EXPLOSION DES BULLES DE LA DETTE PRIVEE ET DE
L’IMMOBILIER AU NORD (1)
Éric Toussaint
La crise dite
« des subprimes » qui a éclaté en août 2007 aux Etats-Unis n’est pas
surmontée, les répercussions internationales seront importantes et durables.
L’éclatement de la bulle immobilière a secoué les marchés financiers à
l’échelle mondiale. La crise immobilière se conjugue à une crise de la dette
privée dans les pays les plus industrialisés. Manifestement, cette crise va
durer plusieurs années. Le pire n’est pas encore arrivé.
Les signes
avant-coureurs étaient là : la
croissance
énorme de la construction immobilière pendant plusieurs années (2)
(encouragée par la baisse des taux d’intérêt décrétée par la Réserve fédérale
pour endiguer la crise de 2000-2001) a abouti à une
surproduction et une augmentation des prix de l’immobilier qui a
pris des formes spéculatives. La quantité d’achats de nouveaux logements est en
forte baisse depuis le début de l’année 2007 tandis que la
quantité de défauts de paiement des ménages dans le remboursement du
crédit hypothécaire est en forte hausse. Le maillon le plus faible de la
chaîne de l’endettement a cédé : les organismes financiers qui s’étaient
spécialisés dans l’octroi de crédits à taux élevés à des ménages très endettés et
disposant de faibles ou de moyens revenus (c’est ce qu’on appelle le marché du
«
subprime mortgage ») se
sont retrouvés en difficulté du fait de la croissance du nombre de défauts de
paiement. Le problème, c’est qu’il ne suffit pas de remplacer ce maillon faible
pour que la chaîne puisse entraîner à nouveau le moteur économique. D’autres
maillons faibles vont céder.
1° Crise du subprime : Résumé d’une étude
réalisée par le Wall Street Journal et
publiée les 12-14 octobre 2007 :
En 2006, 29% des prêts hypothécaires
étaient à haut rendement (c’est-à-dire à taux d’intérêt élevé). Entre 2004
et 2006, sur 40,3 millions de prêts octroyés, 10,3 millions l’ont été avec des
taux d’intérêt élevés. Un taux d’intérêt élevé est un taux supérieur d’au moins
3% à celui des bons du Trésor de la même durée.
Beaucoup de prêts à haut taux d’intérêt contractés en 2006 vont
« seulement » voir leur taux d’intérêt grimper très fort en 2008
(ils concernent un montant total de 600 milliards de dollars). En effet, pour
convaincre les clients de contracter un prêt hypothécaire à taux d’intérêt
élevé et variable, le taux des deux premières années est fixe et modéré, il
n’augmente fortement que la troisième année. Le
Wall Street Journal donne l’exemple
d’une gérante d’un magasin de photocopieuses qui a acheté une maison à
Las Vegas pour 460 000 dollars en 2006. En 2006-2007, elle doit payer des
mensualités de 3 700 dollars à un taux de 8,2% mais, en 2008, les
mensualités s’élèveront à 8 000 dollars à
un taux de 14%. Entre-temps, avec la crise, sa maison ne vaut plus que 310 000
dollars (dans certaines régions des Etats-Unis, la valeur de l’immobilier a
diminué de plus de 30% en 2007 !!!). Elle a arrêté de rembourser et perdra
inexorablement la maison de ses rêves. L’étude du
Wall Street Journal montre que le
subprime market mortgage à haut taux ne concerne pas seulement les
familles américaines à bas revenus : il touche aussi la classe moyenne,
comme le montre l’exemple précédent.
Les
sociétés financières qui ont octroyé les prêts ont vendu leurs créances à de
grandes banques sous la forme de titres. Ces grandes banques les ont
achetés en masse et se retrouvent avec des paquets de titres qui ne valent plus
grand-chose.
En 2004, 63% des crédits
hypothécaires ont été achetés par les banquiers de Wall Street qui, pour
financer cette acquisition, ont émis et vendus des billets de trésorerie
(«
commercial papers »
(3))
à des « investisseurs » en bourse.
En 2006, ce sont 73% des nouveaux crédits hypothécaires à haut taux qui
ont été achetés par Wall Street.
Les organismes de crédits hypothécaires
(comme les banques)
ont prêté à long
terme (crédit hypothécaire)
en
empruntant à court terme (soit à des déposants, soit sur le marché
interbancaire dans un contexte de taux d’intérêt historiquement bas, soit en
vendant leurs créances hypothécaires à des grandes banques ainsi qu’à des
hedge funds).
Le « problème », c’est qu’ils ont prêté à long terme à un
secteur de la population qui éprouve de grosses difficultés à rembourser
dans un contexte de surproduction de logements qui a entraîné une forte
dépréciation de leur bien immobilier (qui sert de garantie à l’emprunt).
Quand le nombre de défauts de paiement a
augmenté, ces organismes financiers ont commencé à éprouver des difficultés à
rembourser les emprunts à court terme qu’ils avaient contractés auprès des
autres banques. Ces dernières, pour se protéger, ont refusé de leur
octroyer de nouveaux prêts ou bien ont exigé des taux beaucoup plus élevés. Aux
Etats-Unis, 84 sociétés de crédits hypothécaires ont fait faillite ou cessé au
moins partiellement leur activité depuis le début de l’année jusqu’au 17 août
2007, contre seulement 17 sur toute l’année 2006. En Allemagne, la banque IKB
et l’Institut public
SachsenLB, qui
avaient investi dans le marché hypothécaire des Etats-Unis, ont été
immédiatement affectés et n’ont été sauvés que d’extrême justesse.
(4)
Mais la chaîne
ne s’arrête pas là :
les banques
qui avaient acheté les créances hypothécaires ont procédé à ces achats
largement hors bilan en créant des sociétés spécifiques appelées en anglais
Structured Investment Vehicles (SIV)
(5).
Ces SIV finançaient l’achat des créances hypothécaires en vendant des
commercial papers à d’autres
investisseurs. Leur bénéfice provenant de la différence entre la rémunération
qu’ils payaient aux acheteurs de leurs
commercial
papers et celle qu’ils tiraient des crédits hypothécaires à haut rendement
transformés en titres (
CDO,
Collateralized Debt Obligations
(6)(voir plus loin).
À noter que
tout ce montage complexe de dettes et de
créances ne crée pas de richesse réelle (celle-ci en l’occurrence a lieu
dans l’industrie du bâtiment et chez ses fournisseurs), il s’agit
d’opérations purement financières largement
spéculatives. La crise dans ce montage bancal entraîne par contre la
destruction de richesses et de vies humaines (faillite d’entreprises de
construction, appauvrissement voire suicide de personnes ruinées, pertes
d’emplois et saisies de logements).
Quand la crise a éclaté en août 2007, les
investisseurs qui achetaient habituellement les commercial papers émis par les SIV n’en ont plus acheté car ils
ont eu le sentiment que la santé et la crédibilité des SIV s’étaient fortement
détériorées. En
conséquence, les SIV ont
manqué de liquidité pour acheter les crédits hypothécaires titrisés et la crise
s’est amplifiée. Les grandes banques qui avaient créé ces SIV ont dû
assumer les engagements de ceux-ci pour éviter qu’ils ne tombent en faillite.
Alors que jusque-là les opérations des SIV
ne faisaient pas partie de leur comptabilité (ce qui notamment leur
permettait de dissimuler les risques qu’elles prenaient),
des grandes banques des Etats-Unis et d’Europe ont dû reprendre dans
leur bilan les dettes des SIV. Parmi les principales concernées, on peut
citer Bank of America, Citigroup (le principal groupe bancaire mondial),
Wachovia, Morgan Stanley ou Merrill Lynch, ainsi que Deutsche Bank et UBS
(Union des Banques Suisses). Entre août et octobre 2007, les seules banques
états-uniennes ont assumé au moins 280 milliards de dollars de dettes provenant
des SIV
(7), ce qui a
plombé leur résultat. Plusieurs grandes banques comme Citigroup et Merrill
Lynch ont d’abord essayé de minimiser leur degré d’exposition au risque, mais
elles n’ont pas pu mentir longtemps tant leurs pertes étaient considérables. En
conséquence, leur PDG a été défenestré par le Conseil d’Administration, non
sans se voir octroyer préalablement un parachute doré. Le PDG de Merrill Lynch,
Stan O’Neal, a obtenu 160 millions de dollars comme dédommagement pour son
départ anticipé !!! Au contraire, Lloyd Blankfein, PDG de la banque
Goldman Sachs, a battu le record du plus gros bonus en 2007 : 68 millions
de dollars, pour récompenser un bénéfice record et le flair d’avoir acheté des
produits dérivés misant sur la crise du
subprime
(ce qui a selon certaines sources contribué à amplifier celle-ci). En tout
état de cause, ces montants scandaleux récompensent des comportements
anti-sociaux, voire criminels !
2° Endettement des
ménages et défauts de paiement :
Les procédures
de
saisie de logements des débiteurs en
défaut de paiement ont atteint le nombre de 180 000 en juillet aux
Etats-Unis,
soit deux fois plus qu’en
juillet 2006, et dépassent la barre du million depuis le début de l’année,
soit 60% de plus qu’il y a un an. Il devrait y avoir au
total 2 millions de procédures de saisie en 2007.
La moyenne d’endettement des ménages
américains atteint un taux extraordinairement élevé : 140% (c’est-à-dire
que les dettes des ménages représentent près d’une fois et demie leurs revenus
annuels). La dette hypothécaire des ménages représentait 98 % de leurs revenus
annuels en 2005 (contre 63% en 1995). C’est dire le poids énorme de l’achat de
logement dans la dette des ménages et par conséquent l’ampleur de la crise qui
a démarré en 2007. Elle se prolongera durant de longues années.
Peu de
commentateurs économiques mettent en rapport le
nombre croissant de défauts de paiement et le fait que les travailleurs
américains travaillent en moyenne plus longtemps par semaine pour gagner moins
d’argent. C’est le résultat de la flexibilisation/précarisation du marché
du travail dans le cadre de l’offensive patronale
(8).
Une partie importante des salariés nord-américains a vu son revenu réel
diminuer ces dernières années. L’augmentation des taux d’intérêt initiée depuis
juin 2004 par la Réserve fédérale a fini par rendre les remboursements du
crédit hypothécaire trop lourds par rapport à leurs revenus. D’ailleurs la
croissance des défauts de paiement ne se limite pas au secteur de l’immobilier,
elle concerne maintenant les crédits pour l’achat de voitures et les cartes de
crédit
(9) .
3° Deux poids,
deux mesures :
La crise d’août
2007 a pris une forme spectaculaire tant aux Etats-Unis qu’en Europe. «
Le vendredi 10 août, en Europe, aux Etats-Unis,
il s’est produit cette chose inouïe : des
banques sont devenues en 24 heures suffisamment méfiantes les unes à l’égard
des autres pour se refuser tout prêt, quel qu’il soit, contraignant les banques centrales à des interventions massives. En
4 jours, jusqu’au 14 août 2007, la BCE [Banque centrale européenne] a dû
fournir au marché près de 230 milliards d’euros de liquidités. »
(10=
La Réserve fédérale des Etats-Unis a également agi de la sorte. L’action
énergique des autorités monétaires des Etats-Unis et d’Europe a permis d’éviter
la multiplication des faillites. À partir du 13 décembre 2007, au cours d’une
action conjointe d’une ampleur jamais vue auparavant, la BCE, la Réserve
fédérale, la Banque d’Angleterre, la Banque du Canada et la Banque de Suisse
(soutenue par la Banque du Japon) ont de nouveau fourni pendant plusieurs jours
d’énormes liquidités au marché inter bancaire, signe que la crise est loin
d’être terminée.
À signaler la
différence abyssale entre la réaction
des autorités politiques et financières des Etats-Unis et des pays européens à
l’égard de la crise de liquidité commencée en août 2007 d’une part et celle qui
a été
imposée aux autorités
indonésiennes par le FMI soutenu par ces mêmes gouvernements au moment de
la
crise asiatique de 1997-1998.
Dans le premier cas, les autorités états-uniennes et européennes ont sauvé les
banques en mettant des liquidités à leur disposition tandis
qu’en Indonésie, le FMI avait exigé que des
dizaines de banques soient mises en faillite en refusant que la Banque
centrale indonésienne ou lui-même ne leur prête des liquidités. Cela avait
abouti à un désastre social et à une augmentation énorme de la dette publique
interne car les dettes des banques privées mises en faillite avaient été mises
à charge de l’Etat indonésien. Autre différence : face à la crise, depuis
août 2007, les autorités monétaires des Etats-Unis ont baissé les taux
d’intérêts (comme elles l’avaient fait entre 2001 et mai 2004) alors que le
FMI avait exigé du gouvernement indonésien
qu’il augmente les taux d’intérêt, ce qui avait aggravé considérablement la
crise
(11). Deux
poids, deux mesures.
4° Effet de
contagion internationale :
En septembre
2007, l’effet de contagion internationale de la crise aux Etats-Unis est devenu
encore plus évident lorsqu’une importante banque britannique, la Northern Rock,
spécialisée dans le prêt hypothécaire, s’est retrouvée subitement dans
l’incapacité de faire face à ses obligations.
Cette banque
empruntait à court terme sur le marché interbancaire et prêtait à long terme
sur le marché de l’immobilier. Or la
crise
de méfiance entre les banques a entraîné une augmentation subite du taux
d’intérêt interbancaire (le LIBOR,
London
interbank offered rate ). Cette situation a affecté directement la Northern
Bank qui a vu ses coûts d’emprunt augmenter de manière imprévue. La Banque
d’Angleterre a sauvé Northern Bank de la faillite en lui prêtant les liquidités
qui lui faisaient défaut. Mais ce n’est que partie remise, la Northern Bank est
aujourd’hui à vendre. Elle pourrait même être nationalisée.
5° La crise de
l’immobilier se conjugue à une crise de la dette privée :
La crise ne se
limite pas à l’immobilier, elle
concerne
directement le marché de la dette. Au cours des dernières années, la dette
privée des entreprises a augmenté de manière considérable.
De nouveaux produits financiers dérivés ont pris de l’ampleur, il
s’agit notamment des Credit Default Swaps (CDS). L’acheteur d’un CDS veut en
l’acquérant se protéger contre un risque de non - paiement d’une dette. Le
marché des CDS s’est fortement développé depuis 2002. Le volume des montants
concernés par les CDS a été
multiplié par 11 au cours des 5 dernières années
(12).
Le problème, c’est que
ces contrats
d’assurance sont vendus sans que s’exerce un contrôle de la part des autorités
publiques. L’existence de ces CDS a poussé les entreprises à prendre de
plus en plus de risques.
Se croyant protégés contre un défaut de paiement,
les prêteurs octroient des prêts sans avoir vérifié la capacité de l’emprunteur
à rembourser. Or si la situation économique internationale se détériore,
des centaines voire des milliers d’organismes emprunteurs risquent de devenir
subitement insolvables et les CDS risquent de n’être que des papiers sans
valeur car les assureurs seront incapables d’exécuter leurs engagements.
Les SIV dont
nous avons parlé plus haut se sont spécialisés dans la vente de CDO (
Collateralized debt obligations ) dont
beaucoup d’investisseurs cherchent à se débarrasser depuis août 2007. À la
mi-décembre 2007, des CDO étaient en défaut de paiement pour un montant de 45
milliards de dollars
(13).
Depuis août 2007, l’émission de nouveaux CDO a quasiment cessé tant la crise
est grave.
De son côté,
l’énorme marché des
commercial papers basé
sur les crédits hypothécaires et les ventes de voiture à crédit
(14)
qui représentait 1.200 milliards de dollars en août 2007 a littéralement
fondu : 30% de baisse entre le début de la crise et la mi-décembre
2007
(15). Dans la
mesure où ce marché représente encore 800 milliards de dollars, la poursuite de
sa chute ne pourra avoir que de graves répercussions sur les banques réduisant
de manière durable leurs sources de financement.
Enfin, en
2006-2007, de nombreuses entreprises se sont lancées dans des opérations de
rachat d’autres entreprises en les finançant par de l’endettement. C’est ce
qu’on appelle les
LBO (
Leveraged buy-out ) qu’on peut traduire
par
rachat d’entreprise financé par
l’endettement.
En
résumé, ces dernières années, un énorme château de cartes a été construit en
accumulant des dettes.
Ce château est en train de s’effondrer et les banques centrales des pays les
plus industrialisés essayent de colmater les brèches et de construire des
échafaudages pour éviter le pire. Il est possible qu’elles arrivent à limiter les
dégâts, mais ceux-ci seront de toute manière très importants.
6° Plusieurs bombes à retardement dont le mécanisme est enclenché :
Dans la
conclusion du chapitre 5 du livre
La
finance contre les peuples, La Bourse ou la Vie , écrit en 2003 et publié en
2004, je posais la question de savoir si la crise de 2001-2002 aux Etats-Unis
allait avoir des répercussions dans la durée : «
Vingt ans de
déréglementation et de décloisonnement des marchés à l’échelle mondiale ont
supprimé tous les garde-fous qui auraient pu limiter les effets en cascade
de crises du type de celles d’Enron et Cie. L’ensemble des entreprises
capitalistes de la Triade et des marchés émergents a évolué, certes avec des
spécificités, dans le même sens qu’aux Etats-Unis. Les institutions privées
bancaires et financières (ainsi que les assurances) de la planète sont en
mauvaise posture, elles ont adopté des pratiques de plus en plus aventureuses.
Les grands groupes industriels ont tous connu une financiarisation prononcée et
sont eux-mêmes très vulnérables. La succession de scandales a montré la vacuité
des affirmations des dirigeants des Etats-Unis et de leurs laudateurs aux
quatre coins de la planète.
Le mécanisme de plusieurs bombes à
retardement est en marche à l’échelle de toutes les économies de la planète.
Citons parmi ces bombes : le
surendettement des entreprises et des ménages, le marché des dérivés (qui,
selon l’expression du milliardaire Warren Buffett, sont des “armes financières
de destruction massive”, “financial weapons of mass destruction”), la bulle de la spéculation immobilière
(qui est la plus explosive aux Etats-Unis et en Grande Bretagne), la crise des sociétés d’assurance et celle
des fonds de pension… Il est temps de désamorcer ces bombes et de penser un
autre système tant aux Etats-Unis qu’ailleurs. Bien sûr, il ne faudra pas se
contenter de désamorcer les bombes et de rêver à un autre monde possible, il
faudra s’attaquer à la racine des problèmes en redistribuant la richesse sur
une base de justice sociale. »
(16)
7° De la crise 2000-2001 à celle de 2007-…
Avant l’éclatement de la bulle spéculative
informatique de 2000-2001 aux Etats-Unis et ailleurs dans le monde, les
économistes et les hommes politiques laudateurs des bienfaits du capitalisme
dans sa phase néolibérale (appuyés par une armada de journalistes spécialisés
dans la finance)
affirmaient
péremptoirement qu’aucune crise n’était en vue. Au contraire, selon eux, le
capitalisme aux Etats-Unis avait trouvé la formule de la croissance permanente
sans crise. Ils ont déchanté avec la récession qui a touché les Etats-Unis en
2001 et avec les baisses très importantes des cours boursiers.
Une fois que la croissance est revenue,
les mêmes ont prétendu que le capitalisme avait
trouvé la formule pour disperser les risques causés par une forte
émission de dettes en créant notamment les
CDS
(
Credit Default Swaps ). On ne
compte plus les articles et les déclarations rassurantes concernant la
dispersion des risques.
Pourtant les
organismes officiels comme la Banque des règlements internationaux (BRI), le
FMI, la Banque mondiale savaient très bien que l’on jouait avec le feu. Les
rapports de ces institutions publiés avant la crise du mois d’août
contiennent des scénarios qui n’excluent
pas la possibilité de crise (17),
mais le message dominant qu’ils faisaient passer était qu’effectivement, grâce
à la nouvelle ingénierie des titres de la dette, les risques avaient été
dispersés et les accidents majeurs exclus. C’est ainsi qu’en juin 2007, deux
mois avant l’éclatement de la crise, la BRI écrivait dans son rapport
annuel : «
Les épisodes de
turbulences ont pu traduire la nervosité latente d’intervenants redoutant une
sous-estimation des risques liée à une conjoncture favorable. Pour le proche
avenir, cependant, rares sont ceux qui s’inquiètent outre mesure d’une
dégradation soudaine et généralisée de la qualité des signatures »
(18).
La crise qui a démarré en août les rappelle
à l’ordre durement. Les critiques pleuvent sur des boucs émissaires. Selon
le
Financial Times , le sécrétaire
d’Etat au Trésor des E-U, Hank Paulson, a déclaré que «
la conduite de certains courtiers en crédit
hypothécaire était honteuse » et il
« a appelé à une
réglementation du secteur »
(19).
Du côté des journaux financiers, rares sont les économistes qui expriment comme
Wolfgang Münchau une critique de la politique du gouvernement de Washington et
de la Réserve fédérale. Il écrit :
« Je
crois que la croissance explosive des produits derivés dans le secteur de la
dette et des CDO entre 2004 et 2006 a été causé par la politique monétaire
globale menée entre 2002 et 2004 » (20) .
Il ajoute : «
Le canal par
lequel des taux d’intérêts réels négatifs peuvent se convertir en une bulle de
la dette restera ouvert » .
Du côté des grandes banques et autres
organismes financiers privés, c’est l’émoi, voire le branle-bas de combat,
au sein de certaines directions (comme Citigroup et Merrill Lynch), les
couteaux sont tirés. L’Institut de finance internationale (IIF selon son signe
en anglais), une association internationale qui regroupe 800 banques et autres
institutions financières (dont les plus grandes banques), s’est fendu le 11
octobre 2007 d’une longue lettre
(21),
destinée au FMI et aux principales banques centrales, qui diagnostique une
crise profonde et
demande aux autorités
bancaires publiques de mieux superviser le secteur financier privé
international.
Le très
néolibéral Commissaire européen du marché intérieur, Charlie McCreevy, ne mâche
pas ses mots : il dénonce
« les
prêts octroyés de manière irresponsable,
l’investissement aveugle, la mauvaise gestion des liquidités, les excès des agences de notation. (
…)Personne ne peut être fier des bassesses que cette crise de la dette a
révélées » (22).Cependant, selon le
Financial Times ,«
le commissaire européen, un des plus grands
défenseurs de la pensée du marché libre, va mettre en garde contre une volonté
de réglementer, affirmant que les règles qui imposent la transparence peuvent
avoir un effet pervers en répandant la panique et le hasard moral dans tout le
système » . (23)
Evidemment il ne faut pas s’attendre à ce que la Commission européenne ou le
gouvernement de Washington annonce des mesures fermes à l’égard des grandes
sociétés financières responsables de la crise
.
8° Les mesures
prises par Washington : la solution ?
Les mesures
prises par les autorités des Etats-Unis (notamment une baisse des taux
d’intérêt en septembre et en octobre 2007), si elles atténuent provisoirement
le choc de la crise, ne constituent pas une solution. D’une certaine manière,
la baisse des taux d’intérêt allège la
crise tout en la prolongeant car elle reporte les échéances. En effet, la
crise de l’immobilier a bel et bien démarré et ses répercussions se feront
sentir dans la durée. Pourquoi ? Voici plusieurs raisons présentées de manière
schématique :
-
1. Le
marché des prêts hypothécaires aux
Etats-Unis représente 10.000 milliards de dollars (soit plus de 72% du
produit intérieur brut)
(24).
Le marché du
subprime représente 15 à
20 % de ce marché. En conséquence, la crise du
subprime et d’autres segments du marché hypothécaire ne pourra
avoir que de très lourdes répercussions.
-
2. Il
y a une
véritable surproduction de
logements aux Etats-Unis par rapport à la demande.
-
3.
Beaucoup de chantiers sont en cours de
réalisation. Dans les mois et les années qui viennent, des centaines de
milliers de nouveaux logements vont arriver sur le marché car leur construction
a déjà été entamée. Pour une entreprise de construction, il est très difficile
de laisser en plan un chantier entamé. Bref, ces constructions nouvelles vont
encore augmenter l’offre sur un marché déprimé. Une
chute de production dans la construction aura des conséquences durables
sur le reste de l’économie : licenciements, baisse de commande aux
différents fournisseurs de matériaux de construction.
-
4.
Pendant des années, une partie de la propension des ménages à consommer était
soutenue par l’« effet richesse ». En effet, la valeur du patrimoine
des ménages propriétaires de logements et d’actions en bourse a augmenté grâce
à la montée très importante des prix de l’immobilier et à la remontée des cours
boursiers (après la débâcle de 2001). L’effet inverse est en marche :
la valeur du patrimoine immobilier est en
forte chute et les marchés boursiers vont mal.
Les ménages risquent de réagir en diminuant leur consommation, ce qui
amplifiera la crise.
-
5. Les
grandes banques, les fonds privés de
pension, les assurances, les hedge funds ont
dans leurs comptes une quantité très élevée de créances douteuses. Depuis
le mois d’août 2007, des institutions comme Citigroup, Merrill Lynch, UBS,
Morgan Stanley, HSBC ont cherché constamment à minimiser les pertes qu’elles
déclaraient mais elles ont dû à plusieurs reprises annoncer de nouvelles
pertes, ce qui a provoqué une baisse de leurs actions en bourse et l’éjection
de nombres de leurs gestionnaires. À coup sûr, d’autres institutions seront
touchées. Il n’est pas exclu (soyons prudent) que les institutions financières
entrent dans une situation proche de celle qu’ont connue les banques japonaises
quand la bulle immobilière a explosé au début des années 1990. Il leur a fallu
plus de quinze ans pour assainir leur bilan.
-
6.
Certes la baisse continue du dollar
favorise les exportations des Etats-Unis et permet au gouvernement de
rembourser l’énorme dette extérieure avec des dollars dévalués. Mais cette
baisse n’a pas que des avantages.
Le
dollar déprécié rend les achats de bons du Trésor et les investissements en
Bourse beaucoup moins attractifs pour les étrangers qui placent en grande
quantité leurs capitaux aux Etats-Unis. Moins de capitaux risquent d’y entrer
(alors qu’ils en ont besoin pour combler leur déficit) et les sorties de
capitaux sont susceptibles d’augmenter.
Le
gouvernement de Washington et la direction
de la banque centrale sont confrontés à un
véritable dilemme :
o
S’ils
continuent à baisser les taux d’intérêt, le résultat est contradictoire : ils réduisent le
risque immédiat de faillites et atténuent l’ampleur d’une chute de la
consommation, mais ils rendent les placements aux Etats-Unis beaucoup moins
attractifs et ils diminuent la pression en faveur de l’assainissement de la
comptabilité des entreprises et des ménages.
o
Si,
au contraire, ils augmentent les taux d’intérêt, le résultat est inverse : les
placements aux Etats-Unis voient leur attrait augmenter mais la consommation
des ménages chute et les difficultés de trésorerie des entreprises augmentent.
-
7. Les
banques et d’autres institutions
financières privées en manque de liquidités vendent des paquets d’action (y
compris les leurs) en Bourse, ce qui provoque une forte baisse de la
capitalisation des Bourses qui touche en particulier la cotation boursière du
secteur financier. Vu l’ampleur des pertes que les institutions financières
doivent financer et le tarissement de leurs sources habituelles de financement
(notamment les
commercial papers ),
il est possible que la baisse boursière se poursuive.
Cette crise
montre l’échec fracassant du modèle
capitaliste néolibéral. Les dirigeants des institutions financières privées
sont directement responsables de la crise actuelle. Il n’y a aucun doute
là-dessus, la presse financière le reconnaît
(25).
Les gouvernements des principaux pays industrialisés, les dirigeants des
principales banques centrales, les dirigeants de la BRI, du FMI et de la Banque
mondiale sont directement complices. Plusieurs segments du marché de la dette
constituent des constructions qui sont en train de s’effondrer. Les
responsables de la crise et leurs complices vont une nouvelle fois essayer de
faire payer le coût de l’assainissement et du sauvetage au peuple par le biais
de la mobilisation des fonds publics provenant principalement des impôt qu’il
paie. Au sein du peuple, ceux dont l’épargne et la retraite future dépendent
des investissements en Bourse, de l’achat de CDO et d’autres produits
financiers devront aussi se serrer la ceinture. Tant que les grands argentiers
de ce monde seront aux manettes de cette mondialisation néolibérale, ce sont
les peuples qui paieront pour sortir de la crise. Les solutions sont donc à
chercher ailleurs…