AFRIQUE - Burkina-Faso
UN EXIL HEUREUX
ABC
BURKINA N° 319
Nous sommes heureux de vous présenter aujourd’hui le
témoignage d’une collaboratrice et alliée fidèle du SEDELAN, Birgitta Amoroso.
En novembre et décembre dernier, elle a séjourné à Nyassan, au milieu de la
plaine rizicole du Sourou.
Elles
s’appellent Awa, Delphine, Aminata et Claude – quelques unes parmi 200 femmes
d‘un bataillon de pionnières,
lancées
dans l’étuvage du riz des plaines du nord-ouest du pays, près de la
frontière avec le Mali.
Leur
combat ? La conquête du marché burkinabè des grandes villes, notamment de
Koudougou, pas très éloignée. Leurs armes: le riz de leurs champs, la force de
leurs bras, une détermination et une capacité de travail hors du commun. Leurs
munitions : chaudrons et cuvettes, bâches et vélos.
Leur objectif: valoriser et écouler le riz local produit par leurs
familles pour s’assurer un gain autonome, subvenir aux besoins de leur foyer,
soins de santé et scolarisation des enfants.
Le
village de Nyassan est situé dans la vallée du fleuve Sourou, à son point de
confluence avec la boucle du Mouhoun, les deux «
porteurs d’or bleu » de la région – de l’eau, de l’eau presque
toute l’année. Les champs cultivés suivent cette épine dorsale vitale, étalant
ici et là ses lambeaux verdoyants à gauche et à droite, un peu comme les pattes
d’un crocodile géant, languissant dans la savane.
Par
un heureux hasard, je me suis trouvée, pendant mon huitième séjour au Burkina,
aux côtés de ces femmes, accompagnant l’éditeur d’abc Burkina, Maurice Oudet,
le président du SEDELAN, un des initiateurs - promoteurs du projet riz étuvé du
Sourou, pendant une de ses nombreuses tournées aux quatre coins du pays. Il se
rendait à Nyassan pour la
mise au point
des derniers détails concernant un prêt de 60 millions de FCFA , octroyé à ce
projet par la Mutuelle Femme Développement (MUFEDE),
et pour un état des lieux des stocks de riz, réservés sous clé comme
garantie. Garantie solide s’il en est, garantie que l’on pouvait voir,
toucher et même goûter ! Bien différente des sécurités virtuelles et toxiques,
avancées pour couvrir les hypothèques - bidon, les sub-primes américaines,
qui infectent maintenant l’économie réelle du monde entier…
Appelé
rapidement vers d’autres obligations et chantiers, le président du SEDELAN m’a
laissée au village de Nyassan pendant quelques semaines, en séjour d’étude un
peu imprévu, me permettant de suivre de près le travail d’étuvage des femmes
paysannes. Une expérience enrichissante à tous points de vue.
Avant le chant du coq et
le premier rayon de soleil, Marie-Madeleine, Porégyédé, Odile et les autres
femmes étuveuses ont déjà commencé leur
combat journalier. À puiser et transporter de l’eau dans des bidons de 200
litres, à ramasser du carburant de fortune pour la cuisson, essentiellement des
tiges ou épis de maïs épluchés, à allumer le feu et préparer marmites et
jarres. Rarement elles s’offrent le luxe du vrai bois : un «
lot de charrette » de bois coupé à
5 000 FCFA. Dans leurs cours, elles travaillent à 2, 3 ou 4 à alimenter le feu
sous les grandes marmites en fonte, à laver et trier le riz (récolté et battu
au champ à la main), éliminant les graines flottantes et vides, surveillant
attentivement ébullition, fumée et vapeur, les pieds nus dans les savates à
quelques centimètres du feu, les mains plongeant de petites bassines dans l’eau
bouillante, tandis que les vapeurs chaudes embaument visage et vision. Sans
posséder mesures, poids ou balances ces autodidactes ont le nez
fin, l’oeil sûr et le toucher infaillible. Là où nous nous serions munis
de tous les chrono – baro – hygro - thermomètres possibles et imaginables,
elles posent une main sur le couvercle, elles scrutent les bulles du fond,
elles tâtent les parois de la marmite pour vérifier si la vapeur a bien pénétré
tout le riz à l’intérieur. Et elles savent toujours quand c’est l’heure !
Après le premier passage à la vapeur, le
riz est transvasé dans de grandes jarres en terre cuite où il repose pendant la
nuit. Le lendemain un deuxième étuvage suit. Le riz
est ensuite sorti pour séchage, étalé sur de grandes bâches dans la cour,
soigneusement surveillé et remué toutes les 10 minutes.
Elles arrivent ainsi à produire 4, 8 ou même 10 sacs de riz de 25 kg
parfaitement étuvé en une semaine !
Une
fois sec, le riz est transporté en sacs de 20-40 kg, souvent sur le porte -
bagage d’un vieux vélo. Qui de nous aurait réussi l’exploit de la femme
burkinabè : enfourcher un vélo d’homme, enveloppée dans un pagne - jupe
jusqu’aux chevilles, tongs aux pieds, pédaler avec cette charge les 2 kms jusqu’au
moulin, un enfant attaché au dos, cuvette sur la tête, une main seulement sur
le guidon, à travers les pistes du village. Elles mériteraient une
médaille olympique.
Le décorticage de la graine étuvée et
souple est moins abrasif que sur la graine dure et non traitée des champs.
Les éléments nutritifs sont préservés, déjà
chassés vers l’intérieur de la graine par la chaleur de l’étuvage,
ce qui donne un riz de qualité supérieure (le
riz blanc cher aux américains est « enrichi » post mortem de minéraux
et vitamines perdus pendant le décorticage). Les graines séparées sont
ensuite vannées pour enlever débris et restes de balle ou de son. Le son est
vendu comme complément d’aliment pour bétail, la balle est parfois utilisée
comme carburant pour les étuves.
Autre point fort : le travail
collectif. Cette armée de nouvelles professionnelles de
Nyassan a vite formé des groupements qu’elles continuent à consolider en vue de
constituer une grande union. Les noms sont significatifs et témoignent de leur
esprit de solidarité communautaire : NAMANGADZANGA (= « Utile à tout
le monde »), BENNAFAKATIA, SABARIKADI = « Le pardon c’est bon »,
ou SONGTAABA = « S’entraider c’est bien ». Prose et poésie font bon
ménage chez elles !
Pourtant pas facile de s’organiser, quand
seulement une ou deux femmes par groupement savent lire et écrire. Pas
simple non plus d’indiquer l’adresse de l’organisation quand on n’a pas encore
de locaux. «
Sous le premier acacia
à gauche après le virage à la pharmacie » n’est pas toujours jugé satisfaisant
par les autorités et administrations diverses.
Pas évident du tout quand le village n’a pas d’électricité, service
postal, cybercafé … et possède une seule ligne téléphonique en surcharge
chronique…Mais les groupements décident néanmoins de désigner, outre leur
présidente, secrétaire et trésorière, une attachée de presse, «
personne responsable de l’information et de
la communication ! » Excellent !
Pour les quatre réunions pendant mon
séjour, une trentaine de femmes étaient présentes chaque fois,
convoquées par des voies « internes » très performantes. Et d’autres
se sont annoncées, toutes impatientes de verser leur cotisation, recevoir leur
nouveau cahier personnel de gestion, emporter les nouveaux sacs de 25 kg
imprimés d’une belle image et étiquette MALOKADI (= Le Bon Riz) prêts à
l’emploi.
Quand
finalement il a fallu « demander la route » et quitter la vallée, je
retiens difficilement l’envie de crier : «
Bonne route à vous aussi, Germaine, Eugénie, Fatimata et toutes les
soeurs. Bon vent à cette grande marche
des femmes burkinabè, vers une autonomie personnelle, locale et nationale :
souveraineté alimentaire, développement endogène et travail dans la
dignité ».
Leurs silhouettes, droites comme des caryatides
grecques, portant - comme leurs lourds sacs de riz - l’espoir d’un peuple et
d’une région sur leurs têtes magnifiques, s’estompent à l’horizon, gravées dans
ma mémoire.
Aujourd’hui, au moment où nous publions ces lignes,
deux camions par semaine quittent Nyassan pour Koudougou où la population
apprécie beaucoup ce riz, le bien nommé (en jula) :
« anyogontè » (qui n’a pas son pareil).
Florence, le 18 février 2009
Birgitta
Amoroso