Environnement
SOMMES-NOUS TROP NOMBREUX ?
LE MONDE 2 - 09 Janvier 2009
Mardi 23 septembre 2008, retenez cette date. Ce fut "
le jour du dépassement",
le earth overshoot day de l'année.
La
date où la population humaine a épuisé les ressources produites en un an par
le mince manteau vivant qui enveloppe la Terre, la biosphère ou écosphère.
Depuis, nous allons au-delà de ce que la planète nous offre – de sa
biocapacité.
Comment identifions-nous ce mardi fatal si précisément ? Grâce à
l'organisation non - gouvernementale canadienne Global Footprint Network,
fondée en 2003, qui travaille à quantifier l'"
empreinte écologique" des activités humaines. Cet outil
d'analyse, sorte de "
panier de la
ménagère " global, ou de PIB à l'envers, a été mis au point dans la
foulée du Sommet de la terre de Rio, en 1992, par les universitaires William
Rees et Mathis Wackernagel. Il est aujourd'hui reconnu par l'Organisation de
coopération et de développement économiques (OCDE) – quoique sans cesse
critiqué, réévalué. Pour le calculer, Global Footprint Network
compare le rythme auquel, chaque année, la
nature produit des ressources – aliments, combustibles, etc. –
et assimile les déchets, et le rythme
auquel l'humanité consomme ces ressources et produit des déchets. Quand
nous excédons les possibilités terrestres, nous atteignons "
le jour du dépassement". Le
premier, selon l'ONG, est tombé le 31 décembre 1986. En 1996, il se situait
début novembre. En 2007, le 6 octobre. Aujourd'hui, le 23 septembre. Et dans
dix ans ? Notre crédit terrestre s'épuise – après le crédit bancaire.
Une représentation frappante valant mieux qu'un long discours, les
chercheurs évaluent l'"
empreinte
écologique" d'Homo sapiens en hectares terrestres. l'OCDE en donne
cette définition : "
la mesure de la
superficie biologiquement productive nécessaire pour pourvoir aux besoins d'une
population humaine de taille donnée". Les derniers calculs montrent
que nous avons largement dépassé notre quota – globalement.
La Terre ne peut aujourd'hui offrir que
1,78 hectare global (hag) par habitant, pas un centimètre carré de plus.
Or la consommation mondiale actuelle exige
2,23 hag productifs per capita. Et les calculs montrent que si l'ensemble
de la population humaine adoptait aujourd'hui le mode de vie des Européens et
des Américains – voitures, eau chaude à volonté, viande chaque jour, énergies
fossiles à la demande… –, il lui faudrait disposer en surface de quatre à cinq
planètes Terre.
Ne riez pas ! Les nouvelles classes moyennes chinoises et
indiennes ont commencé de vivre à l'occidentale – qui oserait le leur reprocher
? Ajoutez les pollutions de toutes sortes associées à ce train de vie. En
octobre 2007, quatre chercheurs suisses rattachés à Futuribles, un centre
indépendant d'étude et de réflexion prospective sur le monde contemporain, ont
ajouté les polluants et la "
charge
en carbone" à l'empreinte écologique des populations. Ils en
déduisent, au regard de la capacité d'assimilation des émissions de CO2 par la
biosphère, que
onze planètes Terre
seraient nécessaires pour satisfaire les besoins d'une humanité qui aurait
adopté le mode de vie occidental.
Sombres prédictions :
Comment s'étonner alors que beaucoup s'interrogent : et si nous
étions trop nombreux, déjà, pour cette Terre ? Notre démographie n'est - elle
pas la cause de nos malheurs écologiques, mais aussi politiques, sociaux,
militaires, comme l'affirmait déjà l'austère Thomas Malthus… en 1798 ? Les
"
émeutes de la faim" qui
ont secoué en avril 2008 des pays très peuplés – Burkina Faso, Cameroun, Côte
d'Ivoire, Egypte, Haïti, Indonésie, Maroc, Philippines, Nigeria, Sénégal… – ne
lui donnent-ils pas raison ? Le pasteur britannique Thomas Malthus, économiste,
affirmait que la population humaine croît de façon exponentielle (2, 4, 8, 16,
32…) et les ressources, de manière arithmétique (1, 2, 3, 4, 5…).
Inévitablement, nous irions vers l'épuisement des biens, la famine, la guerre
de tous contre tous.
Le Prix Nobel d'économie 2008, Paul Krugman, a montré que Malthus
avait raison en son temps : les paysans français de 1789 vivaient dans une
pénurie chronique, 20 % d'entre eux étaient affaiblis par la malnutrition. Mais
au XIXe siècle, ses sombres prédictions ont été démenties par l'accroissement
des rendements agricoles, l'essor des échanges internationaux et des biens de subsistance,
sans oublier l'immigration. Autrement dit,
l'esprit
aventureux et les progrès des techniques, le génie humain, ont désavoué Malthus.
Las.
Nous savons
aujourd'hui qu'il faut relativiser les succès du "progrès" et du
rendement. L'empreinte écologique, le réchauffement qui s'accélère combinés
à une croissance forte de la population ne ramènent-ils pas l'humanité à une
situation "malthusienne" – une spirale tragique ? Beaucoup le
pensent, et pas seulement les militants de la décroissance ou les radicaux du
mouvement néomalthusien Negative Population Growth (NPG). Prenez Ted Turner,
fondateur de la chaîne d'actualités CNN, grand financier de la Fondation des
Nations unies. Cet homme informé déclarait en avril 2008 sur la chaîne PBS :
"
Nous sommes trop nombreux. Voilà
pourquoi nous avons le réchauffement climatique. […] Tous les habitants de la
planète doivent s'engager à avoir un ou deux enfants, c'est tout. […] Ne pas
contrôler la population est un suicide." Ouvrez notre-planete.info, un
site proche de l'ONG Les Amis de la Terre, tapez "
surpopulation". Parmi les premiers articles : "
Homo sapiens est la pire espèce invasive."
Extraits : "
Nous feignons d'ignorer
la finitude d'un monde dans laquelle notre multitude puise allègrement et sans
relâche. Il faut quelque chose de plus qu'un couple pour faire un enfant, il
faut au moins une planète viable. Posséder une famille nombreuse n'est-il pas
un délit environnemental, une grave atteinte à la planète et à l'avenir commun
?"
Ecoutons maintenant l'inquiétant directeur de la CIA de George W.
Bush, le général Michael V. Hayden, autre homme informé. S'appuyant, en
avril 2008, sur les chiffres de l'ONU qui
annoncent une population de 9 milliards d'humains en 2050, il prévoit un
dangereux déséquilibre démographique entre
l'Afrique et l'Europe vieillissante – synonyme de tensions aux frontières
et d'une immigration à risque –, ainsi que des
"troubles" et des "violences" dans les pays où la
population va tripler – Afghanistan, Liberia, Niger, République
démocratique du Congo
– ou doubler –
Ethiopie, Nigeria, Yémen.
Frédéric Joignot