AFRIQUE - Burkina-Faso
«NOS ENFANTS CULTIVERONT-ILS
LES MEMES TERRES QUE
NOUS ? »
abc
Burkina n° 316
La
semaine dernière, dans le n° 315
(1)
intitulé
« Démographie et conflits fonciers », nous vous avons
parlé d'un conflit foncier familial, où le fils ainé avait accaparé toutes les
terres laissées par son père.
La raison
en était que son père n'avait pas laissé assez de bonnes terres pour faire
vivre sa famille et celles de ses frères. Trop de terres étaient fatiguées.
Je voudrais aujourd'hui revenir sur cet aspect. En effet, l'espace diminuant
sous la pression démographique, il est urgent d'adopter des méthodes de culture
durables si on ne veut pas que le problème foncier devienne insoluble.
Quand, en 1997, je suis arrivé à Koudougou, je me
suis rendu compte que de nombreuses
femmes
préparaient le dolo(2) en brulant
uniquement des tiges de mil. Cela m'a fait un choc.
Cela voulait dire que l'on privait la terre, notre mère, de sa
nourriture. Comment allait-elle continuer à nous donner à manger ?
Et en effet, à l'hivernage, j'ai vu combien
les terres étaient épuisées. Malgré les pluies abondantes, les paysans se
plaignaient : «
L'eau a manqué
à nos cultures ! ». C'est qu'ils ne mesuraient pas la
pluie ! Ils contemplaient leurs greniers presque vides !
J'ai
essayé d'en savoir un peu plus.
J'ai
interrogé les vieux des villages. Ils m'ont dit qu'autrefois, ils cultivaient
le même champ durant trois ans seulement. La première année, ils semaient
du sorgho, puis du petit mil et, la troisième année, des arachides.
Ensuite, ils laissaient la terre se reposer.
Ils allaient cultiver un peu plus loin. «
Aujourd'hui, ajoutaient-ils, si tu laisses un bout de terrain sans le
cultiver, quelqu'un viendra te le demander pour le cultiver à son compte. On ne
laisse plus la terre se reposer. Il n'y a plus de jachère ».
La jachère qui est un élément essentiel
de la méthode traditionnelle de culture a disparu dans de nombreuses régions du
Burkina. Autrefois, quand il y avait beaucoup d'espace,
on pouvait laisser un champ se reposer 20 à 30 ans avant d'y revenir.
Aujourd'hui, sous la pression démographique, la jachère a disparu ou est en
train de disparaître. Si elle n'est pas remplacée par un apport régulier en
fumure organique (comme dans la méthode zaï), les terres se détériorent.
Dès que la densité de population atteint
les 30 habitants au km2, les difficultés apparaissent. Si l'on continue à
travailler de la même façon, quand la densité atteint 60 habitants au km2, la
situation devient dramatique. C'est la chute libre : non seulement on ne laisse
plus la terre se reposer, mais on ramasse tout ce qui peut brûler (et donc ce
qui devait nourrir la terre), pour le bruler à la maison. Les tiges de mil...
mais aussi les bouses de vache. C'est la catastrophe. Or la densité moyenne de
la population au Burkina est déjà de 55,4 hab/km2 C'est dire que la plupart des
régions ont dépassé les 30 ha/km2, et qu'un bon nombre ont dépassé les 60
hab/km2 (ce qui sera la moyenne nationale en 2012).
Il
est temps d'agir fortement, ou de réagir. Il y a urgence ! En effet,
si de nombreuses femmes préparent le dolo
en brûlant uniquement des tiges de mil, c'est que le bois manque. Et si le
bois manque, c'est que la population a augmenté. Elle a donc besoin de plus de
bois, mais aussi de plus de champs ! Et pour obtenir un nouveau champ on
commence à abattre de nombreux arbres... Le déséquilibre est vite atteint.
Bien
sûr, beaucoup a été fait. Mais on est loin de faire tout ce qui doit être fait
! Et ce n'est pas un séminaire de plus à Ouagadougou sur les changements
climatiques qui va faire changer les habitudes des paysans des zones fortement
peuplées du monde rural. Le développement durable n'est pas une option. C'est
une nécessité, une urgence.
Quand
j'essaie d'aborder cette question - là avec les paysans, je ne me demande pas
comment traduire « développement durable » en mooré, jula ou
autres... Je préfère aborder cette question en ces termes :
« Pensez-vous que vos enfants cultiveront les mêmes terres que
vous ? »
Cette
question, je me souviens l'avoir posée à Boni, il y a quelques années. C'était
du temps où tous les habitants de ce village cultivaient le coton en alternance
avec le maïs. À cette question, les visages se sont fermés. Un lourd silence a
régné. Puis un des paysans a pris la parole pour dire : «
Quand nous avons semé du coton pour la
première fois, nous avons fait trois tonnes de coton à l'hectare. Puis peu à
peu les rendements ont baissé. Quand nous ne récoltions plus qu'une tonne à
l'hectare, nous avons été invités à mettre de l'engrais chimique sur nos pieds
de coton. Effectivement, les rendements ont dépassé à nouveau les deux tonnes à
l'hectare. Mais là encore, peu à peu, les rendements ont baissé. On nous a
dit : Si vous ne voulez pas
que vos rendements descendent en dessous de une tonne à l'hectare, vous devez
ajouter du compost, de l'engrais organique, à l'engrais chimique. De fait,
ceux qui le font récoltent plus de deux tonnes à l'hectare. Mais que va-t-on
nous dire la prochaine fois ? »
J'ai
répondu alors : «
N'attendez pas
qu'il soit trop tard. Puisque vous voyez vous-mêmes que l'alternance coton -
maïs ne vous permet pas de garder bonne la terre, essayez autre chose. Cherchez
vous - mêmes. Informez - vous. Certains proposent des rotations sur 4 ans.
Coton, maïs, niébé ou arachide ou soja ou sésame... et du fourrage la quatrième
année. Oui, du fourrage, de « l'herbe », pour nourrir vos animaux. Et
donc pour développer l'élevage, et nourrir la terre avec les déchets de vos
animaux ou le compost que ces déchets vous auront permis de faire en quantité. ».
Il est temps d'essayer plusieurs formules et de voir celles qui permettent de
garder bonne la terre tout en vous offrant des revenus rémunérateurs.
Koudougou, le 27 janvier 2009
Maurice Oudet
Président du SEDELAN
1- Voir lettre justice et
paix du mois de Février 2009
2- Dolo = Nourriture
traditionnelle, Mil