L'Église se mobilise et s'engage
PRESENTATION DE L'INSTRUCTION "DIGNITAS
PERSONAE"
PAR MGR D'ORNELLAS (1)
L'instruction sur « la
dignité de la personne » est « doctrinale ». Avant de commenter la
signification de ce mot, regardons «
l'horizon
» de l'Église catholique : il est tout à la fois un immense «
oui » à la vie humaine et une véritable
« confiance » envers la science. Elle professe son «
oui » et sa «
confiance
», instruite par sa présence, hier comme aujourd'hui, «
aux côtés de la personne souffrante dans son corps et dans son âme ».
Elle veut fortifier la compassion chez ceux et celles qui, par l'humanité de
leur écoute et la délicatesse de leur sourire, apaisent l'inquiétude des
personnes qui quémandent le secours des techniques biomédicales.
« Un grand
"oui" » :
L'horizon de l'Église - c'est
évident - se dessine à la lumière de sa foi. L'Église sait que «
Dieu, qui aime la vie et la donne avec
générosité, est du côté de la vie » (n°3). «
Dieu n'est pas le Dieu des morts mais des vivants », lisons-nous
dans l'Écriture sainte (Matthieu 22). Comment Dieu existerait-il s'il était du
côté de la mort ? Comment l'homme qui serait du côté de la mort pourrait-il
entrevoir son existence ?
Le regard de
la foi discerne combien la création, surtout de l'homme et de la femme, est «
très bonne » (Gn 1, 31). C'est pourquoi, l'Église professe depuis toujours
«
un grand "oui" à vie humaine ».
Cela l'invite sans cesse au labeur et au dialogue avec les hommes de bonne
volonté pour chercher avec eux une sagesse commune et ouvrir les chemins de la
vie.
L'horizon de l'Église
s'éclaire aussi «
à la lumière de la
raison » (n°3). L'Église reçoit l'expérience partagée des hommes qui,
réfléchissant entre eux, arrivent à formuler
le concept de « dignité »
pour chaque membre de la famille humaine·. Depuis plus de 40 ans, nourrie
par la Tradition et enrichie par la pensée personnaliste contemporaine, elle ne
cesse d'exposer la «
dignité de la
personne humaine » et en montre «
l'aspect
le plus sublime »
(2).
Le 22 février 1987, il y a
plus de 20 ans déjà, dans son vaste enseignement sur la dignité humaine,
l'Église s'était interrogée sur le sens et la valeur des techniques issues de
la science biomédicale : ce fut l'Instruction sur «
le don de la vie » qui demeure «
d'une importance particulière » (n°1). Ce document ouvrait alors
des chemins de vie dans ces domaines délicats et complexes sur la base de
trois « critères
» : le «
respect de l'homme »,
«
son
droit primaire et fondamental à la vie » et «
la dignité de la personne’
·.
Aujourd'hui, devant les «
questions » que «
suscitent les nouvelles technologies biomédicales actuelles », pour
donner davantage sens à son «
oui »,
l'Église précise le «
principe fondamental » de l'action
humaine dans ces domaines nouveaux :
« la dignité de la personne doit être
reconnue à tout être humain depuis sa conception jusqu'à sa mort naturelle »
(n°1).
Cette «
dignité » est
« indélébile
» (n°6) et
ne souffre pas de « discrimination » (n°8 et 37)
ni, a fortiori, de « sélection » (n°22 et 28). En effet, «
la dignité appartient de façon égale à chaque être humain et ne dépend
ni du projet parental, ni de la condition sociale ou de la formation
culturelle, ni du stade de la croissance physique » (n°22).
La dignité ne se divise pas.
Identique chez tous dès le début de
l'existence, elle est équivalente à celle que l'on reconnaît à la personne.
La dignité appelle le « respect ». Ce mot est fréquent dans
l'Instruction. Comment, en effet, aimer la vie et la promouvoir sans la
respecter ? Comment imaginer que ce respect puisse s'arrêter à un moment ou à
un autre face à la vie d'autrui ? Tout le monde ne s'accorde – t - il pas pour
reconnaître le respect dû à chaque être humain en vertu de sa «
dignité » et de sa «
singularité » (n°29) ?
Concile oecuménique ouvert
par le pape Jean XXIII qui réunit à Rome tous les évêques du monde.
Reste alors la question essentielle :
Comment ce respect est-il un principe
d'action efficace pour soulager toute souffrance et guérir les maladies ?
Loin d'être un obstacle, ce «
respect »
suscite l'effort créatif, engendre l'authentique compassion, mobilise les
intelligences humaines pour la recherche, engage dans la solidarité. Les actes
qui traduisent le respect de la dignité humaine sont la preuve incontournable
du «
oui » à la vie humaine.
Ce
« oui » de l'Église se manifeste dans «
sa capacité à accueillir tout ce
qui émerge de bon dans les œuvres des hommes et dans les diverses traditions
culturelles et religieuses, qui
ont souvent un grand respect pour la vie » (n°3). Cette phrase appelle un
commentaire. En effet, elle met en lumière que, non seulement les traditions
religieuses, mais aussi «
les œuvres des
hommes ... ont souvent un grand respect pour la vie ». Ne nous est - il pas
signifié ici que le sens de la vie et de sa beauté est davantage inscrit dans le
cœur de l'homme que nous l'imaginerions spontanément ? Des coutumes africaines,
par exemple, l'attestent amplement.
Le sens aigu de la vie pousse
les hommes et les femmes à œuvrer pour elle. En professant son «
oui », l'Église fait mémoire de
l'expérience de tant d'hommes et de femmes qui, accompagnant chaque jour leurs
frères et sœurs fragiles et souffrants,
expriment
simplement, sans tambour ni trompette, que chaque vie humaine mérite d'être
vécue : Bien des exemples pourraient illustrer ces «
œuvres ». Qu'on pense, parmi bien
d'autres œuvres, à
l'Arche
internationale de Jean Vanier. Ou, plus simplement, à ces
parents qui aiment leur enfant handicapé,
parfois adopté.
Bien sûr, ce «
oui » est total et plus que jamais
professé car «
la maladie ou l'expérience de la mort (...) appartiennent de fait à
l'existence de l'homme et marquent son histoire » (n°3). L'Église ne cède pas aux tentations prométhéennes d'un
pouvoir qui repousserait indéfiniment les limites de la condition humaine avec
«
la tentative de créer un nouveau type
d'homme » (n°27). Son «
oui » est
sans réserve face à «
la valeur de l'être
humain en tant que créature et personne marquée par la finitude » (n°27).
Ce «
oui » invite l'Église à rappeler
«
la
nécessité de revenir à une perspective de soin aux personnes et d'éducation à
l'accueil de la vie humaine dans sa finitude historique concrète » (n°27)·.
C'est en effet au creuset de sa finitude que l'homme exprime le mieux
sa vraie liberté, signe le plus éminent de son inaltérable dignité. Cette
finitude s'appelle «
vulnérabilité »
dont la richesse de sens apparaît progressivement au regard patient et
compatissant de ceux qui accompagnent au quotidien leurs frères et sœurs les
plus vulnérables. La souffrance y est pourtant lourde. Elle peut l'être au
point d'aveugler la raison et d'abattre la bonne volonté. Dans tous les cas,
il est bon de faire mémoire du « oui » prononcé : sa force invite
absolument à la sollicitude fraternelle les uns envers les autres pour que,
ensemble, nous accompagnions les personnes les plus blessées et fragiles, et
découvrions ou redécouvrions leur merveilleuse et indélébile dignité, leur
éloquente singularité.
Confiance dans les promesses du Christ.
« Oui » au « corps
embryonnaire » :
L'Église se fortifie dans son « oui
» à la vie en recevant avec reconnaissance les fruits du travail des
scientifiques.
En effet, elle s'exprime «
sur la base de
solides connaissances scientifiques » (n°5) et « grâce au concours d'un
grand nombre d'experts » (n°2). Elle recueille «
l'indication précieuse » des «
conclusions
scientifiques » (n°5) et connaît les «
nouvelles
perspectives » ouvertes par les «
connaissances
acquises » (n°24). Elle est prudente et s'exprime en fonction «
des résultats récents des recherches
médicales » (n°10) ou «
dans l'état
actuel de la recherche » (n°26). Elle ne cesse de regarder «
l'actuel et multiforme panorama,
philosophique et scientifique » (n°2) et d'en nourrir sa réflexion.
Forte de ces appuis
rationnels, l'Église considère que «
le corps d'un être humain, dès les premiers
stades de son existence, n'est jamais réductible à l'ensemble de ses cellules »
(n°4). Le «
corps embryonnaire »
(n°4) est donc un véritable organisme vivant, celui d'un être humain qui se
développe. La science des gènes et de ce qui les rend actifs ou passifs -
l'épigénétique
(3) - arrive à décrire la progressive constitution de cet
organisme et son développement. Plus les connaissances biologiques grandissent,
plus elles suscitent un émerveillement toujours croissant. Cet organisme est de
fait un corps humain qui grandit pour devenir celui de l'enfant que l'on voit
naître.
Dès lors, le « oui » de
l'Église concerne les tout premiers moments de ce « corps embryonnaire ». Ce «
oui »
s'exprime alors dans la reconnaissance de la dignité de cet être humain
singulier au commencement de sa vie, et dans «
le respect inconditionnel moralement dû à l'être humain dans sa
totalité corporelle et spirituelle » (n° 4), respect « requis par la raison
» (n° 7).
Il est impossible de parler
de la vie humaine embryonnaire sans évoquer son «
origine ».
Chaque vie
humaine est absolument unique. Chacune a son origine singulière, sur
laquelle la maîtrise est illusoire et irrespectueuse. Aujourd'hui, par ses
observations sur les commencements de la vie humaine,
la technique ne court-elle pas le risque d'être tentée de se croire
désormais à l'origine de la vie humaine, en particulier dans l'«
extrême » du clonage «
thérapeutique » ou
« reproductif » (n°28) ?
Or, par son «
oui », l'Église se fait l'écho de ce
vaste «
oui » qui retentit
« dans tous les temps et dans toutes les
cultures » et qui atteste que «
le mariage et la famille constituent le
contexte authentique où la vie humaine trouve son origine » (n° 6).
L'instruction rappelle la beauté du mariage par lequel «
les époux tendent à la communion de leurs êtres en vue d'un mutuel
perfectionnement personnel pour collaborer avec Dieu à la génération et à
l'éducation de nouvelles vies » (n°6) ; «
une telle communion est le fruit et le signe d'une exigence profondément
humaine » (n°9). L'instruction évoque alors «
la transmission de la vie [qui] est inscrite dans la nature et ses lois
demeurent comme une norme non écrite à laquelle tous doivent se référer »
(n°6).
Ici, un discours de Benoît
XVI est cité. Le Pape parle à «
la
lumière de nouvelles découvertes scientifiques ». Il évoque l'attitude de
la raison : «
Si la raison instruit
l'amour et l'amour illumine la raison, si la raison se convertit en amour et
l'amour consent à se laisser retenir entre les limites de la raison, alors
ceux-ci peuvent accomplir quelque chose de grand (4)»
.
Bienveillance de Dieu pour les hommes.
Alliance d'un homme et d'une femme dans les conditions prévues
par la loi.
De fait, le « respect » n'est véritable, que dans
l'alliance de l'amour et de la raison. Il est alors, non seulement une source dynamique de
l'action, mais une norme éthique de grande portée. L'instruction en vient à
donner une règle «
doctrinale » :
«
La valeur éthique de la science
biomédicale se mesure par sa référence tant au respect inconditionnel dû à tout
être humain, à chaque instant de son existence, qu’à la sauvegarde de la
spécificité des actes personnels qui transmettent la vie » (n°10).
La
science, un service d’humanité :
L'Église, on l'a vu, reçoit
beaucoup de la science. Elle souhaite que «
les fruits de la recherche soient rendus
disponibles même dans les zones pauvres » (n° 3). Elle n'ignore pas la
«
grande présence de scientifiques et de
philosophes de valeur qui voient dans la science médicale un service en faveur
de la fragilité humaine, pour les traitements des maladies, le soulagement de
la souffrance ainsi que l'extension des soins nécessaires de manière égale à
tous » (n°2). La science est en effet «
un
précieux service pour le bien intégral de la vie et pour la dignité de chaque
être humain » (n°3). «
C'est donc
avec espoir que l'Église regarde la recherche scientifique, et souhaite que de
nombreux chrétiens se dédient à la
promotion de la biomédecine pour témoigner de leur foi » (n°3).
L'Église s'appuie sur «
des études et des
expérimentations de grande valeur scientifique » (n°31).
Elle écoute la science sans a priori.
Pour examiner les questions suscitées par les découvertes biomédicales, elle «
a toujours pris en compte leurs aspects
scientifiques » (n°2). Elle estime que les
« techniques », issues de ces découvertes, «
ne sont pas à rejeter parce qu'artificielles. Comme telles, elles
témoignent des possibilités de l'art médical » (n°12).
L'Église a
toujours estimé la science. Évoquons rapidement ici l'étonnante amitié entre l'Église et les
chercheurs. Elle est magnifiquement traduite par le Message que les évêques du
monde entier ont tenu à leur adresser, il y a 40 ans : « Un salut tout spécial
à vous les chercheurs de la vérité, à vous, les hommes de la pensée et de la
science, les explorateurs de l'homme... Votre chemin est le nôtre. Vos sentiers
ne sont jamais étrangers aux nôtres. Nous sommes les amis de votre vocation de
chercheurs, les alliés de vos fatigues, les admirateurs de vos conquêtes et,
s'il le faut, les consolateurs de vos découragements et de vos échecs »
(5).
22 ans plus tard,
l'Instruction Donum vitae rendait cet hommage aux scientifiques : «
Dieu a créé l'homme à son image et à sa
ressemblance "homme et femme, il les créa" (Gn 1, 27), leur confiant
la tâche de "dominer la terre" (Gn 1, 2
8). La recherche scientifique de
base comme la recherche appliquée constituent une expression significative de
cette seigneurie de l'homme sur la création. »
(6).
Benoît XVI, ce pape allemand
si sensible à l'histoire comme l'était son prédécesseur polonais, a rappelé
combien «
l'Église apprécie et encourage
bien évidemment le progrès des sciences biomédicales qui ouvrent des
perspectives thérapeutiques jusqu'à présent inconnues »
(7)
. Mais, devant la «
recherche » qui «
utilise » les embryons humains «
comme un simple "
matériel biologique"
» (n°19), il a aussi évoqué - et l'Instruction le cite 10- «
l'histoire qui a elle-même condamné par le
passé et condamnera dans l'avenir un tel type de science, non seulement parce
qu'elle est privée de la lumière de Dieu, mais également parce qu'elle est
privée d'humanité » (n°32).
Dès lors,
la question est la suivante : comment la science peut-elle se présenter
à nos diverses sociétés en étant riche d'humanité ? Une telle science, loin
d'être centrée sur elle-même ou sur sa propre analyse, est attentive au bonheur
de tous les hommes, qu'ils soient dans des pays riches ou des pays pauvres, et
aux soins dont ils ont besoin. Elle parle sans promettre monts et merveilles, sans
médiatiser indûment ses projets et leurs résultats non encore fondés, sans
décevoir ni faire peur.
Elle sait que le
techniquement possible n'est pas toujours ce qu'il faut humainement faire.
Elle est
attentive aux lois inhérentes
de la nature car elle sait que leur transgression finit par détruire
l'écosystème, ce beau «
jardin » où
l'homme est appelé à grandir avec bonheur. Selon sa vocation propre, elle est
facteur de paix, d'égalité et de respect envers tous les hommes, en ayant une
attention particulière envers les plus fragiles.
Avant d'aller plus loin, il
convient de saluer ici tant d'hommes et de femmes qui, s'engageant avec autant
de raison que d'amour, font de la science une éloquente avocate de l'humanité !
« De caractère doctrinal »
Pour aider les
scientifiques, tant les chercheurs que les praticiens, l'Instruction se veut «
doctrinale ». À la suite de l'Instruction Donum vitae,
elle veut dégager une « doctrine
» concernant les actes humains susceptibles d'être posés dans ces nouvelles
techniques élaborées par la recherche biomédicale et mises en œuvre pour guérir
ou pour apaiser la souffrance. Qui dit «
doctrine » suppose un
enseignement,
une
explicitation, une
argumentation qui visent à éclairer à
un moment donné la signification de l'agir de l'homme. Dans la tradition
catholique, l'enseignement doctrinal n'est pas que théorique : il concerne la
foi et les mœurs. Il est réfléchi et offert en vue d'inspirer l'action
pastorale de l'Église.
La science ni la technique n'existent en soi. Elles sont chacune une
activité accomplie par des hommes et des femmes. Dès lors, elles sont riches
d'humanité lorsque ceux-ci honorent leur propre humanité par leurs actes.
Quelle lumière, reconnue par tous, peut
sûrement guider ces actes ? À cette question que beaucoup se posent, une
réponse simple est proposée : ces actes manifestent leur belle humanité quand
ils traduisent un engagement «
à
respecter absolument la vie humaine » (n° 35), et quand ils s'attachent à «
protéger la condition fragile de l'être
humain dans les premiers stades de sa vie et [à] promouvoir une civilisation
plus humaine » (n° 37).
Cette réponse apporte une lumière pour l'intelligence et pour le cœur :
c'est pourquoi elle est « doctrinale ». Elle guide le discernement de
l'Eglise sur les divers actes que telle technique ou telle recherche invite à
poser : comment engagent-ils la dignité de celui qui les pose ?. Ces actes ne
sont évidemment pas seulement techniques, ni de simples outils de recherche que
prolongeraient des instruments perfectionnés.
Comme toute action vraiment humaine, ils font appel aux ressources de
la raison et de l'amour qui,
conjointement sans que jamais l'un soit sans l'autre,
permettent la pleine reconnaissance de la dignité de l'être humain.
Nos actes humains, loin d'être automatiques ou réflexes, sont riches
d'humanité, dans la mesure où ils sont vraiment libres et conscients. Et «
c'est toujours librement que l'homme se
tourne vers le bien »
(8).
En posant ces actes, nous adhérons à leurs significations, nous les confirmons
et nous leur donnons consistance «
ici et
maintenant » pour le bien.
Notre liberté a cet étonnant privilège de nous rendre capables en
vérité de faire le bien que nous voulons. En raison de notre si chère
liberté, nos actes ont un nom et une qualité : ils sont moraux et dignes de
nous. Parce que nous sommes aptes à poser des actes libres - même s'ils sont
souvent conditionnés par de nombreux facteurs, parfois esclaves d'une «
pression financière » (n°16) -, nous
avons et nous sommes toujours appelés à une «
responsabilité éthique et sociale » (n°10). Telle est l'éminente et
singulière dignité de nos actes !
Aucun
n'est posé sans nous ! Ils nous engagent et ils ont des répercussions sur le
bien d'autrui.
La considération doctrinale sur les actes humains implique donc
nécessairement une réflexion éthique. C'est pourquoi l'Instruction expose
avec nuance la doctrine éthique des diverses actions objectivement engagées
dans les techniques biomédicales. Elle tient compte «
des responsabilités différenciées et des motifs graves qui peuvent être
moralement proportionnés pour justifier » tel ou tel acte (n°35). Elle
envisage le principe de précaution qui commande de ne pas agir «
tant que les doutes ne sont pas clarifiés »
au sujet du « statut ontologique du "produit" » obtenu par de «
nouvelles techniques » (n°30). Bref,
l'Instruction doit être lue (et relue) avec attention, dans le respect des
nuances apportées et du langage utilisé.
L'instruction évoque plusieurs fois l'« intention » avec laquelle les actes sont posés (n°12, 15, 19,
30, 34). Cette intention de la personne ou d'un groupe de personnes peut être «
légitime » ou
« louable », notamment quand la fin visée est la guérison du malade
ou l'obtention d'un remède à l'infertilité.
Elle ne suffit cependant pas à elle seule pour affirmer que ce qui est
fait ou sera réalisé est bon, car « la
fin ne justifie pas les moyens » (n°21). Les moyens sont
indispensables. Ils sont choisis après délibérations. Leur choix requiert
souvent le «
débat entre les
scientifiques » (n°32) et le «
consentement
éclairé du patient ou de son représentant légitime » (n°26).
Ces moyens caractérisent donc aussi l'acte
humain qui est posé.
Avec les moyens choisis et souvent les circonstances qui accompagnent
l'acte posé, se dessine le
comportement
objectivement adopté par la personne. Ces moyens délibérément choisis
ne peuvent jamais contredire la fin voulue
! Sinon, le comportement choisi serait alors contradictoire. Et c'est
précisément cette contradiction qui blesse et prive l'action de son humanité !
L'intention louable d'un homme qui prend une décision et qui agit requiert
l'usage de moyens bons, qui respectent «
inconditionnellement
l'être humain ».
Alors, ces actes
sont « positifs » et font grandir la
dignité de celui qui les pose ; par contre, ils sont «
négatifs » et n'élèvent pas leur auteur «
quand ils impliquent la suppression d'êtres humains ou lorsqu'ils
utilisent des moyens qui nuisent à la dignité de la personne » (n°4).
L'instruction nomme
quelques-unes de ces
contradictions actuelles
dans le champ des techniques biomédicales.
-
Par
exemple, le «
nombre d'embryons sacrifiés
très élevé » pour «
obtenir de
meilleurs résultats en termes de pourcentage d'enfants nés »,
-
Dans
le cas de fécondation in vitro (n°14) ; «
la
décision de supprimer des êtres humains, qui avaient été auparavant fortement
désirés, représente un paradoxe, et elle est souvent cause pour les parents
d'une souffrance et d'un sentiment de culpabilité qui peuvent durer des années »
-
Dans
le cadre de la «
réduction embryonnaire
» (n°21) ; «
sacrifier une vie humaine
», «
même à son stade embryonnaire
»,
avec l'intention « d'aider les malades », dans le cadre du
« clonage thérapeutique » (n°30).
Cette contradiction a parfois
un nom qui fait frémir : l'eugénisme, si sévèrement condamné par la loi
française et la législation de nombreux autres pays. Cette dérive eugénique qui
vient imperceptiblement nous influencer et qui entre dans notre univers
culturel au point de créer silencieusement une «
mentalité eugénique » a plusieurs fois été condamnée publiquement.
Des rapports parlementaires français la dénoncent clairement. L'instruction
s'en fait plusieurs fois l'écho : «
Certains considèrent le développement croissant des technologies biomédicales
dans une perspective essentiellement eugénique » (n°2 ; voir aussi n°22 et
27). Ce discernement de l'Instruction est précieux car il confirme la réaction
de sagesse de nos sociétés et de nombreux comités d'éthique. Le document nous
aide à discerner et à nommer clairement cette dérive pernicieuse.
Le « respect », lumière de
la conscience :
L'instruction, en étant
simplement «
doctrinale », reste «
dans
sa mission de promouvoir la formation des consciences » (n°10). Elle
rejoint ainsi le souci pastoral de ceux qui ont une responsabilité dans le
Peuple de Dieu et dans la société.
Parfois, la souffrance des
personnes concernées est aigue et le souci de l'apaiser totalement sincère.
La décision à prendre est donc souvent
difficile.
L'instruction vient
éclairer chacun sans se substituer à quiconque. Face aux techniques
biomédicales possibles aujourd'hui, elle cherche à aider chacun à réfléchir sur
son comportement car elle sait que «
par
la raison, tous les hommes peuvent reconnaître » la «
dignité » de chaque être humain, depuis sa conception. Elle aide
les croyants qui reconnaissent à quel «
horizon
ultérieur de vie » la foi donne accès, sans que ceci soit
« contradictoire » avec la dignité
découverte et reconnue par la raison (n°7). Elle ne se substitue pas aux
consciences, ni à celle des malades «
aux
côtés desquels elle veut être présente » (n°3), ni à celle des parents
douloureux devant leur infertilité dont elle «
reconnaît la légitimité du désir d'avoir un enfant, et comprend les
souffrances » (n°16), ni à celle des chercheurs ou des praticiens qui «
méritent d'être encouragés » (n°13).
L'Église sait que chaque homme
honore son humanité en posant des actes bons selon sa conscience. Par
l'Instruction sur «
la dignité de la
personne », elle énonce une sagesse, transmet une prudence et met en
lumière une « loi » non écrite que tout le monde reconnaît et qui doit guider
l'agir de tous dans le domaine des techniques biomédicales : le respect «
inconditionnel » dû à la dignité «
indélébile » de l'être humain, dès le commencement de son existence. Qui ne
reconnaît pas cette loi du «
respect
» que notre Code civil français consacre et que parfois, pourtant, un «
désir » transgresse
(9)
? (n°15). «
Ce
désir ne peut cependant passer avant la dignité de la vie humaine, au point de
la supplanter » (n°16). Ces «
désirs
subjectifs » (n°16) sont-ils des droits ? Si des lois légitimaient des
atteintes à ce respect, l'Instruction affirme que «
le droit à l'objection de conscience, expression du droit à la liberté
de conscience, devrait être protégé par les législations civiles » (n° 35,
note 57).
Quand les hommes «
accomplissent naturellement les
prescriptions de la loi », écrit l’Apôtre saint Paul, «
ils montrent la réalité de la loi inscrite
dans leur cœur, à preuve le témoignage de leur conscience » (Romains, 2). «
D'après les paroles de saint Paul, a
commenté Jean-Paul II, la conscience
place, en un sens, l'homme devant la Loi. En devenant elle-même un
"témoin" pour l'homme : témoin de sa fidélité ou de son infidélité à
la Loi, c'est-à-dire de sa droiture foncière ou de sa malice morale. La conscience est l'unique témoin : ce
qui se produit à l'intime de la personne est voilé aux yeux de tous ceux qui
sont à l'extérieur. La conscience ne donne son témoignage qu'à la personne
elle-même. Et, de son côté, seule la personne peut connaître sa réponse à la
voix de sa propre conscience. On n'évaluera jamais comme il le faudrait
l'importance de ce dialogue intime de l'homme avec lui-même (10=.»
.
Pour les Chrétiens, cette loi est une
vive lumière reçue dans la personne du Christ. Le débat de la conscience
est
toujours dialogual : le baptisé
s'efforçant de vivre en communion avec son Sauveur et son Dieu fait
progressivement sienne la doctrine énoncée par l'Église.
Dans la primitive Eglise, membre de la communauté chargé de
l'annonce de l'Evangile.
Lettre solennelle du Pape adressée à l'Eglise catholique.
Le progrès de l'humanité
L'instruction est publiée à un moment où il est nécessaire de
reconnaître et de défendre l'immense progrès de l'humanité. «
L'histoire de l'humanité montre de réels progrès dans la compréhension
et dans la reconnaissance de la valeur et de la dignité de chaque personne,
fondement des droits et des impératifs éthiques grâce auxquels on a cherché et
l’on cherche à construire la société des hommes. C'est précisément au nom de la
dignité humaine, qu'en toute logique, on a interdit tout comportement ou style
de vie lui portant atteinte. Dans cette ligne, les mesures juridico-politiques
(...) contre les discriminations (...) sont un témoignage évident rendu à la
valeur inaliénable et à la dignité intrinsèque de chaque être humain et le
signe d'un progrès véritable qui jalonne l'histoire de l'humanité » (n°36).
L'instruction parlera à celles et à ceux qui sont confrontés aux
questions soulevées par les nouvelles techniques biomédicales, soit à titre personnel,
soit en étant engagés auprès de leurs frères et sœurs malades dans la proximité
du soin ou de l'accompagnement, ou dans l'intention de leur trouver un remède
par la recherche, ou encore dans la vigilance du bien commun par la
participation à l'élaboration des lois, Nul doute que cette Instruction
contribuera à les encourager à travailler à la promotion du progrès toujours à
poursuivre. Elle invite à la confiance car «
la vérité, le bien, la joie, le véritable progrès sont du côté de la
vie » (n°3).
Signée le 8 septembre, au
jour d'une fête mariale, l'instruction invite discrètement les Catholiques à se
tourner vers Marie, elle qui, dès le premier instant de sa conception, fut
rendue capable de devenir un jour la Mère de la Vie. Le 15 septembre, une
semaine après la signature de ce texte, le pape Benoît XVI, marchant humblement
sur les traces de la jeune Bernadette Soubirous, illuminée par le sourire de la
Vierge dans la grotte de Lourdes, rendait explicite cette invitation
(11=
:
« Nous le savons malheureusement : la souffrance endurée rompt les équilibres les mieux assurés d'une vie,
ébranle les assises les plus fermes de
la confiance et en vient parfois même à faire désespérer du sens et de la
valeur de la vie. Il est des combats
que l'homme ne peut soutenir seul, sans l'aide de la grâce divine.
Quand la parole ne sait plus
trouver de mots justes, s'affirme le besoin d'une présence aimante : nous recherchons alors la proximité non seulement de ceux qui
partagent le même sang ou qui nous sont liés par l'amitié, mais aussi la
proximité de ceux qui nous sont intimes par le lien de la foi. Qui pourraient nous être plus intimes que
le Christ et sa sainte Mère, l'Immaculée ? Plus que tout autre, ils sont
capables de nous comprendre et de saisir la dureté du combat mené contre le mal
et la souffrance. La Lettre aux Hébreux dit à propos du Christ, qu'il
"n'est pas incapable de partager notre faiblesse ; car en toutes choses,
il a connu l'épreuve comme nous" (He 4, 15).
Je souhaiterais dire,
humblement, à ceux qui souffrent et à ceux qui luttent et sont tentés de
tourner le dos à la vie : tournez-vous vers Marie ! Dans le sourire de la Vierge se trouve mystérieusement cachée la
force de poursuivre le combat contre la maladie et pour la vie. »
Rennes, le 8 décembre 2008
Pierre d'Ornellas
1- Préface de l'Instruction "Dignitas Personae"
sur certaines questions de bioéthique, publiée en co-édition par Bayard/ Cerf
/Fleurus - Mame.
2- Cf. Vatican II, Constitution Pastorale
Gaudium et Spes (7 décembre 1965), Ière Partie, chap.1 et n°19.
3-
L'Instruction
y fait allusion lorsqu'elle écrit : « Au cours de ces dernières décennies, les
sciences médicales ont considérablement élargi leurs connaissances sur la vie
humaine dans les premiers stades de son existence. Elles sont parvenues à mieux
connaître les structures biologiques et le processus de sa génération » (n°4).
Le terme « épigénétique » a été introduit en 1942 par Conrad Waddington
(1905-1975). En 1970, ce terme finit par désigner, selon A.P. Wolffe, « l'étude
des changements héritables dans l'expression des gènes qui surviennent sans
qu'il y ait de changement dans la séquence de l'ADN », cité par Mgr Jacques
Suaudeau, « Le statut biologique de l'embryon pré-implantatoire. Les réponses
de la génétique », Actes du colloque sur « Le statut ontologique et éthique de
l'embryon » à l'Institut Catholique de Rennes, 25 novembre 2008.
4-
Ce texte
vient de Guillaume de Saint Thierry (Père Abbé bénédictin mort en 1148) que
Benoît XVI cite dans son discours du 10 mai 2008.
5- Messages du Concile Vatican II, « Aux
hommes de la pensée et de la science », 8 décembre 1965.
6- Instruction Donum vitae (22 février
1987), Introduction, §2. L'Instruction Dignitas personae rend le même hommage
(n°36).
7- Voir le discours du 31 janvier 2008 à la
Congrégation pour la Doctrine de la Foi.
10 Voir le discours du 16 septembre 2006 aux participants
au Congrès organisé par l'Académie Pontificale pour la Vie sur le thème : « Les
cellules souches : quel avenir pour la thérapie ? ».
8- Constitution pastorale Gaudium et Spes,
n° 17.
9-
Voir article
16. Sur ce respect inconditionnel moralement dû à l'être humain dès sa
conception, l'Instruction précise : « Cette affirmation de caractère éthique,
est reconnue vraie et conforme à la loi morale naturelle par la raison
elle-même ; elle devrait être le fondement de tout système juridique » (n°5).
L'instruction connaît l'existence du « désir » qui « entre en concurrence »
avec ce « respect » car, pense-t-on, « il faut le satisfaire »
10-
Jean-Paul II,
encyclique sur « la splendeur de la vérité » (Veritatis splendor, 6 août 1993),
n°57-58. L'instruction précise qu'elle prend appui sur cette encyclique, ainsi
que sur l’encyclique consacrée à « l'Évangile de la vie » (Evangelium vitae, 25
mars 1995) (n°2).
11- « Avant de se présenter à elle, quelques jours plus
tard, comme "l’Immaculée Conception", Marie lui fit d'abord connaître
son sourire, comme étant la porte d'entrée la plus appropriée à la révélation
de son mystère. Dans le sourire de la plus éminente de toutes les créatures,
tournée vers nous, se reflète notre dignité d'enfants de Dieu, cette dignité
qui n'abandonne jamais celui qui est malade. Ce sourire, vrai reflet de la
tendresse de Dieu, est la source d'une espérance invincible ».