Pour aller plus loin : puiser à la source
L’ÉGLISE
DANS DIX ANS :
QUELLE UNITE POUR QUELLES MISSIONS ?
Rencontre «
Kephas », 29 novembre 2008, par l’Abbé le Pivain(1)
La journée s'achèvera par une table ronde animée par Patrice
de Plunkett, et par une intervention de Mgr Eric de Moulins-Beaufort, évêque
auxiliaire de Paris. L'abbé Bruno le Pivain, directeur de la publication,
présente l'événement aux lecteurs de Zenit.
Zenit - M.
l'abbé le Pivain, vous organisez les premières Rencontres de la Revue « Kephas
» sur le thème : « L'Eglise dans dix ans : quelle unité pour quelles missions ?
». Pourquoi avoir choisi le thème de l'unité ?
Abbé le Pivain - Dans la charte qui
régit la démarche de Kephas depuis l'origine, et qu'on peut lire sur notre
site, qui donne également le programme de ces rencontres
se trouve cette remarque : «
Les
‘tendances' ecclésiales reproduisent trop souvent un schéma dialectique, comme
si l'Église était une société purement humaine, et non l'Église du Verbe
incarné, Corps mystique organisé. »
Cela
se vérifie particulièrement, avec des variantes et des nuances, dans la «
querelle des Anciens et des Modernes »,
spécialement en ce qui concerne
-
La liturgie,
-
La transmission de la foi,
-
Quelques notions importantes comme la
Rédemption, la morale chrétienne ;
-
L'harmonie entre le maillage territorial -
paroisses et diocèses - et les communautés nouvelles (qu'elles soient de type
traditionnel, classique ou charismatique) ;
-
La forme de complémentarité entre le sacerdoce
ministériel et le sacerdoce commun des fidèles laïcs ;
-
La réception du Magistère et la liberté humaine.
L'on
se trouve ainsi dans une sorte de
contradiction
:
tant de Catholiques aspirent à cette
unité vécue dans une joyeuse et fraternelle diversité, depuis les jeunes
générations qui n'ont pas connu ces remous et pour qui Eglise rime avec unité
et mission à
ceux, plus anciens, qui
voient les impasses où mènent ces tensions. Pourtant, la vie de
l'Eglise est encore traversée par ces dialectiques qui l'affaiblissent et
entravent la fécondité de son activité sacramentelle et missionnaire.
L'Église est essentiellement un mystère
de communion trinitaire, qui devient visible d'abord par la
manifestation de cette communion : «
Voyez
comme ils s'aiment. »
Il serait
suspect, voire inconséquent, de prétendre travailler à l'oecuménisme ou au
dialogue interreligieux sans essayer d'abord - et tout en même temps,
puisque c'est toujours le don de l'unité -
de
cultiver loyalement, sereinement, courageusement peut -être,
la communion à l'intérieur de l'Eglise
elle-même...
Même s'il faut se
réconcilier avec son passé, ce qui est une condition indispensable pour
envisager l'avenir sans crainte, ou le présent avec sérénité.
N'est-il pas temps de laisser ces
clivages obsolètes aux oubliettes, spécialement dans
cette France qui peine à se libérer de ses vieux démons dialectiques, pour
entendre l'appel insistant de Benoît XVI à «
la réconciliation interne au sein de l'Eglise » ? Qui peut y perdre
? Sans doute pas l'Eglise, ni la mission.
Pour
s'y atteler, il faut savoir de quoi l'on parle. Autrement dit,
en quoi peut consister cette réconciliation
? Est-elle même possible, à quelles conditions ? Quels sont les obstacles
ou les atouts ? Sur quoi doit-elle porter ? Tout ceci à la lumière de l'adage
si sage et prudent de saint Augustin, «
in
necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus caritas », l'unité dans
les choses nécessaires - ici, l'unité de foi -, la liberté pour tout ce qui
relève du doute ou de l'opinion, la charité en toutes choses.
Zenit - Et pourquoi
avoir lié la question de l'unité à celle de la mission ?
Abbé le Pivain -
«
Qu'ils
soient un... afin que le monde croie » : voici le coeur de la prière
sacerdotale de Notre Seigneur. La mission découle directement de l'unité.
Dans
cette prière à son Père,
Jésus décrit
d'abord la nature de l'unité de l'Eglise, qui « tire son unité de l'unité du Père et du Fils et de l'Esprit - Saint », comme l'écrivait saint Cyprien
repris par l'importante Constitution
Lumen
gentium de Vatican II, puis dans une belle méditation de Jean-Paul II sur
l'unité organique de l'Eglise dans l'exhortation apostolique
Christifideles laici.
Puis
il précise que
sans cette unité,
l'Eglise ne peut être crédible, par conséquent, le monde ne peut pas croire
en Celui qu'elle prétend rendre présent.
Le
monde ne peut pas croire s'ils ne sont pas un. Ou encore, il ne peut y avoir de
mission sans ce travail - au noble sens du mot - vers l'unité, laquelle est
d'abord un don que l'on reçoit, comme le fruit de l'Esprit par excellence, avec
la paix et la joie.
Bref,
«
il
faut repartir du Christ », répétait Jean-Paul II :
La fécondité de la Nouvelle évangélisation ne tient pas d'abord à des
programmes, des trouvailles ou des planifications, quoique l'inventivité en
ce domaine soit aussi bienvenue que la fidélité.
Mais de la capacité de l'Eglise à cultiver son unité interne, sans
rechercher l'uniformité, sans non plus se « faire une raison » - puisque
c'est déraisonnable - des clivages persistants.
Enfin
- pourquoi ne pas le remarquer ? -, il
faut
cesser de se regarder le nombril, de façon à regarder vers les autres ; une
communauté missionnaire et ouverte sur le monde est une communauté qui n'est
pas sans cesse enfermée dans ses problèmes de «
cuisine interne ». En ce sens,
il
est aussi salutaire de voir ailleurs, de considérer le merveilleux exemple
de l'Eglise au Vietnam, la fidélité des Catholiques de Chine, l'essor - avec
ses points forts et ses difficultés - de l'Eglise en Afrique ou en Amérique du
Sud etc.
Prenez
l'exemple d'un jeune qui se pose la question de la vocation sacerdotale ou
religieuse et demandez-vous où il voudra risquer «
le beau jeu de sa vie », comme disait le routier Guy de Larigaudie.
Alors, s'il y a des questions à poser - il y en a -, posons - les, sans langue
de bois, ne les gardons pas sans cesse enfouies et faussant les rapports. Puis
avançons, ensemble.
Zenit - Benoît XVI
lui-même, dès son homélie en la chapelle Sixtine, en 2005, a indiqué l'unité
visible de l'Eglise comme priorité de son pontificat. « Dans dix ans », selon vous, qu'est-ce qui aura changé ?
Abbé le Pivain -
Je reprendrai ici quelques mots d'un entretien du Cardinal Barbarin dans Kephas
: «
L'Eglise n'est évidemment pas une
société comme les autres où les choses se planifient et se programment. [...]
Les gens qui programment ont déjà déterminé l'avenir. Ils savent que dans dix
ans les vocations seront revenues ou, à l'inverse, qu'il n'y aura plus de
prêtres, et ils veulent réorganiser les paroisses en conséquence. Mais ce n'est
pas possible, parce que nous ne savons pas ce que sera la situation de l'Eglise
dans dix ans. Elle avance selon la logique de la grâce, et non comme une
entreprise. Et l'intelligence de notre travail ou notre prétendue lucidité
doivent faire place à l'imprévisible de la foi ».
Dans cet esprit, je vous propose deux
réflexions :
-
La première, c'est que l
'évolution du
monde et de l'Eglise aura encore pris un tournant très important, dont nous
ne savons pour l'heure ce qu'il sera. Il y a la vue humaine, qui est courte,
avec la liberté et la responsabilité des hommes ; il y a aussi - et d'abord -
la grâce de Dieu et sa Providence. En ce qui concerne la vie de l'Eglise, une
question : doit-on suivre le flux « prévisible » des événements, quitte même à
le précéder jusqu'à le susciter comme par une sorte de capitulation préventive
sur fond de conservatisme, ou à l'inverse entretenir une sorte d'optimisme
volontariste qui contemple quelque hirondelle voletant ici ou là pour décréter
l'arrivée du printemps ? Peut-on imaginer plutôt que Dieu n'abandonne pas les
hommes, et qu'il s'agit « d'entrer dans l'espérance », comme y exhortait
Jean-Paul II, ou d'être « sauvés dans l'espérance », comme nous y invite Benoît
XVI avec saint Paul ? Auquel cas, il s'agit de faire toute sa place au réalisme
catholique : celui du primat de la grâce et du don de Dieu qui suscite et
nourrit la liberté humaine, l'enthousiasme, l'esprit missionnaire, et
l'attention aux signes des temps à travers les réalisations qui portent des
fruits visibles. Nous avons choisi comme devise pour la revue Kephas cette
phrase de l'apôtre saint Jean : «
La
victoire sur le monde, c'est notre foi ! » (1 Jn 5, 4)
-
La deuxième réflexion est une lapalissade : dans 10 ans, les dialectiques
évoquées plus haut auront dix ans de plus. En contrepoint, l'instabilité permanente
du monde actuel
n'invitera-t-il pas,
plus que jamais, à redécouvrir ses racines dans la grande Tradition vivante de
l'Eglise, désir que l'on retrouve si présent dans la société civile ? En
2018, cela aurait-il un sens de s'accrocher à d'antiques querelles, ou au
contraire l'événement majeur que fut le Concile Vatican II ne pourra-t-il pas
être reçu pour le bien de tous selon l'herméneutique de la continuité, non de
la rupture, que prône le Saint - Père ?
En tout état de cause, c'est bien du
réalisme de la foi dont nous avons besoin.
Zenit - Jean-Paul II avait
recommandé pour l'an 2000 un examen de conscience de façon à passer la porte
sainte moins divisés, en « purifiant » notre mémoire. Que reste-t-il à faire de
ce point de vue ?
Abbé le Pivain -
C'est une question qui nous concerne tous et chacun, parce qu'elle est d'abord
spirituelle, comme Jean-Paul II l'avait souligné. Il s'agit bien d'une
démarche de conversion, non d'une stratégie
politique ou même pastorale.
L'histoire
de l'Eglise comme celle des sociétés politiques, celle des couples ou des
familles, le montrent : des tensions ou des querelles mal «
vidées » empoisonnent pour longtemps la
vie de ces communautés et «
plombent
» sérieusement la liberté de la réflexion comme celle de l'amour.
Dans
cette optique, on ne peut faire l'impasse sur un certain nombre de
clarifications nécessaires à la sérénité et
la vérité du dialogue au sein même de l'Eglise,
notamment dans la réception du Concile Vatican II. Jean-Paul II le
précisait lui-même dans la Lettre apostolique
Tertio millennio adveniente de 1994, qui annonçait le Grand Jubilé
: «
L'examen de conscience ne saurait
émettre la réception du Concile, ce grand don de l'Esprit Saint à l'Eglise au
déclin du deuxième millénaire. » (n. 36). Et il proposait en ce sens une
série de questions précises.
Sept
ans plus tard, au sortir du Grand Jubilé, il insiste, en 2001 avec
Novo millennio ineunte : «
En préparation au Grand Jubilé, j'avais
demandé que l'Eglise s'interroge sur la réception du Concile. Cela a-t-il été
fait ? [...] À mesure que passent les années, ces textes ne perdent rien de
leur valeur ni de leur éclat. Il est nécessaire qu'ils soient lus de manière
appropriée, qu'ils soient connus et assimilés, comme des textes qualifiés et
normatifs du Magistère, à l'intérieur de la Tradition de l'Église. Alors que le
Jubilé est achevé, je sens plus que jamais le devoir d'indiquer le Concile
comme la grande grâce dont l'Église a bénéficié au vingtième siècle: il nous
offre une boussole fiable pour nous orienter sur le chemin du siècle qui
commence. » (n. 57)
...Quelques
heures après son élection sur le Siège de Pierre, Benoît XVI déclarait dans sa
première homélie, prononcée dans la Chapelle Sixtine : «
Le pape Jean-Paul II a très justement indiqué le Concile comme «
boussole » permettant de s'orienter dans le vaste océan du troisième millénaire
(cf. L. A. Novo millennio ineunte, 57-58). Dans son testament spirituel il
notait également : « Je suis convaincu qu'il sera encore donné aux nouvelles
générations de puiser pendant longtemps aux richesses que ce Concile du XXe
siècle nous a offertes » (17 mars 2000). Moi aussi, par conséquent, alors que
je me prépare au service qui est propre au successeur de Pierre, je veux
affirmer avec force ma ferme volonté de poursuivre l'engagement de mise en uvre
du Concile Vatican II, dans le sillage de mes prédécesseurs et en fidèle
continuité avec la tradition bimillénaire de l'Eglise. »
Pour
cela, il faut
se défaire de certaines
oppositions tenaces, deux notamment :
entre
la raison et la Tradition d'une part, entre la Tradition et le Magistère
d'autre part. Le récent synode romain sur la Parole de Dieu donne
d'ailleurs en sens de précieuses indications, en mettant en lumière l'unité du
donné révélé et sa transmission au coeur de l'Eglise, la fécondité de
l'harmonie entre la foi et la raison.
Zenit - Vous évoquez
le synode sur la parole de Dieu qui a réaffirmé que l'Ecriture doit être
en quelque sorte comme « l'âme de la théologie ». En cette année saint Paul,
quelle parole de l'apôtre des Nations proposeriez-vous à nos lecteurs, de tous
horizons, religieux et culturels ?
Abbé le Pivain -
Vous les connaissez mieux que moi et nous rendez à tous avec Zenit un
inestimable service. En cette année paulinienne, je laisse la parole à l'Apôtre
: «
Mes frères, il m'a été signalé à
votre sujet par les gens de Chloé qu'il y a parmi vous des discordes. J'entends
par là que chacun de vous dit : "Moi, je suis à Paul" - "Et moi,
à Apollos" - "Et moi, à Céphas" - "Et moi, au
Christ." Le Christ est-il divisé ? Serait-ce Paul qui a été crucifié pour
vous ? Ou bien serait-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés ? » Pour
conclure : «
Aussi bien, frères,
considérez votre appel : il n'y a pas beaucoup de sages selon la chair, pas
beaucoup de puissants, pas beaucoup de gens bien nés. Mais ce qu'il y a de fou
dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages ; ce qu'il y
a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre ce qui est
fort ; ce qui dans le monde est sans naissance et ce que l'on méprise, voilà ce
que Dieu a choisi ; ce qui n'est pas, pour réduire à rien ce qui est, afin
qu'aucune chair n'aille se glorifier devant Dieu. Car c'est par Lui que vous
êtes dans le Christ Jésus qui est devenu pour nous sagesse venant de Dieu,
justice, sanctification et rédemption, afin que, comme il est écrit, celui qui
se glorifie, qu'il se glorifie dans le Seigneur. » (1
Co 1, 11-13, 26-31)
Zenit - Quels frais de
participation avez-vous prévus pour cette journée « Kephas » ?
Abbé le Pivain - Le prix de la
journée est de 15 euros par personne, 10 euros pour les prêtres, religieux ou
étudiants, gratuit pour les 18 ans ou moins. On peut s'inscrire sur place,
comme ne venir qu'une partie de la journée (tarif dégressif à la mi-journée).
Il est possible jusqu'à jeudi de s'inscrire pour le repas de midi en envoyant
un courriel avec ses coordonnées à l'adresse électronique :
colloque.kephas@yahoo.fr
1- ROME, Jeudi 27 novembre
2008 (ZENIT.org <
http://www.zenit.org/>
) - « L'Église dans dix ans : quelle unité pour quelles missions ? » : c'est le
thème des premières Rencontres de la Revue « Kephas » organisées le 29
novembre, à Paris, à l'église Notre - Dame de Grâce de Passy (4-10 rue de
l'Annonciation - 75016 Paris - 06 60 75 16 06).