L'EVASION FISCALE COUTE TRES CHER AUX ETATS
LA
CROIX 27 Février 2008
Le
scandale des évasions fiscales, apparu en Allemagne il y a quinze jours et qui
s'est depuis répandu à toute l'Europe, révèle l'ambiguïté de circuits
financiers concernant des activités licites et illicites
La
chancelière Angela Merkel devait demander mercredi 27 février au prince
Albert de Monaco, en visite à Berlin, de coopérer dans la lutte contre la
fraude fiscale, alors que s'étend l'enquête déclenchée contre le paradis fiscal
du Liechtenstein. Depuis mardi, les investigations ont pris une
dimension internationale, touchant
désormais les
États-Unis, la
France,
l'Italie, l'Espagne, la
Suède
et
l'Australie.
Ces
pays ont reçu gratuitement du gouvernement allemand les informations que
celui-ci aurait achetées plus de 4 millions d'euros auprès de Heinrich Kieber,
un ancien employé de la banque LGT du Liechtenstein, qui les avait volées.
Le
procureur de Bochum, qui chapeaute l'enquête allemande, a indiqué que les
services fiscaux avaient déjà pris dans leurs filets
plus de 160 contribuables allemands.
27,8 millions d'euros ont été
récupérés
auprès de 91 fraudeurs qui ont reconnu les faits et de 72 personnes qui se sont
elles-mêmes dénoncées.
Italie, France et Royaume-Uni également concernés :
Washington
indique que «
le service des impôts
Américain a lancé une enquête impliquant plus de 100 contribuables américains, pour s'assurer que les revenus sont
correctement déclarés et les impôts payés ». Et le vice-ministre italien de
l'économie révèle qu'il y a un « nombre considérable » d'Italiens sur sa liste.
Le
ministre du budget Éric Woerth a annoncé que les services fiscaux français
disposaient « depuis le début de l'année » d'une «liste de
quelques centaines de noms » de personnes concernées par cette
affaire.
Le
Royaume-Uni, affirme le quotidien
The Financial Times, aurait acquis des
informations sur une centaine de Britanniques, directement auprès de
l'informateur, pour 133 000 euros. Au Liechtenstein, le parquet de Vaduz a
annoncé mercredi l'ouverture d'une enquête préliminaire « contre Heinrich
Kieber et auteurs inconnus », sous le soupçon de « divulgation de secrets
d'entreprise au profit de l'étranger ».
Particuliers et entreprises, entre évasion fiscale et
fraude :
Il
n'est pas légalement répréhensible de placer son argent au Liechtenstein ou
ailleurs, du moment que cet argent a été gagné légalement et que l'on déclare à
son administration nationale cet argent placé hors des frontières ainsi que les
revenus qu'il engendre. L'évasion fiscale consiste donc à
minorer son imposition en jouant sur une panoplie d'instruments, a
priori licites.
« La mondialisation
est une épreuve pour l'économie sociale de marché », a souligné Angela
Merkel, appelant à un débat sur l'économie et l'éthique en Allemagne.
« Agir à l'échelle mondiale et en même temps être loyal vis-à-vis de son
propre pays sont les devoirs auxquels nous faisons face. » La chancelière a
rappelé la
responsabilité morale de
chaque individu à l'égard de la communauté dans l'économie sociale de
marché.
La
globalisation des marchés financiers a rapproché les frontières, développé les
moyens d'informations sur les législations fiscales, poussé à la mise en
concurrence des différentes places financières. Celles-ci se livrent donc à une
surenchère d'offres de défiscalisation pour attirer les capitaux avec un statut
favorable pour les non – domiciliés ou les entreprises, zones franches exemptes
de taxes.
La fraude fiscale, une volonté de tromper le fisc :
Les
multinationales sont les premières à
jouer avec cette concurrence, choisissant de
régler leurs impôts au gré de filiales établies dans des pays à la
fiscalité favorable. Les particuliers les plus fortunés peuvent, eux,
trouver conseil auprès de fiscalistes ou dans les filiales de leurs
établissements financiers installées dans les paradis fiscaux.
La
fraude fiscale peut être vue comme le versant illégal de l'évasion fiscale, une
volonté de
tromper le fisc par la
falsification de documents ou une mauvaise déclaration. Face à ce problème,
après quatorze ans de négociations, les pays de
l'Union européenne ont instauré en 2005 un échange d'informations
entre administrations sur les revenus de l'épargne des non-résidents.
Mais
les
États de l'UE qui pratiquent le
secret bancaire (Luxembourg, Belgique et Autriche) ont
obtenu de ne pas participer à cet échange d'informations.
Les paradis fiscaux supposent le secret bancaire :
«
Les îles des Caraïbes ont abrité les fortunes des grandes familles
américaines, puis le Liechtenstein ou la Suisse, celles de leurs homologues
italiennes, françaises et anglaises », note Jacques de Saint-Victor, auteur
de Mafias, l'industrie de la peur. Une soixantaine de paradis fiscaux sont
recensés aujourd'hui par le Fonds monétaire international (FMI), soit trois
fois plus que dans les années 1970.
«
Un paradis fiscal et judiciaire,
les deux étant liés selon nous, nécessite le secret bancaire »,
explique Jacques Terray, de l'ONG Transparency France. «
Si l'opacité n'est pas garantie, s'il
n'existe pas l'obligation légale faite aux employés de la banque de ne pas
révéler les informations confidentielles sur les clients, il perd tout intérêt.
Un paradis fiscal doit aussi offrir des impôts très bas, ainsi qu'une grande
facilité de création de sociétés et d'ouverture de comptes bancaires. Il lui
faut enfin garantir une grande stabilité politique. »
Correspondant
à cette définition,
Liechtenstein,
Andorre et Monaco sont
épinglés par
l'OCDE, qui les accuse de refuser « de coopérer dans les échanges
bilatéraux d'informations fiscales ». S'abritant derrière le secret bancaire,
ces principautés ne facilitent pas les enquêtes des juges étrangers. Or, les
circuits financiers utilisés par les entreprises ou les particuliers sont les
mêmes que ceux empruntés par des politiques corrompus, des terroristes ou des
mafieux. « Les mêmes montages juridiques (société écran, trust ou fondation)
sont employés », estime Jacques Terray.
Un manque à gagner important pour les États
L'équivalent
de
7 300 milliards d'euros d'actifs
serait domicilié dans
les paradis
fiscaux, ce qui représente 3 % du PIB mondial. Y est également abrité
l'argent issu d'activités illégales, estimé à 665 milliards d'euros, dans le
monde. Selon l'ONG Tax Justice Network,
3
% de ce montant viendrait de la corruption, 25 à 30 % de la criminalité
organisée, et le reste de la fraude fiscale.
La
plus grande partie des sommes n'est pas déclarée et n'est donc pas imposée dans
le pays de résidence de leurs propriétaires. Cela constitue un
manque à gagner pour les caisses des États,
lesquels peuvent alors être tentés d'augmenter les impôts de ceux qui ne
peuvent échapper au paiement.
Selon
Tax Justice Network, le revenu annuel mondial de fortunes non déclarées
atteindrait 570 milliards d'euros. La taxation de cette somme à un taux modéré
de 30 % générerait, selon elle, 170 milliards d'euros par an, soit l'argent
manquant pour financer les « Objectifs du millénaire » de l'ONU et réduire de
moitié la pauvreté dans le monde.
Pierre COCHEZ et Aude CARASCO
une infographie ici : http://www.la-croix.com/documents/doc.jsp?docId=2330270&rubId=1306
Sommaire