trompette de
la finance parasitaire qui s’opposerait à une gentille industrie utile par
nature ? Sûrement pas.
Que la finance
se soit gravement trompée et en soit responsable, c’est certain. À vrai dire il
y a une forme de justice : elle est la première à payer les pots cassés. Mais
en soi il n’était pas mauvais d’expérimenter de nouvelles façons de financer
l’économie, plus diversifiées et plus efficaces, avantageuses pour tout le
monde.
Encore faut-il le faire de façon
prudente et responsable. Ce qui
dépend
d’une part
de la réglementation (cas
évident du
subprime proprement dit)
et d’autre part
du comportement des acteurs
eux-mêmes et de leur capacité de jugement ; l’avidité est mauvaise
conseillère. La leçon aura été sévère.
Le rôle des financiers dans l’économie réelle
Mais en profiter
pour expliquer comme on le fait partout en France que la finance est en soi une
activité parasitaire, c’est méconnaître complètement le fonctionnement de
l’économie réelle.
Le rôle des
financiers y est à la fois relatif et très important : c’est la
détermination de l’arbitrage entre risque
et rendement des fonds collectivement disponibles. Il s’agit, face à la
diversité des projets en présence, de
financer
ceux qui présentent le meilleur résultat pour un certain risque que
l’investisseur accepte d’assumer. Puis dans un deuxième temps
d’en déterminer en permanence la valeur
économique : le cours de bourse est au fond une appréciation portée sur
l’évolution dans la durée du même couple risque/rendement. C’est en bref une
part essentielle de l’arbitrage des décisions sur le futur de l’économie,
fonction des préférences des acteurs.
Cette
fonction est indispensable.
Bien entendu
cela n’exonère pas les acteurs de la
finance de leur responsabilité dans telle ou telle décision, tout au
contraire : Juger selon les normes de l’époque n’est pas une excuse si ces
normes sont immorales. Mais en quoi est-il meilleur de fabriquer des bateaux ou
des centrales nucléaires que de se livrer à ce métier de plaque tournante,
vitale pour l’économie ? Toutes ces activités n’ont de sens qu’en fonction des
biens finaux qui sont produits et de l'usage qu’en fait la population, donc de
la culture et des valeurs collectives.
La
finance, comme toute l'économie, appartient à la sphère intermédiaire des
activités ancillaires, ni bonnes ni mauvaises, dont l’effet sur les hommes et
les sociétés dépend de l’usage qui en est fait.
On serait
également bien sot d’en déduire qu’un pays comme le nôtre n’a pas besoin d’une
finance forte, y compris et notamment sur les marchés financiers, dans ce qu’on
appelle la banque d’investissement. Il n’y a qu’en France qu’on n’a pas compris
que c’était une véritable industrie, hautement technologique et fortement
créatrice d’emplois. Alors que justement la France produit des financiers de
talent en grand nombre. Que cela pose des problèmes parfois considérables,
l’évidence le montre. Mais cela doit nous conduire non à nous en détourner mais
exactement, au contraire, à la prendre à bras le corps comme une priorité. Tant
pour la développer que, dans la mesure du possible, la contrôler et la
moraliser.
Moraliser : le
mot est lâché.
Saint Thomas avait très
justement caractérisé l’activité du marchand comme neutre : tout dépend de
ses motivations, de son rapport au marché, et de l'usage qu’il fait de ses
gains.
Plus il s’imprégnera de principes
supérieurs, plus on peut espérer qu’il se comportera bien. Et s’il ne le
fait pas, on peut avoir à encadrer son activité.
Mais de grâce
pas d’hypocrisie ! Quand on voit que dans l’affaire Kerviel :
-
Seuls
13 % des Français pensent qu’il est le principal responsable (alors qu’il a
sciemment mis en péril une des principales entreprises françaises, tournant des
règles qu’il connaissait très bien) ;
-
50%,
les dirigeants de la banque (les patrons, forcément) ; et
-
27 %
les autorités de marché (comme si le gendarme était responsable des agissements
des truands qu’il n’a pas vus !).
On se dit que
l’immoralité et l’irresponsabilité sont
décidemment bien partagées.
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