L’ENVERS
DES MIRACLES CHINOIS ET INDIENS
ERIC
TOUSSAINT 12 janvier 2008
1° La Chine, un pays capitaliste à la mode aujourd’hui :
La
Chine est
présentée sous l’angle de son succès économique en terme de
croissance du produit intérieur brut et d’augmentation de ses exportations. Il
est clair que la croissance du PIB est impressionnante. Mais en réalité, la
Chine a choisi un modèle de développement capitaliste qui implique
une exploitation accrue des travailleurs
chinois, des licenciements massifs,
la
privatisation de nombreuses entreprises publiques, une
réduction radicale des dépenses de l’Etat en matière d’éducation,
de santé, de sécurité sociale, un
productivisme
effréné totalement irrespectueux de la nature et de la santé publique.
La part des salaires dans le PIB a
fortement baissé ces 10 dernières années : elle est passée de 53% en
1998 à 41% en 2005
. Certes la
Chine est créancière nette à l’égard des Etats-Unis, mais elle a accumulé une
dette interne colossale. Surtout la
montée
des inégalités a atteint un rythme affolant. Différentes études indiquent
que les 10 % les plus pauvres de la population ont connu une détérioration très
forte de leurs conditions de vie tandis que les 10 % les plus riches ont vu
leurs revenus et leur patrimoine exploser. Le nombre de milliardaires chinois
en dollars est passé de 3 en 2004 à 106 en 2007
.
Sur le plan de la santé économique, il est possible que la Chine ne subisse pas
très durement le choc d’un fort ralentissement économique aux Etats-Unis, car
elle exporte davantage vers l’Europe que vers l’Amérique du Nord. Mais les
contradictions économiques internes à la Chine, combinées à un choc externe
comme un fort ralentissement aux Etats-Unis peuvent néanmoins déboucher sur des
problèmes majeurs. La montée de la dette interne tant au niveau des pouvoirs
publics que des entreprises, l’accumulation de dettes douteuses dans le bilan
des banques, la formation d’une bulle spéculative dans l’immobilier et d’une
bulle boursière sont quelques facteurs qui pourraient déboucher tôt ou tard sur
une crise économique. Sans compter les puissantes contradictions sociales.
Au-delà de la possibilité d’une crise, c’est le modèle appliqué qui est tout à
fait critiquable
.
2° Le mythe du
miracle économique en Inde :
Un autre pays
qui est présenté comme une réussite, c’est
l’Inde.
La croissance économique dépasse les 9%, la Bourse de Mumbai/Bombay connaît une
progression extraordinaire, des firmes indiennes investissent tant dans les
pays les plus industrialisés que dans les pays en développement. À quelques
exceptions près, les médias ne rendent pas compte de l’évolution des conditions
de vie de la majorité de la population indienne. Le quotidien indien Hinsdustan
Times, dans son édition du 14 octobre 2007, révèle que selon une étude réalisée
par une institution gouvernementale
, 77%
de la population, soit 836 millions d’Indiens, vivent avec moins de 20 roupies
par jour (soit moins de 0,5 de dollar). Ce chiffre est très différent des
affirmations de la Banque mondiale selon laquelle 300 millions d’Indiens
vivraient avec moins de 1 dollar par jour
.
L’Inde compte un nombre très élevé de working poors. La Commission nationale
indienne pour les entreprises du secteur informel (India’s National Commission
for Enterprises in the Unorganized Sector) révèle que
320 millions de travailleurs vivent avec moins de 20 roupies par jour .
Dans le même article, le quotidien présente les résultats d’une étude sur la
faim dans le monde réalisée par l’International Food Policy Research Institute
(IFPRI) selon lequel au niveau mondial,
40%
des enfants de moins de 5 ans qui souffrent d’insuffisance pondérale vivent en
Inde. Du point de vue du combat contre la faim, l’Inde vient derrière
d’autres pays d’Asie comme le Pakistan et la Chine. Sur un classement de 118
pays, Cuba et la Libye se situent dans les premiers tandis que la Chine occupe
le 47e rang, le Pakistan le 88e et l’Inde le 94e. Le rapport indique que la
situation s’est fortement dégradée au
niveau des paysans indiens. Selon d’autres sources, entre 1996 et 2003,
plus de 100 000 petits paysans se sont suicidés, la plupart à cause du
surendettement. Cela fait un suicide toutes les 45 minutes. Selon le quotidien
indien DNA du 17 septembre 2007, qui rend compte d’une étude gouvernementale,
46% des enfants indiens sont victimes d’une
déficience pondérale. À Mumbai, ville de plus de 14 millions d’habitants
dont la Bourse des valeurs a atteint des sommets en 2007, 40% des enfants ont
un poids insuffisant. Selon DNA, malgré 9 ans de croissance économique
soutenue, la faim n’a reculé que de 1% en Inde. Parfaite illustration de la
vacuité du trickle down, à savoir le prétendu effet de ruissellement selon
lequel l’enrichissement des plus riches a automatiquement des retombées
positives pour les pauvres… Selon Forbes, qui publie un rapport annuel sur les
plus riches de la planète,
l’Inde est
devenue en 2006 le pays asiatique qui compte le plus grand nombre de
milliardaires (36 milliardaires qui disposent d’une fortune cumulée de 191
milliards de dollars). L’Inde aurait donc ravi la première place au Japon (24
milliardaires disposant en tout de 64 milliards de dollars). Parmi les 5
personnes les plus riches au monde, figure en 5e position Lakshmi Mittal. Selon
des données fournies en octobre 2007 par la presse financière, le milliardaire
indien Mukesh Ambani a dépassé Mittal et pourrait disputer la première place
(tenue par le Mexicain Carlos Slim) ou la deuxième place (occupée par Bill
Gates) du palmarès mondial des milliardaires. Ces chiffres sont contestés par
d’autres sources, puisque selon Newsweek du 12 novembre 2007, il y aurait, en
2007, 106 milliardaires chinois. Les milliardaires chinois seraient donc plus
nombreux que leurs homologues indiens et, du coup, l’Inde perdrait la première
place. Peu importe ces comptes d’apothicaire, ce qui est certain, c’est que la
rapide croissance de l’Inde et de la Chine produit à la fois plus de très
riches et davantage de très pauvres.