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L'AFRIQUE ET LA GUERRE : COMMENT RESISTER A
L'AFRO-PESSIMISME ?
Jean Flouriot (1)
Alors que le Kenya semble lancé dans une
véritable épuration ethnique et que le chef de l’État tchadien est à nouveau
menacé, l'Afrique apparaît toujours comme un continent ravagé par les guerres
civiles ou étrangères. Les conflits armés sont nombreux, conflits le plus
souvent internes mais impliquant les voisins de façon plus ou moins explicite.
1° MAGHREB :
Au Maghreb,
l'
Algérie est touchée par plusieurs
conflits. La guerre civile a baissé d'intensité, mais n'a pas cessé. Des
groupes islamistes, ou réputés tels, sévissent principalement dans l'Ouest du
pays mais aussi dans l'environnement rural d'Alger. Ils infligent de temps à
autre de sévères coups à l'armée et continuent leurs assassinats sauvages de
civils. La
Kabylie est en rébellion
ouverte vis-à-vis du pouvoir central : elle exige la reconnaissance de son
particularisme culturel, mais exprime surtout la désespérance de ses jeunes
générations devant le non - développement.
Au
Sahara, l'Algérie soutient le Front
Polisario qui revendique l'indépendance du Sahara occidental, conquis par le
Maroc au terme d'une "marche verte", il y a trente ans. Le Maroc est
maintenant solidement installé et les efforts de l'ONU pour mettre fin au
conflit se heurtent à des manœuvres dilatoires. Le
Maroc ne permettra jamais à l'Algérie d'atteindre l'Atlantique par
sahraouis interposés ; c'est vital pour lui.
La
Tunisie et la Libye ne connaissent pas
de conflit ouvert mais vivent sous des régimes "forts" ne tolérant
aucune opposition politique. Les interventions extérieures de la Libye sont
moins voyantes mais elle est toujours considérée comme menaçante, parfois même
loin de ses frontières.
L'Égypte est
agitée par l'islamisme et les groupes chrétiens coptes (6 millions de personnes
?) font l'objet d'une persécution larvée connaissant quelques épisodes
sanglants.
2° LES ETATS DE LA BORDURE
MERIDIONALE DU SAHARA :
Ils sont sporadiquement agités par des oppositions armées
à coloration ethnique :
-
Le
Sénégal et la
Mauritanie se sont heurtés à propos du contrôle de la vallée du
fleuve (vingt ans après les expulsés commencent à revenir en Mauritanie ;
-
Le Mali et
le Niger ont maille à partir avec leurs populations touaregs.
-
Le
Sénégal doit toujours faire face à
l'irrédentisme de la Casamance : des groupes armés sillonnent la brousse malgré
plusieurs tentatives d'accord avec les chefs "historiques" de la
rébellion.
-
L’assassinat
de quatre Français en
Mauritanie
montre le peu de contrôle des États sur les espaces sahariens. On demande même
à la coopération militaire française d’y recréer les compagnies sahariennes
qui, au temps colonial, y pourchassaient les groupes armés de pillards…
3° AFRIQUE
OCCIDENTALE :
La paix civile
est revenue en
Sierra Leone grâce à
un effort militaire, administratif et financier britannique appuyant une
opération de l'ONU. Le
Liberia a
retrouvé la paix, mais l’insécurité reste grande et déborde sur les pays
voisins : la frontière avec la
Guinée
(où la fin de Lansana Conté s’accompagne de soubresauts) a été le théâtre de
violents combats et l'Ouest de la
Côte
d'Ivoire en a fait les frais.
Mais c'est la
situation
nigériane qui apporte les
plus grandes inquiétudes. La
mise en
place de la charia , la loi
islamique, dans les États du Nord s'accompagne de grandes violences entre
populations autochtones et migrants venus du sud du pays et le plus souvent
chrétiens. L'opposition entre les cultures islamo - sahéliennes du Nord et les
peuples forestiers du Golfe de Guinée avait valu au Nigeria la terrible guerre
du Biafra, il y a plus de trente ans, lorsque les Ibos avaient tenté de quitter
la Fédération. Au XIXe siècle, la colonisation avait arrêté le mouvement de
conquête des émirats musulmans peuls vers l'Est et le Sud. Reprend-il
aujourd'hui ? Le Nigeria, fort de plus de 100 millions d'habitants, riche de
son pétrole et d'une industrie naissante, est le stabilisateur de l'Afrique de
l'Ouest ; il fournit l'essentiel des troupes de l'Ecomog, la force de paix
ouest-africaine. Mais son gouvernement fédéral n'arrive pas à dominer
l'islamisation des états du Nord, tenue pourtant pour illégale, ni à réduire la
corruption qui détourne les revenus du
pétrole vers la constitution de grandes fortunes privées. Dans la zone
pétrolière, les populations ne récoltent pratiquement rien des revenus perçus
par l'État sur les exploitants pétroliers. Des mouvements sporadiques de
révolte amènent de plus en plus fréquemment l'occupation d'installations
pétrolières. La production pétrolière a baissé de 25% à cause de ces
mouvements.
La
Côte d'Ivoire est coupée en deux.
L'avenir reste très incertain : les populations du Sud craignent
l'expansionnisme musulman et Gbagbo joue de cette peur pour s'accrocher au
pouvoir. La fragilité de la situation ivoirienne retentit sur ses voisins
francophones qui en dépendent économiquement.
4° EN AFRIQUE
CENTRALE :
Le
Cameroun fait figure de
havre de paix malgré des tensions internes
très fortes et un conflit latent avec le Nigeria pour le contrôle de la péninsule
de Bakassi, à la frontière maritime des deux pays ; mais il y a aussi des
problèmes sur la frontière terrestre, au Nord.
Le
Tchad connaît plusieurs conflits
internes : le pouvoir est exercé à N'Djamena par des hommes du désert,
musulmans, très mal supportés par les Noirs animistes et chrétiens du Sud, et
ce d'autant plus que la mise en exploitation de gisements pétroliers dans le
Sud a surtout rapporté au gouvernement. Les organismes internationaux ont
imposé un partage des revenus dont on a vu, à l'usage, qu'il n’est pas
respecté. Le pouvoir a écrasé toute velléité de rébellion au Sud, mais doit
faire face à divers mouvements armés au Nord et sur la frontière du Soudan. Des
combats très violents ont eu lieu, il y a peu. Après la Libye, c’est le Soudan
qui n'est jamais loin des opposants, quels qu'ils soient.
La
Centrafrique continue à s'épuiser dans des
conflits internes plus ou moins sanglants. Ce petit pays ne manque pourtant
pas de ressources agricoles, forestières et minières (et bientôt, sans doute,
pétrolières …) mais l'incurie de ses dirigeants est caricaturale. Aujourd'hui,
c'est un militaire qui a pris le pouvoir : il va nourrir les siens jusqu'à ce
que l'exaspération des populations pressurées lui trouve un opposant… Au moins,
son arrivée au pouvoir a entraîné le départ des Libyens qui assuraient la
sécurité de son prédécesseur
Le
Gabon et le Congo (Brazzaville) sont
riches de pétrole et pauvres de population.
Si le Gabon est calme (mais en état de non-développement et peut-être à la
veille d'un affrontement avec la Guinée - Équatoriale pour le contrôle de
champs pétrolifères), le Congo a connu plusieurs épisodes de guerre civile au
cours des dix dernières années. Évincé du pouvoir par les processus électoraux,
Sassou Nguesso y est revenu par la force, mais ne réussit pas à pacifier le
pays : une rébellion violente sévit toujours dans la région du Pool, aux portes
de la capitale et ici aussi,
malgré les
revenus du pétrole, le non - développement est flagrant.
La
Guinée équatoriale, ancienne colonie
espagnole, nage dans le pétrole et le gaz et pourrait devenir le deuxième
producteur africain après le Nigeria et l'Angola d'ici très peu de temps. Ce
sera pour assouvir les phantasmes urbanistiques son président - dictateur plutôt que pour sortir sa population du
sous-développement.
La
République
Démocratique du Congo (ex-Zaïre) est le
grand malade de l'Afrique centrale. Ce très vaste pays (2,5
millions km2), est peuplé d'environ 50 millions d'habitants. C'est
potentiellement le plus grand pays francophone du monde.
Ses richesses naturelles sont considérables : forêt, plantations,
mines. Ruiné par les prédations de Mobutu, le Congo est devenu la
proie de ses voisins : à l'Est, Ouganda
et Rwanda se sont comportés en envahisseurs, contrôlant directement pendant
plusieurs années un bon tiers du pays. Au Sud et à l'Ouest, en échange de leur
soutien à Kinshasa contre ces envahisseurs, Zimbabwé, Namibie et Angola se sont
emparés de la production de diamants et de minéraux rares. L'assassinat de
Laurent Kabila et la venue au pouvoir de son fils, conjugués avec des pressions
internationales, ont entraîné les retraits de l'armée rwandaise et des
occupants ougandais mais ceux-ci ont laissé derrière eux des
"mouvements" hostiles à Kinshasa dont le plus connu est celui de
Jean-Pierre Bemba qui tient le Nord-Ouest du pays. Après une transition
cahotique, le clan Kabila s’est installé au pouvoir « légalement ». Ce n'est
plus la guerre, bien que des violences ethniques perdurent dans la région de
l'Ituri, à la frontière avec l'Ouganda et au Nord-Kivu où sévissent les
derniers génocidaires rwandais mais aussi des groupes tutsis soutenus par le
Rwanda. L'ONU entretient une mission (MONUC) d'interposition aux trop faibles
moyens pour un si grand pays.
L'Angola sort d'un quart de siècle d'une guerre civile particulièrement cruelle.
Tout est à reconstruire. Le pays est
riche : pétrole, diamants, potentiel agricole. La population est exsangue
et les cercles du pouvoir ne se préoccupent guère de reconstruction. Sa
compétence militaire amène l'Angola à intervenir à l'extérieur de ses
frontières : on a vu son rôle en RD Congo, mais il est aussi allé à Brazzaville
et Gbagbo lui a fait appel lorsque ses forces se sont débandées devant les
rebelles.
5° AFRIQUE ORIENTALE :
Le
Soudan établit
un lien géographique entre l'Afrique du Nord musulmane et l'Afrique orientale.
Ce pays n'a
pratiquement jamais connu la
paix depuis son indépendance à la fin des années cinquante. La guerre entre
le Nord musulman, et maintenant islamique (la
charia est la loi nationale), et le Sud animiste et Chrétien ne
s'est arrêtée qu'entre 1978 et 1983, lorsque le Sud a connu un semblant
d'autonomie. Cette guerre s'est doublée de conflits internes entre les groupes
du Sud. La
découverte de pétrole dans
les provinces du Sud a attisé le conflit. Après le 11 septembre, le Soudan
a été assimilé à "l'axe du mal" et a fait quelques efforts pour
complaire aux Américains : des accords de paix ont été finalement conclus au
Kenya avec les représentants du Sud, mais sur le terrain la situation reste
difficile. Et comme s’il fallait absolument à ce pouvoir un abcès de fixation,
s’est ouvert le conflit du Darfour.
L'Éthiopie et l'Érythrée se sont
livrées à une
guerre très meurtrière
et l'antagonisme reste très fort entre les deux pays pour des raisons
culturelles et géopolitiques. L'Éthiopie est un pays refuge, continental, sans
accès à la mer. L'Érythrée en constitue le débouché naturel sur la Mer Rouge.
L'Érythrée est musulmane alors que le pouvoir est détenu à Addis-Abbeba par des
chrétiens depuis toujours en lutte contre l'Islam.
Djibouti a connu des périodes de
troubles armés ; aujourd'hui ce petit pays est calme. La France y entretient
une présence militaire importante désormais battue en brèche par les Américains
qui s'installent en force en raison de la guerre irakienne.
La
Somalie est le terrain de guerres
tribales acharnées (et le conflit érythréo-éthiopien s’y est exporté) et serait
un refuge pour certains islamistes chassés d'Afghanistan. La Somalie n'existe
plus en tant qu'État. La communauté internationale reste marquée par l'échec
sanglant de son intervention précédente et se contente d'observer la situation
pour en contenir les débordements éventuels sur les pays voisins. Le doute persiste
quant à une implantation permanente de bases terroristes.
Toute la
côte africaine de l'Océan Indien est sous
influence islamique. Les relations commerciales entre la péninsule arabique
et cette côte sont très anciennes et relayées par les moyens de transport
modernes : les aéroports de Dubaï, Qatar et Doha sont les points de départ de
trafics en tout genre vers l'Afrique orientale. Les communautés musulmanes
bouillonnent et il n'est pas étonnant que Nairobi ait été le théâtre de l'un
des plus violents attentats anti-américains de ces dernières années.
Les antagonismes
kenyans restaient jusqu’à présent peu visibles. Ils viennent d’éclater au grand
jour et l’attitude de Kibaki, niant l’existence d’une crise, présage une
radicalisation du conflit.
L'
Ouganda, considéré comme l'un des
meilleurs élèves des organismes internationaux de financement s’est remis
lentement d'une très longue période de troubles. Il ne connaît pas vraiment la
paix : une rébellion violente et cruelle sévit dans le Nord du pays. Les
relations sont très fraîches avec le Rwanda. Il y a une rivalité de personnes
entre Museveni et Kagamé. Le Rwandais Kagamé a conquis le Rwanda à partir de
l'Ouganda en 1994, après avoir été très proche de Museveni dans sa propre
conquête du pouvoir. Ils se sont partagés la conquête du Congo mais s'y sont
également violemment heurtés à plusieurs reprises et les soldats de Museveni
n'ont pas fait bonne figure face à ceux de Kagamé.
Au
Burundi, la guerre a cessé et des
accords entre le pouvoir tutsi et certains groupes rebelles ont été conclus.
Mais la situation est très instable.
6° LE RESTE DE
L'AFRIQUE ORIENTALE ET AUSTRALE (
Tanzanie, Zambie,
Botswana, Malawi, Swaziland, Lesotho, Mozambique, Namibie et Afrique du Sud)
connaît une certaine paix, traversée de temps à autre par des violences
internes. Le
Zimbabwe s'effondre sous la
conduite de Mugabe. Accroché au pouvoir, celui-ci précipite son pays dans
la ruine par une pseudo - réforme agraire qui a chassé les fermiers blancs de
leurs terres pour les donner d'abord à ses proches et à leurs amis et ensuite
aux "anciens combattants" de l'indépendance. Le résultat le plus
visible est que ce pays, grâce auquel l'Afrique australe ne connaissait pas la
famine, est aujourd'hui dans une situation désespérée : plus de la moitié de sa
population manque de l'approvisionnement le plus élémentaire.
Enfin, pour
terminer ce tour des "points chauds", il faut rappeler que
l'Afrique au Sud du Sahara est ravagée par
le Sida. On y compte déjà plus de 16 millions de victimes et 25 millions de
personnes séropositives.
L'Afrique
australe est particulièrement touchée. La maladie frappe principalement les
jeunes actifs, déséquilibrant les pyramides des âges et faisant des millions
d'orphelins. Et puis il y a aussi les catastrophes naturelles ou technologiques
(sécheresses, séismes, éruptions volcaniques, naufrages …) dont les
conséquences sont aggravées par l'incurie des gouvernants.
L’AFRIQUE NE CHANGERA PAS SANS RUPTURE
CULTURELLE ET MORALE. DES INITIATIVES LOCALES PEUVENT CONTRIBUER A L’EVEIL DE
LA CONSCIENCE DU BIEN COMMUN.
L'AFRIQUE n'a pas le monopole des guerres
et de la pauvreté : l'Amérique latine ne se porte pas non plus très bien et
une revue de détail asiatique fait apparaître aussi bien des points chauds. La
paix et la prospérité sont finalement des denrées rares sur la planète.
Bon nombre de dirigeants politiques
africains sont arrivés au pouvoir par la force et leur mode de
gouvernement s'apparente plus à la
prédation qu'à la promotion du bien commun. Mais cette situation a de
profondes racines culturelles qui font de leurs peuples des partisans objectifs
de ce mode de gouvernement. Toute personne qui parvient au pouvoir est
immédiatement sollicitée pour en faire retomber les avantages sur le maximum de
ses "frères". Et ceux qui sont aujourd'hui rejetés espèrent bien
prendre leur revanche un jour.
Sortir du tribalisme
L'exaspération qui résulte de la situation
d'exclusion infligée ainsi de façon quasi systématique à toute une partie
de la population d'un pays explique bien des violences et des révoltes. On peut
comprendre aussi pourquoi l'alternance politique est si difficile :
l'homme au pouvoir est poussé à se
maintenir par tous ceux qui profitent de sa présence. Mais on comprend
aussi pourquoi les changements politiques sont si souvent "décevants"
: il y a simplement changement de profiteurs. Dans un tel contexte, une
alternance politique paisible est déjà un grand pas en avant : on a pu
l'observer ces dernières années au Bénin, au Sénégal, au Ghana, au Mali, en
Zambie…
Il faudra longtemps pour que le vote et le
gouvernement deviennent réellement politiques. Certains pensent que c'est
même impossible et montrent à l'appui de leur raisonnement les heurts et
malheurs des sociétés européennes toujours fortement marquées par les
solidarités claniques : Balkans, Corse, Pays Basque…
Les mentalités changent pourtant et il
existe de petits noyaux sociaux, discrets, où l'on envisage autrement
l'exercice du pouvoir. C'est le cas dans le monde des entreprises où se
développent peu à peu des pratiques de bonne gestion. C'est le cas dans les
Églises où les responsabilités doivent être assumées dans un esprit de service.
Mais c'est encore trop peu de monde pour que la société en soit marquée. Le
changement apparaîtra lorsque ces groupes seront devenus assez nombreux pour
peser efficacement sur la gestion de la chose publique, peut-être d'abord à un
échelon local.
Les
changements de mentalité sont longs à
réaliser, d'autant plus en Afrique où la tradition n'apporte pas beaucoup
de moyens pour faire face au monde moderne. La tradition est essentiellement
rurale et villageoise alors que la population urbaine est de plus en plus
nombreuse et que le cadre économique et politique est celui de pays parfois très
vastes, peuplés de millions d'habitants et, d'une façon ou d'une autre,
participant à la mondialisation.
L’obstacle de la
tradition :
Il ne faut pas idéaliser la tradition :
le pouvoir des anciens, la sorcellerie, la soumission aux impératifs du groupe
sont de terribles entraves à l'épanouissement personnel et au développement.
Lorsque, en 1970, Mobutu, affronté aux vrais problèmes du développement après
avoir ramené la paix au Congo, a voulu développer une idéologie de
"l'authenticité", fondée (en théorie …) sur la "sagesse"
traditionnelle, la réponse est venue immédiatement du cardinal Malula,
archevêque de Kinshasa : les modes de pensée et de gouvernement traditionnels
sont à la racine du sous-développement et se sont révélés totalement inefficaces
face à la colonisation. Le développement est à construire et ce n'est pas le
passé qui en apporte les moyens.
Divers
observateurs des sociétés africaines, impressionnés par le poids des
solidarités ethniques
ont envisagé une
"démocratie ethnique" où les groupes sont les acteurs du pouvoir.
C'est en fait le mode de fonctionnement actuel de la plupart des États : la
composition du gouvernement reflète une recherche d'équilibre entre les groupes
et les régions et assure une certaine redistribution des avantages du pouvoir.
Le gouvernement actuel de la Côte d'Ivoire en est un exemple retentissant. Quel
sens du bien commun attendre de ministres chargés de défendre, et si possible
d'étendre, la part de pouvoir reconnue au groupe qu'ils représentent ? La situation,
si elle permet une vie quotidienne pacifique, est meilleure que la guerre mais
quant à envisager le développement...
Bernard Lugan,
grand connaisseur et grand admirateur des monarchies tutsies d'Afrique
centrale, propose plus radicalement d'accepter la domination d'une partie de la
société par une autre, jugée apte à gouverner (par qui, sinon par elle-même…).
C'est aujourd'hui, sous étiquette républicaine, la situation du Rwanda et du
Burundi. Le Burundi sort difficilement de sa guerre civile et la plus grande
partie de la population rwandaise est marginalisée, maintenue dans un état de
dépendance.
Il n'y a
certainement pas de recette miracle, et la situation politique de bien des pays
d'Afrique restera longtemps précaire, obligeant les citoyens à déployer une
énergie considérable pour faire face aux simples nécessités de la vie
quotidienne. Comment dans ces conditions envisager les changements profonds
ouvrant la route au développement ?
D’abord, éviter la guerre
Il
faut laisser le temps au temps et préserver
la paix. À cet égard, l'intervention française en Côte d'Ivoire était
exemplaire. Et l'on constate qu'éviter la guerre nécessite déjà des efforts
considérables.
Construire le
développement suivra au rythme des changements de génération, au rythme du
développement de la société nouvelle qui se construit à tâtons, essentiellement
en milieu urbain. C'est pourquoi les
investissements
rendant les villes plus humaines, plus viables, paraissent essentiels :
investissements éducatifs et de santé, considérés comme primordiaux par la
population, comprenant la distribution d'eau propre et la collecte des déchets,
infrastructures primaires, permettant à la ville de "respirer",
réseau routier national assurant la cohésion des régions et contribuant à la
conscience du bien commun.
La France peut
jouer un rôle important pour cela : les plus importantes sociétés de services
urbains sont françaises et interviennent depuis plusieurs décennies en Afrique.
Il est évidemment plus difficile de mettre en place des services non -
marchands comme la collecte des ordures ménagères, par exemple. Il faudrait
inventer des modes de financement
garantissant le revenu des opérateurs et donc la continuité des services,
impliquant les donneurs internationaux et les États ou collectivités (quand
elles ont des ressources…).
On a beaucoup
parlé du
NEPAD, une initiative de
chefs d'État africains, souhaitant allier "bonne gouvernance" et
investissements. Sur le terrain, elle n'a encore donné aucun résultat, ni pour
l'un, ni pour l'autre de ses deux objectifs.
Alors, que faire
?
Maintenir et développer les relations
et la connaissance des personnes et des sociétés ;
toujours préserver la paix sans laquelle aucune évolution des
mentalités n'est possible. La route est longue mais l'histoire se fait au
long des siècles…
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