Nouvelles d'Afrique
LES PRATIQUES POLITIQUES
ET
LES MOYENS D'ACCÉDER AU POUVOIR DEPUIS 1972
Une relecture proposée par le SeFaFi(1)
Après un demi-siècle
d'indépendance, Madagascar n'a pas encore trouvé les formes juridiques et les
pratiques politiques lui assurant la stabilité du pouvoir.
La crise ouverte en janvier
2009 renvoie à celles qui ont précédé en 1972, 1975, 1991 et 2002. Cette succession de révoltes et d'affrontements qui
ont tenu lieu d'alternance nous interpelle à nouveau : est-ce une fatalité, une
malédiction dont le pays ne pourra se défaire? Ou serait - ce le résultat de
comportements individuels et collectifs dont la mesure n'a pas encore été
prise, mais dont il est possible et urgent de se défaire ?
Le moment est venu de mettre un terme
aux dérives qui caractérisent l'évolution de
notre pays, en stabilisant ses institutions et en moralisant ses moeurs
politiques. L'instabilité politique,
économique et sociale, devenue chronique à Madagascar, tire son origine de la théorie et de la pratique du pouvoir
d'Etat.
Le pouvoir
d'Etat :
La théorie :
Au
niveau théorique, en raison de l'absence de consensus sur le rôle et sur le
fonctionnement de l'Etat, la conception du pouvoir d'Etat qui prévaut, tant
dans la mentalité des citoyens que dans l'esprit des dirigeants, fait de l'Etat
le «
Ray aman-dreny »
(2)
des Malgaches.
De
ce fait, les relations Etat - peuple s'apparentent à des relations
parents - enfants, voire de monarque à sujets,
le terme
Fanjakana pour désigner
l'Etat étant à cet égard symptomatique.
À
cette conception du pouvoir, s'ajoute la sacralisation de celui-ci par le recours «
aux valeurs éthicosprirituelles et socioculturelles, notamment le
fihavanana et les croyances au Dieu Créateur » telles qu'affirmées dans le
Préambule de la Constitution.
Il est patent qu’une telle conception du pouvoir s'accommode mal des
concepts comme l'Etat de droit, la démocratie,
dont les fondamentaux sont :
v
La
séparation des pouvoirs, fondement de
l'indépendance de la justice,
v
La
reconnaissance de droits et libertés
fondamentaux aux citoyens,
v
Le
contrôle des actes des autorités publiques
grâce à un mécanisme préalablement prévu par les textes, en vue de protéger les
droits collectifs et individuels,
v
L'alternance au pouvoir,
v
Le
pluralisme politique,
v
La
notion de représentation qui implique
le mode de désignation des dirigeants par voie électorale et celle de
redevabilité sociale.
La pratique :
De cette conception
théorique du pouvoir découlent des pratiques du pouvoir qui l'ont perverti.
Les
gouvernés réduits au statut de sujets
encensent les gouvernants, le
Fanjakana
qui incarne la volonté de Dieu et non du peuple, d'où la personnalisation du
pouvoir : le suffrage universel direct sert à conforter ce pouvoir personnel
dans la mesure où il exprime non un choix pour un programme politique ou un
modèle de société mais un choix sur une «
personne » qui promet le changement, sans que ledit changement soit défini
clairement.
Le
choix
de l'électorat est également
biaisé
par la référence à l'appartenance ethnique et/ou religieuse du candidat.
Ainsi
le
peuple attend les bienfaits que
ses gouvernants veulent bien lui accorder ; surtout, il attend naïvement
la réalisation des promesses souvent
démagogiques faites lors des campagnes électorales ou lors de la prise de
pouvoir dans la rue. Il s'agit bien ici d'une interprétation littérale de
la notion d'Etat - Providence.
Quant aux gouvernants, rares
sont les responsables du pays qui, dans l'exercice de leur pouvoir,
ont adhéré à la vision d'un Etat en charge
du bien commun ; rares sont ceux qui n'ont pas été asservis aux solidarités
ethniques, aux intérêts privés, à l'ambition personnelle.
Il en a résulté un marasme continu dans la vie économique malgré
quelques pics de croissance, des perturbations notables dans la vie sociale
et, au total, plus de reculs que d'avancées vers un mieux-être et un
développement attendu de tous.
Les raisons de
l'échec :
Les
raisons de cet échec massif et continu semblent bien relever de deux ordres :
les dispositions institutionnelles et les pratiques du pouvoir.
Les
dispositions institutionnelles :
Du
point de vue institutionnel, les régimes successifs ont tout fait pour
renforcer le pouvoir des dirigeants, et exclure toute alternance. Le moyen le
plus radical fut de
s'en prendre à la
Constitution. Les
présidents
successifs ont tous imposé les changements
constitutionnels qui leur convenaient : soit en proposant des institutions
transitoires comme en 1972 et en 1991, soit en élaborant des textes nouveaux
comme en 1975 et en 1992, soit en procédant à des modifications de convenance
comme en 1994, 1998, 2007 et 2009. Cette dernière, datée du 15 janvier, en
offre la caricature parfaite : adoptée après une demi - journée de débat, à
l'unanimité par le Sénat et avec 2 voix contre à l'Assemblée Nationale ! Ce mépris
du droit montre bien l'absence de respect des présidents de la République pour
leur fonction, et leur instrumentalisation de la loi fondamentale au service de
leurs intérêts personnels.
Les
pratiques du pouvoir :
La
monopolisation du pouvoir s'est
traduite par la création d'un
parti
unique ou dominant, qui a permis de distribuer les postes juteux aux hommes
liges. Ainsi, à l'instar du PSD et de l'AREMA, le TIM s'est-il arrogé la
quasi-totalité des sièges des sénateurs, des députés, des chefs de régions et
des membres des assemblées régionales, ainsi que des maires et des conseillers
municipaux. Que la confiscation de toutes les places se soit faite au nom de la
représentativité nationale montre à quel point les concepts sont dévoyés de
leur sens vrai, et combien le mensonge est devenu la règle dans le discours
politique ...
Pour conserver le pouvoir, les dirigeants
ont recours au truquage électoral. Depuis 1989, des
entités de la société civile comme le KMF/CNOE se mobilisent pour améliorer la
transparence et la crédibilité des élections. Si des avancées notables ont été
obtenues, des reculs ont également été enregistrés et l'on
peut regretter que, à l'exception de la présidentielle de 1996-1997
qui a vu Didier Ratsiraka succéder à Albert Zafy,
aucune alternance à la tête de l'Etat n'est intervenue au terme
d'élections jugées acceptable par tous.
Si en 2001 le candidat Ravalomanana avait promis de
modifier le Code Electoral au cas où il serait élu, une fois arrivé au pouvoir,
il affirmait avec fierté que ce Code était le meilleur en Afrique.
Une fois acquis, le pouvoir ne saurait
être partagé. L'exécutif réduit alors le législatif à n'être
que des chambres d'enregistrement et le judiciaire est trop rarement
indépendant. À signaler cependant que le tribunal administratif a annulé en
2007 (il est vrai tardivement) les élections de nombreux maires TIM.
Le pouvoir exécutif lui-même, bien que
bicéphale, est organisé en fonction des seules volontés du Président,
le Premier Ministre et les Ministres étant réduits au statut de simples
exécutants, se gardant de prendre une décision qui déplairait au grand chef.
Les conséquences ces
pratiques politiques :
Il découle
de ce qui précède que
l'administration
subordonne le service des citoyens à celui des dirigeants. La même
concentration s'observe au plan national, les formes successives de
décentralisation ne concédant aux collectivités territoriales que l'apparence
du pouvoir, le centre se réservant les décisions importantes.
Et
pour convaincre la population de suivre ses dirigeants, il faut
empêcher l'expression des points de vue
opposés. Les
médias officiels
sont donc voués à la
glorification du
régime et les opposants en sont
exclus ; et pour faire bonne mesure, les médias privés ne peuvent diffuser
sur l'ensemble du territoire. Si certains s'obstinent à ne pas s'y conformer,
quoi de plus simple que d'intimider les propriétaires ou de corrompre les
journalistes? Et si ces mesures s'avèrent encore insuffisantes, les stations ou
les émissions sont interdites. Cette censure qui ne dit pas son nom est rendue
possible grâce à la loi sur la communication, dont la mise à jour est sans
cesse promise et jamais réalisée.
Les autres contre-pouvoirs,
pourtant essentiels au bon fonctionnement d'une démocratie,
sont tout aussi limités ou inexistants.
Ainsi des syndicats ouvriers, largement persécutés dans l'industrie (notamment
les zones franches) comme dans l'administration ; et des syndicats patronaux,
dont les revendications ne sont guère prises en compte. Les intellectuels se font
discrets, fragilisés par des compétences limitées, des nominations arbitraires
et des conditions de vie déplorables. Quant aux Eglises, elles sont
instrumentalisées pour la plupart et largement rémunérées pour leur servilité
et allégeance, alors que les autres se voient ignorées ou intimidées. Même les
entités traditionnelles comme les
Tangalamena sont appelées à la rescousse pour soutenir le pouvoir dès que
celui-ci sent monter la contestation. Enfin,
dès que la société civile fait preuve d'indépendance d'esprit, le
pouvoir suscite des associations parallèles qui lui sont asservies.
Ces
dérives du pouvoir et les promesses non tenues génèrent frustrations et
mécontentements au sein de l'ensemble de la population. Faute de
contre-pouvoirs institutionnalisés, les contestations du pouvoir se déroulent
hors cadre légal et institutionnel.
Ainsi depuis l'indépendance, quatre
mouvements populaires ont marqué l'histoire de Madagascar et
ont fait l'objet de répressions sanglantes par les forces armées :
v
Le 1er avril 1971, insurrection dans le Sud
réclamant plus de justice sociale,
v
Le 13 mai 1972 à Antananarivo, révolte des
étudiants et des intellectuels, dénonçant les accords de coopération
franco-malgaches et réclamant la malgachisation ainsi que le
Fanjakan'ny madinika,
v
Le 10 août 1991, «
marche de la liberté » vers le palais d'Iavoloha,
v
Le 7 février 2009, tuerie devant le Palais
d'Ambohitsorohitra.
Le
dénominateur commun de ces
mouvements, c'est qu'ils
expriment les
aspirations profondes du peuple qui exige que le pouvoir d'Etat prenne en
compte l'intérêt commun : justice sociale, liberté, démocratie.
Dans
tous ces cas, des hommes exerçant le pouvoir parce qu'ils ont été élus par
leurs concitoyens ont fait tirer sur la foule dans le seul but de conserver ce
pouvoir.
Conception du
pouvoir :
Les
carences institutionnelles qui
viennent d'être évoquées ne sont pas l'effet du hasard. Elles sont
ancrées dans des pratiques immuables
d'un régime à l'autre, d'un dirigeant à l'autre :
En
ce domaine, le
premier handicap est la
conception du pouvoir qui a été évoquée supra prévaut tant dans la
mentalité des citoyens que dans l'esprit des dirigeants. Etre le chef est tenu
pour un état plus que pour une fonction, un honneur plus qu'une responsabilité.
Mais suffit-il d'être élu président, député ou maire pour un mandat de quelques
années pour devenir par le fait même un
Ray
amandreny plein de sagesse et de raison ?
En toute hypothèse, la conviction d'être un Ray amandreny en politique n'autorise pas à infantiliser les
citoyens et les subordonnées. Dans une administration ou une entreprise,
être le
zoky suffit-il à garantir le
jugement et les compétences requises, et être le
zandry ôte – t - il toute compétence et tout sens des
responsabilités ?
Devant l'autorité, la population se
comporte encore avec la révérence quasi-sacrale, et toujours craintive,
qu'elle manifestait à l'égard des
Mpanjaka.
La critique et plus encore le langage affronté sont bannis, du moins en public,
et l'opposant est celui qui, au mieux, transgresse les bonnes manières et, au
pire, fait preuve d'irresponsabilité.
Un
autre comportement défaillant se
retrouve dans la
relation du citoyen à
la nation, et celle du Malgache à son ethnie. Le fait est que l'horizon
naturel de la solidarité reste l'ethnie, pour des raisons tout à fait
compréhensibles d'efficacité, autant que de
réflexe identitaire. Mais cela
entraîne
une méconnaissance de la nation et de l'Etat, qui est en charge de son
organisation et de son bien commun. À ce niveau, chacun le sait mais personne
n'ose le dire, l'unité nationale reste fragile.
La conséquence en est l'absence du sens
de l'Etat, d'un Etat qui soit le garant du bien commun de la nation,
et dont l'action politique soit véritablement libre face aux intérêts
particuliers, qu'ils soient ethniques, économiques ou financiers, de caste ou
de classe sociale, d'appartenance politique ou religieuse, etc. Dans la
pratique au contraire, l'accession au pouvoir implique, pour l'intéressé,
un devoir de redistribution à l'égard
de sa famille, de ses relations, de son ethnie, et de tous les réseaux qui ont
permis son ascension. Cette conception patrimoniale du pouvoir est l'origine
des délits d'initiés et des conflits entre, les intérêts publics et les
intérêts privés, jusqu'à la plus haute sphère de l'Etat. La corruption, le
trafic d'influence et le détournement de fonds publics y trouvent aussi bien
leur source que la raison d'une immunité quasi - générale.
La non - maîtrise du temps
est également caractéristique du comportement des responsables politiques.
Vivant dans l'instant présent, ils ne
se soucient pas d'analyser le passé pour tirer la leçon des échecs subis, et,
ne se projettent pas davantage dans le futur, pour faire les prévisions
indispensables à l'organisation de l'action collective. Cet état d'esprit se
manifeste notamment par
l'absence de
tout programme politique, tant de la part du pouvoir, que de l'opposition. À l'avenir, les
politiciens devront faire la preuve qu'ils sont capables de
prospective, s'ils veulent faire face dans les meilleures conditions à
leurs responsabilités publiques.
Autres facteurs
handicapant la vie politique :
D'autres
facteurs encore handicapent la vie politique, que l'on retrouve dans tous les
comportements :
la peur et la jalousie,
et leur corollaire,
le manque de
confiance en l'autre.
L'engagement politique peut se définir
comme un contrat de confiance passé avec l'élu,
conclu sur la base de promesses faites à l'électeur ; elle est aussi un contrat
passé par l'élu avec son parti politique, sur la base des valeurs et du
programme qu'il défend. Mais la défiance est telle que, bien des réalisations
sont sabotées parce que le mérite en reviendrait à d'autres, la réussite des
uns étant insupportable aux autres. Ce manque de confiance explique aussi la
prolifération et l'impuissance des partis
politiques, chacun voulant être le premier chez lui et, ne faisant
confiance qu'à ses proches.
Reste la référence emblématique de la
culture malgache, l'incontournable fihavanana.
Instrumentalisé dans les familles, au point de se confondre parfois avec le
parasitisme, il est systématiquement récupéré par les politiques. Ceux - ci
se réclament de lui après chaque élection
truquée pour mieux exclure les opposants, ou pour faire oublier leurs échecs
lorsque s'étend le mécontentement populaire. Il est donc urgent de lui rendre
sa signification traditionnelle, et, de reconnaître les exigences qu'il apporte
dans la société moderne.
Pratiquer le fihavanana, aujourd'hui et, à l'échelle
nationale, c'est reconnaître et traiter tout concitoyen comme un parent, quelle
que soit sa région ou sa caste, la couleur de sa peau ou son ethnie d'origine.
À ce titre, le
fihavanana doit
devenir le plus sûr critère de l'identité de la nation, et le meilleur ciment
de son unité ...
Faire le bilan pour une refondation :
Le
moment est venu de faire un bilan sans acrimonie, afin de dissiper les
malentendus et de désamorcer les rancunes. Le moment est venu aussi, de mettre
en place les structures capables d'absorber les chocs politiques et sociaux, et
de réformer les pratiques de pouvoir qui ont fait la preuve de leur nocivité.
Il faut jeter les bases d'un Etat dans
lequel le citoyen assume ses droits autant que ses devoirs, et qui garantisse
l'égalité de tous devant la loi.
Dispositions
institutionnelles et pratiques politiques devront assurer une alternance
démocratique respectueuse du choix des citoyens. Ce choix, pour être pertinent,
nécessite la mise en oeuvre de mécanismes permettant d'éclairer l'électorat,
afin qu'il ne soit plus « infantilisé ».
L'unité et la solidarité nationales,
conditions du développement, ne doivent pas être fragilisées à chaque
soubresaut politique.
Aussi
est - il
impératif de réconcilier la
classe politique, pouvoir comme opposition, avec tout le peuple sans distinction,
en surmontant les déchirures politiques et économiques, catégorielles et
régionales.
L'urgence
s'impose de
forger une vision commune de
la nation, et de favoriser l'engagement de tous les citoyens à sa
réalisation.
Pour
mener à bonne fin une telle entreprise, il faudrait sans doute garder en
mémoire cette exhortation du défunt Rémy Ralibera : «
De grâce, osons regarder en face les réalités culturelles, sociales,
ethniques, économiques et religieuses de notre Grande Ile».
Antananarivo, le 17 février 2009
1-
SEHATRA FANARAHA-MASO NY
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