NOUVELLES DE MISSIONNAIRES
POUR COMPRENDRE LA CRISE EN GUADELOUPE
26 février 2009
Edouard Boulogne (1)
Une grave crise
sociale bouleverse la Guadeloupe depuis maintenant cinq semaines. La Martinique
est touchée aussi, depuis moins longtemps, de façon moins abrupte, mais pour
les mêmes raisons. Entre désordres objectifs, racisme et manipulations, analyse
de la situation depuis Pointe-à-Pitre par un Français d'origine créole,
correspondant de
Liberté politique .
Rappelons que la Guadeloupe et la
Martinique sont françaises depuis 1635. Que le
peuplement est hétérogène, composé de :
-
Blancs originaires de la métropole, dès l'origine (pour la plupart des
descendants d'engagés, des “36 mois” comme on les appelait, qui ont fait
souche, et quelques familles aristocratiques).
-
De Noirs, descendants d'Africains achetés en
Afrique à des Africains, et importés, comme esclaves par le moyen du commerce
triangulaire, la Traite, jusqu'à l'interdiction de celle-ci dans la première
moitié du XIXe siècle.
-
D'Indiens (des Indes) depuis 1852, pour pallier
à des problèmes de main d'œuvre, et qui se sont établis dans les îles, où ils
composent une ethnie parfaitement assimilée
-
Des
Syro-libanais et des émigrés italiens
depuis un siècle, etc.
De la rencontre de tous ces groupes sont
issus les métis qui constituent la grande majorité des habitants de la
Guadeloupe. La représentation binaire « Blancs/Noirs » est fausse.
Rappel
historique :
L'esclavage a été aboli
définitivement en 1848.
Les îles sont demeurées des colonies jusqu'à la loi de départementalisation de
1946, qui fut passionnément réclamée par les autochtones, et dont le rapporteur
à l'Assemblée nationale en 1946, fut Aimé Césaire.
La
départementalisation des « vieilles colonies » entraîna de grands changements
sur place. En 1946, le retard de développement des îles, situées, de plus, à
des milliers de kilomètres de l'hexagone, à une époque où les moyens de
déplacement et de télécommunications étaient fort différents de ce qu'ils sont
devenus, et alors que la France en ruines, au sortir de la guerre, devait tout
entière se reconstruire, ne pouvait se rattraper en quelques incantations.
La départementalisation s'est donc
effectuée par étapes : politique, sociale, économique. En théorie, elle est, en 2009, à
peu près achevée. Dans la pratique, il reste encore à faire
, il demeure des dysfonctionnements, des habitudes, et des mentalités,
héritées du passé. Ceci dans toutes les catégories sociales (qui coïncident
aussi, parfois, moins qu'on ne le dit ces jours-ci, mais tout de même
partiellement, avec des catégories ethniques : la partie blanche de la
population pesant, par exemple, d'un poids économique plus important que sa
représentation démographique).
Concluons ce
trop bref, et indispensable rappel historique, par le constat
que de vieilles colonies, à l'économie
archaïque, et aux mentalités « traditionnelles
», sont entrées il y a soixante ans, d'un seul coup, dans ce grand courant de
la « modernité » qui secoue et déstructure des sociétés bien plus vastes et
organisées. D'où certaines difficultés parfois, à suivre le mouvement ou à
s'y adapter.
Les soubassements
d'une crise :
La crise en
cours, depuis le 21 janvier dernier, a éclaté à l'initiative du collectif
Liyannaj Kont Pwofitasyon -
LKP
(c'est-à-dire Association contre l'exploitation). Cette structure qui
fédère une cinquantaine de syndicats et
d'associations, de très inégale importance, dont le plus influent est le
très musclé (et politiquement indépendantiste) UGTG (Union générale des
travailleurs guadeloupéens) dont l'actuel président Elie Domota, est aussi le
président de Liyannaj.
Les
revendications, sont au nombre d'environ
140, dont certaines très farfelues (par exemple « l'arrêt immédiat de toute
violence faite aux femmes » !).
La plus importante, celle qui vaut au
Collectif, une certaine popularité auprès de gens qui n'ont, par ailleurs,
aucune velléité séparatiste,
est la
baisse du coût de la vie, et l'élévation, « immédiate », de tous les salaires,
d'au moins deux cents euros (net). La protestation contre la vie chère ne
peut qu'être populaire.
Certes ! la
position des départements d'outre-mer, sur les plans économiques, social,
sanitaire, etc., suscite l'envie de tout l'arc antillais. En témoigne l'afflux
d'immigrants dans nos DOM de milliers et milliers d'Haïtiens, Dominicains,
Dominicais, Sainte-Luciens, etc.
Mais la
plus grande cherté de la vie en Guadeloupe (et en Martinique) qu'en
métropole est incontestable. Il y a à cela des
causes objectives.
-
D'abord
le
handicap de l'insularité (la
Guadeloupe est à 6700 km de Paris).
-
Il y a
aussi des
abus de position dominante,
et la
recherche du gain maximum,
sans suffisamment de considération pour le bien commun de certains secteurs de
la
grande distribution, ou du raffinage
et de la distribution d'essence, dont le monopole, réservé à une société
(la SARA) mérite que le gouvernement et les élus locaux s'y intéressent de plus
près et procèdent aux aménagements et réformes qui s'imposent.
-
Il y a
la
survivance de taxes, datant de
l'époque coloniale, comme l'octroi de mer dont le maintien ne s'impose pas aux
yeux de beaucoup : cette taxe est née au XVIIe siècle pour accorder une
certaine indépendance commerciale et protéger la production locale. Portant sur
les produits importés, elle est censée, aujourd'hui, contribuer au financement
des communes, et est votée par les Conseils généraux.
Taxe sur les produits importés, elle contribue au renchérissement de la
vie. Interdite par le traité de la CCE, elle est provisoirement prorogée.
Cette
cherté de la vie est d'ailleurs
reconnue officiellement, notamment par la
surrémunération des fonctionnaires (de 40 % par rapport à leurs homologues
de la France métropolitaine) qui crée une société à deux vitesses, les
fonctionnaires nantis, et les autres, salariés du secteur privé, par l'abattement,
également, de 30 % sur les revenus imposables par rapport au reste de la
France.
Il faut ajouter
que les
productions traditionnelles des
îles, la fabrication et l'exportation du sucre et du rhum, (qui ont fait
jadis leur prospérité, et celle de la métropole : Bordeaux, Nantes, La
Rochelle, etc.)
sont en très grande
régression, confrontées à la concurrence des pays d'Amérique centrale, du Sud,
ou d'Afrique, où les conditions de rémunération sont celles de l'esclavage
ancien, ce qui ajoute aux difficultés. Pas de ressources minières aux îles, pas
de pétrole. Mais de grandes possibilités par le développement du tourisme qui
pourrait devenir l'industrie salvatrice, si elle était suffisamment prise au
sérieux et voulue par les Guadeloupéens dans leur ensemble (et non sabotée
comme il en est présentement par des comportements, disons... irréfléchis!).
Tel est le
terrain favorable qui explique (sans les justifier) les évènements de ces
dernières semaines.
La récupération
séparatiste :
Car, comme dit
plus haut, la Guadeloupe (comme la Martinique), ne veut pas l'indépendance, la
rupture avec la France.
Les partis
politiques séparatistes n'ont jamais obtenu la confiance de l'électorat quant à
leurs revendications séparatistes. Quand, il y à peine plus de cinq ans, en
décembre 2003, un projet de changement de statut fut proposé aux populations
par referendum, tendant soit au maintien du
statu
quo départemental, soit à un statut d'autonomie (même pas l'indépendance),
les deux îles répondirent pour le maintien du statut actuel. En Guadeloupe, le
refus du changement de statut se chiffra à 75 % de l'électorat !
Les 25 %
restants se divisant d'ailleurs en partisans durs de l'indépendance radicale
(pour eux, il s'agissait d'une étape) et en « autonomistes » préférant une
évolution dans la République, dans le cadre de l'article 74 de la Constitution.
Ce qui complique la situation présente,
c'est l'ambiguïté du LKP et de son leader (séparatiste), fort habile
agitateur, bon connaisseur des techniques de manipulation des masses. Trop
intelligent pour se heurter de front à une opinion qu'il sait ne pas être «
mûre » (adjectif utilisé il y deux jours sur une radio, par un universitaire
partisan du mouvement), Elie Domota joue sur les éléments du mécontentement évoquée
ci-dessus.
Il s'appuie sur une organisation syndicale,
qui s'est puissamment organisée, au fil des années, qui utilise des
arguments musclés lors des conflits dans les entreprises. «
Arguments
» qui vont jusqu'à la limite du terrorisme : quadrillage des quartiers ces
jours-ci dans les villes de Guadeloupe, et même dans les campagnes, menaces et
coups, etc. Ses commandos sont comparés par certains à ceux des «
tontons macoutes » de sinistre
réputation en Haïti.
Il s'appuie aussi sur une patiente infiltration
des milieux médiatiques, qu'il contrôle presque totalement depuis plus d'un
mois. Il dispose de relais influents et actifs (mais on retrouve cela aussi en
métropole) dans l'Éducation nationale, où toute activité est arrêtée depuis 35
jours (les professeurs qui veulent travailler en sont physiquement empêchés)
sans souci des examens qui approchent.
On répète sur
les antennes des radios, y compris sur les antennes nationales que la
Guadeloupe est en grève générale. En fait il n'en est rien.
La Guadeloupe est empêchée de travailler,
parce que les stations d'essence sont contrôlées par le LKP, parce que les
militants de ce collectif obstruent les routes par des barrages, et par des
groupes de militants violents et excités.
Les dirigeants du
collectif tentent aussi d'allumer une guerre raciale. Les Antillais ne sont pas plus
racistes que d'autres. Mais l'histoire, fait que chez eux une sensibilité
particulière existe dans le domaine des rapports interraciaux. «
La Révolution, a dit quelqu'un, est un
soulèvement de l'humeur. » Or les esclaves ont été des Noirs, et il
subsiste chez beaucoup une susceptibilité, compréhensible, sur ce terrain
psychologique, un
ressentiment latent
que des spécialistes de l'action subversive tentent d'utiliser au profit de
leurs ambitions.
D'où la prudence
avec laquelle les autorités doivent gérer le maintien de l'ordre public, et les
droits des citoyens, à travailler, à circuler librement, à s'exprimer
librement, à être informés honnêtement.
Jusqu'à cette
heure (23 février) cette tâche a été accomplie avec adresse par le préfet et
les forces de l'ordre.
La politique du
gouvernement :
La gestion de la crise par le gouvernement,
en revanche, est beaucoup plus discutable :
Ø
L'on
reproche, peut-être avec raison, au président de la République d'avoir trop
tardé à s'intéresser au problème.
Ø
On
reproche avec encore plus de raisons au secrétaire d'État chargé des DOM-TOM,
M.Yves Jégo, d'avoir été trop fluctuant, hésitant, et finalement partisan,
puisque prenant partie, il y a déjà dix jours, pour une des parties prenantes
(le LKP) dans la négociation entre LKP et patronat, après avoir pris des
engagements au nom du gouvernement sans en avoir été mandaté. Il a d'ailleurs
été « recadré » par le Premier ministre. En Guadeloupe, on dit qu'il a été «
domotisé ».
Les
discussions continuent, ce 23 février. Toute négociation implique des
concessions mutuelles. Mais le LKP reste intransigeant (et sur quel ton!),
alors que, comme le rappelait le jeune président du Medef - Guadeloupe, M.
Willy Angèle,
l'augmentation de 200 €
net de tous les salaires est impossible pour les petites entreprises de
Guadeloupe (moins de 10 salariés), près de 90 % d'entre elles. Cela reviendrait
à une augmentation de 15 % de la masse salariale.
Chacun espère une médiation active de
l'État, cet État que M. Domota n'appelle jamais autrement que l'État «
fwancé ». Étrange logique !
1-
Édouard Boulogne est professeur de philosophie, résident en
Guadeloupe. Il anime le blog Le scrutateur.com , tribune d'expression de
citoyens français d'origine créole, de sensibilité chrétienne, qui se veulent
libres à l'égard des modes, notamment idéologiques.