Auto-suffisance alimentaire
MAIN BASSE SUR LES TERRES
AGRICOLES
EN PLEINE CRISE ALIMENTAIRE ET FINANCIERE(1)
GRAIN(2), octobre
2008
La
synergie actuelle entre la crise alimentaire et la crise financière a déclenché un nouvel « accaparement des
terres » au niveau mondial.
D’un
côté, des gouvernements
préoccupés par l’insécurité alimentaire qui recourent à des importations pour nourrir leurs
populations s'emparent de vastes
territoires agricoles à l’étranger pour assurer leur propre production alimentaire offshore.
De l’autre, des sociétés agro - alimentaires et des investisseurs privés, affamés de profits dans un contexte
d’aggravation de la crise financière,
voient dans les investissements dans des terres agricoles à l’étranger une source de revenus importante
et nouvelle. De ce fait, des terres
agricoles fertiles sont de plus en plus privatisées et concentrées.
Si
elle devait rester incontrôlée, cette
main basse sur les terres à l’échelle
planétaire pourrait sonner le glas des petites exploitations agricoles
et des moyens de subsistance ruraux
dans bien des régions du monde. (3)
Introduction
L’accaparement des terres existe depuis des siècles. Il suffit de penser
à la «
découverte » de l’Amérique par Christophe Colomb et à
l’expulsion brutale des communautés indigènes
qui en a découlé, ou aux colons blancs qui se sont emparés des territoires occupés par les Maoris en
Nouvelle - Zélande ou les Zoulous en Afrique
du Sud. C’est un processus violent qui reste tout à fait d’actualité,
par exemple en Chine ou au Pérou.
Il n’y a guère de jour sans que la presse
se fasse l’écho de luttes pour la terre,
lorsque des compagnies minières comme
Barrick Gold envahissent les hauts plateaux d’Amérique du Sud ou lorsque des
sociétés agro-alimentaires comme Dole ou San Miguel spolient des agriculteurs
philippins de leurs droits fonciers.
Dans de nombreux pays, des
investisseurs privés acquièrent d’immenses surfaces destinées à être gérées
comme des parcs naturels ou des zones de conservation. Et où que l’on regarde,
on découvre que la nouvelle industrie des biocarburants, promue comme réponse
au changement climatique, semble se fonder sur l'expulsion des populations de
leurs terres.
Pourtant, en ce moment, il se passe
quelque chose de plus particulier. La synergie des deux grandes crises
mondiales qui se sont déclenchées au cours des 15 derniers mois (la crise
alimentaire mondiale et plus largement la crise financière dont la crise
alimentaire a fait partie 1) ont donné naissance à
une tendance préoccupante
consistant à acheter des terres pour externaliser la production
alimentaire. Il existe
deux stratégies parallèles qui animent deux
types d’accapareurs de terres. Pourtant, si leur point de départ est peut-être
différent, leurs voies finissent par converger.
La première
voie est celle de la sécurité alimentaire. Un certain nombre de pays qui
dépendent des importations alimentaires et sont préoccupés des tensions sur les
marchés, alors qu’ils ont des liquidités à placer,
cherchent à
externaliser leur production alimentaire nationale en prenant le contrôle
d’exploitations agricoles dans d’autres pays. Ils l’envisagent comme une
stratégie innovante à long terme pour assurer l’alimentation de leurs
populations à bon marché, avec une sécurité bien supérieure à ce qu'elle était
auparavant.
L’Arabie saoudite, le Japon, la
Chine, l’Inde, la Corée, la Libye et l’Égypte
sont à placer dans cette catégorie. Des responsables de haut niveau
de beaucoup de ces pays se sont engagés
depuis mars 2008 dans une sorte de chasse au trésor diplomatique, à la
recherche
de terres agricoles fertiles dans des pays comme l’Ouganda, le Brésil, le Cambodge, le Soudan et le Pakistan.
Compte tenu de
la crise qui se poursuit actuellement
au
Darfour, où le Programme alimentaire
mondial essaie de nourrir 5,6 millions de réfugiés, il peut sembler
fou que des gouvernements étrangers
achètent des terres agricoles au Soudan pour
exporter des denrées alimentaires à l’intention de leurs propres
citoyens.
On pourrait dire la même chose du
Cambodge
où 100 000 familles, soit un demi
- million de personnes, ont actuellement une alimentation insuffisante
(4).
Et pourtant, c’est ce qui se passe aujourd’hui. Convaincus que les
opportunités agricoles sont limitées et
qu’on ne peut se fier au marché, les gouvernements « de l’insécurité
alimentaire » achètent en ce moment des terres ailleurs pour produire leur
propre alimentation. À l’autre extrémité, les gouvernements courtisés pour
qu’ils accordent l’utilisation des terres agricoles de leurs pays accueillent
généralement favorablement ces offres d’investissements étrangers d’un nouveau
type.
La
seconde voie est celle des retombées financières. Étant donné la
débâcle financière actuelle,
toutes sortes d’acteurs des secteurs de la
finance et de l’agro-alimentaire(5)
se tournent vers le foncier, à la fois pour
la production alimentaire et celle des biocarburants, pour s’assurer
de nouvelles sources de profit. Le
foncier n’est pas, en lui-même, un
investissement classique pour beaucoup de ces entreprises
transnationales. En fait, la terre représente un tel risque de conflit
politique que de nombreux pays ne permettent même pas à des étrangers de la
posséder. Et la terre ne prend pas de la valeur du jour au lendemain, comme la
viande de porc ou l’or. Pour obtenir un bénéfice, les investisseurs doivent
améliorer les capacités de production des terres, et même quelquefois se salir
les mains en
assurant réellement le fonctionnement
d’une exploitation agricole.
Mais
la conjonction des crises alimentaire et
financière a transformé les terres agricoles en un nouvel actif
stratégique. Dans de nombreux
endroits du monde, les prix alimentaires sont élevés et les prix des terres sont faibles. Et la plupart des
« solutions » à la crise
alimentaire proposent d'extraire plus de nourriture des terres dont
nous disposons. On peut donc clairement
gagner de l’argent en prenant le contrôle
des meilleurs sols, proches des ressources en eau, aussi rapidement
que possible.
Ces deux voies se rejoignent parce que, dans les deux cas, c’est le
secteur privé qui aura le contrôle. Dans
la dynamique de la sécurité alimentaire, ce sont les gouvernements qui
dirigent les opérations au travers d’un
programme de politiques publiques. Dans la dynamique des profits financiers, ce ne sont que les investisseurs qui font
leurs affaires comme d’habitude. Mais
il ne faut pas se laisser abuser. Même si ce
sont des responsables publics qui négocient et concluent les
transactions pour les contrats
d’accaparement des terres pour cause de « sécurité alimentaire », on
prévoit explicitement que c’est le secteur privé qui prendra le relais et
sera chargé de la mise en œuvre. Aussi,
quelle que soit la voie envisagée,
elles se dirigent toutes deux dans la
même direction :
des sociétés
privées étrangères qui obtiennent de
nouvelles formes de contrôle sur des terres
agricoles pour produire une alimentation non pas pour les
populations locales mais pour d’autres.
Qui a dit que le colonialisme
appartenait au passé ?
Ceux qui
recherchent la sécurité
alimentaire :
La plupart des
gens ont entendu parler de l’accaparement
des terres par rapport à la sécurité alimentaire, les journaux ayant
rapporté que l’Arabie saoudite et la
Chine sont en train d’acheter des terres agricoles dans le monde entier, que ce soit en Somalie ou au Kazakhstan.
Mais beaucoup d’autres pays sont
impliqués. Une analyse plus fine révèle une liste impressionnante des accapareurs de terres motivés par la
sécurité alimentaire :
-
La
Chine, l’Inde, le Japon, la Malaisie et la Corée du Sud en Asie ;
-
L’Égypte
et la Libye en Afrique ; et
-
Le
Bahreïn, la Jordanie, le Koweït, le
Qatar, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis au Moyen-Orient.
On trouvera en
annexe une description détaillée de ceux qui
cherchent des terres et où, pour quel motif et pour combien d’argent.
La situation de chacun de ces pays est bien
sûr très différente.
La Chine dispose d’une remarquable
autosuffisance alimentaire. Toutefois, sa population est immense, ses terres
agricoles disparaissent avec le développement industriel, ses ressources en eau
sont soumises à une pression
considérable et le Parti communiste doit penser à l’avenir à longue
échéance.
Avec 40 % des agriculteurs du monde mais seulement 9 % des
terres agricoles au niveau mondial, il
n’est pas surprenant que la sécurité alimentaire occupe une place importante dans l’agenda politique du
gouvernement chinois. Et avec des
réserves de devises étrangères de 1 800 milliards de dollars US, la Chine
a suffisamment d’argent sous la main pour investir dans sa propre sécurité alimentaire à l’étranger. Comme
beaucoup de dirigeants et de militants
agricoles le savent en Asie du Sud - Est,
Pékin a commencé à externaliser
progressivement une partie de sa production alimentaire bien avant que
la crise alimentaire n’éclate en 2007.
Grâce à la nouvelle diplomatie géopolitique de la Chine et à la stratégie agressive d’investissement à l’étranger
du gouvernement, quelque 30 accords de
coopération agricole ont été conclus au
cours de ces dernières années pour offrir aux entreprises chinoises un
accès aux terres agricoles des «
pays amis » en échange de
technologies, de formation et de fonds
de développement d’infrastructures chinois.
Cela ne se passe pas seulement
en Asie mais également dans toute l’Afrique (6), à travers toute une série de projets très
divers et complexes. Du Kazakhstan au
Queensland, et du Mozambique aux Philippines, un processus continu et
bien connu est en cours, avec des
entreprises chinoises qui louent ou achètent des terres, créent de grandes exploitations agricoles, font venir des
agriculteurs, des chercheurs et des agents de vulgarisation, et vont jusqu’à
faire le travail de culture. La plus
grande partie de
l’activité agricole de
la Chine à l’étranger est consacrée à
la culture du riz, du soja et du maïs, ainsi qu’à des cultures énergétiques comme la canne à sucre, le manioc ou le
sorgho(7).
Le riz produit à l’étranger est toujours du riz hybride, cultivé à partir de
semences chinoises importées, et des
agriculteurs et des chercheurs chinois enseignent avec enthousiasme aux Africains et à d’autres à cultiver le riz
«
à la chinoise ». Toutefois, les
travailleurs agricoles locaux, engagés pour travailler dans les exploitations agricoles chinoises, en
Afrique par exemple,
ne savent souvent
pas si le riz sert à nourrir leur propre peuple ou les Chinois. Étant donné le côté secret de
beaucoup des accords fonciers, la
plupart des gens supposent que le riz sert à nourrir les Chinois, et
un
ressentiment profond s’installe(8).
Fondamentalement,
la stratégie chinoise
d’accaparement des terres est une
approche de prudence : le gouvernement
répartit les risques et
optimise ses options pour assurer l’approvisionnement alimentaire du pays à long terme. En réalité, la
pression que font peser sur la Chine ses
propres pertes de terres agricoles et de ressources en eau est si
importante que
« la Chine n'a pas d'autre
choix » que d'aller à l'étranger, estime un expert de l'Académie
chinoise des sciences agronomiques
(9).
De fait, l’alimentation commence à occuper une place de plus en plus importante, avec l’énergie et les matières
premières minérales, dans la stratégie
chinoise globale d’investissement à l’extérieur.
Au premier
semestre 2008, le Ministère de
l’Agriculture a été jusqu’à proposer une politique du gouvernement central sur l’externalisation de la production
alimentaire. Le projet n’est pas public
(10),
mais il indique certainement à quel point, et pendant combien de temps, le gouvernement prévoit de soutenir
financièrement de tels accords. Pendant ce
temps, de nombreux éléments sont apparus qui indiquent que le secteur
privé devrait jouer un rôle de plus en
plus important. Après des discussions en
juillet, la mesure politique a été mise en veilleuse, pour le moment du
moins. «
C’est trop tôt », a expliqué un
représentant du ministère.
« Il nous
faut attendre et voir comment ces
investissements évoluent (11). »
Les États du Golfe (Bahreïn, Koweït,
Oman, Qatar, Arabie saoudite et Émirats
arabes unis)
sont confrontés à une
réalité complètement différente.
En tant que
nations qui se sont
construites dans le
désert, elles ne disposent que de peu
de terres et de ressources en eau pour la culture ou l’élevage.
Mais elles possèdent d’énormes quantités de
pétrole et d’argent, ce qui leur
donne un moyen de pression puissant pour obtenir leur alimentation auprès de pays étrangers. La crise
alimentaire actuelle a constitué un choc
exceptionnellement sévère pour les États du Golfe.
Comme ils
dépendent de l’étranger pour leurs
ressources alimentaires (notamment de l’Europe) et que leurs devises sont liées au dollar américain
(à l’exception du Koweït, mais
seulement depuis l’année dernière), la
simultanéité de la hausse des prix alimentaires sur le marché mondial et de la chute du dollar
américain s’est traduite par une lourde
importation « d’inflation
supplémentaire ». La
facture de leurs importations alimentaires est montée en flèche au cours
des cinq dernières années, passant de
8 à 20 milliards de dollars. Et
comme leurs populations sont largement constituées
de travailleurs immigrés peu payés(12)
qui construisent leurs villes et fournissent la main-d’œuvre à leurs
hôpitaux,
les dynasties politiques du Golfe doivent absolument fournir des
denrées alimentaires à des prix
raisonnables. Après tout, ils sont
assis
sur une bombe sociale à retardement,
tout en espérant rester riches dans les 20 ans qui viennent en donnant en location de l'immobilier de
prestige.
Lorsque la crise
alimentaire a explosé, et que les
livraisons de riz asiatiques ont été interrompues, les dirigeants du
Golfe ont fait de rapides calculs et
sont parvenus à des conclusions sans appel.
Les Saoudiens ont décidé que, étant donné les
pénuries d’eau imminentes, il serait
judicieux d'arrêter d’ici 2016 de produire du blé, qui constitue la base
de leur alimentation, et de le cultiver
ailleurs et de le transporter, pourvu que
la totalité du processus soit clairement sous leur contrôle.
Les Émirats
arabes unis, dont 80 % de la
population est composée de travailleurs immigrés asiatiques qui consomment pour la plupart du riz, ont été pris de
panique. Sous l’égide du Conseil de
coopération du Golfe (CCG), ils se sont regroupés avec Bahreïn et les autres pays du Golfe pour
élaborer une stratégie collective
d’externalisation de leur production alimentaire. Leur idée est de
conclure des accords, particulièrement
dans les pays frères islamiques, auxquels ils fourniront des capitaux et des contrats pétroliers en
échange de garanties pour que leurs
grandes entreprises puissent avoir accès à des terres agricoles et
réexporter la production chez eux. Les
États les plus visés sont, de loin, le Soudan et le Pakistan, suivis par un certain nombre de pays en Asie du Sud-Est
(Birmanie, Cambodge, Indonésie, Laos, Philippines, Thaïlande et Vietnam), la
Turquie, le Kazakhstan, l’Ouganda, l’Ukraine, la Géorgie, le Brésil… et la
liste n’est pas close.
Il ne faut pas
sous-estimer l'importance de la démarche
des États du Golfe. Entre mars et août 2008, des pays du CCG isolément,
ou des consortiums industriels, ont
conclu des baux pour des millions d’hectares de terres agricoles, et les récoltes devraient démarrer dès 2009.
Les dirigeants du CCG prévoient
d'importantes réunions en octobre 2008 et en janvier 2009 au cours desquelles ils vont finaliser la
politique officielle sur cette question.
Bien que les composantes visibles de la stratégie du Golfe ne soient pas
critiquables en elles-mêmes, des
agences mondiales comme l'Organisation des
Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) ont jugé
nécessaire de s’y intéresser et de
s’impliquer directement dans la gestion des relations publiques autour de cette question. «
Je ne vois pas d’inconvénient à ce
que les Arabes fassent cet investissement », s’est exclamé
Jacques Diouf, directeur de la FAO,
mais la terre, dit-il, est «
une
patate chaude politique ». Il
a envoyé plusieurs membres du personnel de la FAO qui sont actuellement en poste dans le Golfe
pour éviter que des «
scandales intempestifs » ne
résultent des manœuvres des États du
Golfe
(13).
Encadré 1 :
Caractéristiques de la stratégie
d’accaparement des terres des pays du Golfe
Ø
Les gouvernements amorcent la pompe (en organisant les accords et en élaborant des modalités
spécifiques de politique bilatérale,
par exemple en accordant une dispense spéciale vis-à-vis des
restrictions sur les exportations
alimentaires, ou en ouvrant des ambassades dans les pays où les contrats seront finalisés) mais ils prévoient, voire même obligent,
le transfert des projets à des
entreprises privées
Ø
Soutien aux traditions islamiques
d’aide aux pauvres et de partage avec
ceux qui sont les plus démunis, ce qui se traduit
par l’engagement qu'une partie des denrées alimentaires ira aux
communautés du pays producteurs ou au
marché national, mise en place de banques appliquant la charia pour distribuer des fonds localement,
ou transfert de technologie, emplois et
formation pour rendre les projets plus attractifs, etc. ;
Ø
Approche véritablement à long terme ;
Ø
Discours mettant clairement en avant
l’attachement à la conclusion d’accords
« gagnants-gagnants » ;
Ø
Contexte de troc nourriture-contre-énergie dans la mesure où de nombreux
projets prévoient des contrats pour la
fourniture de pétrole et de gaz en échange.
Même si la Chine
et les États du Golfe sont les acteurs
les plus importants, d’autres s’emploient activement à trouver des
terres agricoles à l’étranger, avec une
nouvelle impulsion depuis cette année.
Le Japon
et la Corée du Sud, par exemple, sont deux pays riches dont les
gouvernements
ont fait le choix de compter sur les importations plutôt que sur leur
autosuffisance pour nourrir leurs
populations. Tous deux obtiennent environ 60 % de leur alimentation de l’étranger. (Dans le cas de
la Corée, le chiffre dépasse 90 %
si l'on exclut le riz.)
Début 2008, le
gouvernement
coréen a annoncé qu’il élaborait un plan national pour
faciliter les acquisitions de terres à
l’étranger pour la production, le secteur privé étant adoubé pour jouer
le rôle principal. D’ailleurs, des
entreprises agro-alimentaires coréennes sont déjà en train d’acheter des terres en Mongolie et en Russie orientale
pour produire des denrées alimentaires
à réexporter dans leur pays. Le gouvernement, pendant ce temps, étudie lui-même différentes options
au Soudan, en Argentine et en Asie du
Sud-Est.
Le
Japon, en revanche, semble s'appuyer
entièrement sur le secteur privé pour
organiser les importations de produits alimentaires tandis que le gouvernement
jongle avec les grandes lignes
politiques à travers ses accords de libre-échange, ses traités d’investissements bilatéraux et ses pactes
de coopération pour le développement.
Il ne s’agit pas d’un rôle passif. Les gouvernements japonais successifs ont résisté à toutes les
pressions visant à restructurer
l’agriculture japonaise, où règnent les exploitations familiales et où
les grandes entreprises n’ont pas le
droit de posséder des terres. Maintenant que
les firmes japonaises achètent des terres agricoles dans des pays comme
la Chine et le Brésil, la pression
pourrait devenir plus forte.
L’Inde a aussi été contaminée par le virus
de l’accaparement des terres. Vue
des salles des conseils d’administration des
entreprises et des bureaux gouvernementaux de New Delhi ou Pune,
l’agriculture indienne est en pleine
pagaille.
Le pays a de gros problèmes
liés aux coûts de production (leur
préoccupation principale),
à la baisse
de la fertilité des sols et à l'approvisionnement
en eau à long terme, pour n'en citer que
quelques - uns. En outre,
les
luttes pour l'accès à la terre sont devenues
incroyablement compliquées, particulièrement à cause de la
résistance sociale généralisée aux
Zones économiques spéciales (Special Economic Zones). Dynamisés par la crise alimentaire, et ne voulant
probablement pas être en reste, un
certain nombre de patrons d’entreprises agro - alimentaires ainsi que la
State Trading Corporation (STC), une
entreprise publique, voient maintenant la
nécessité de produire à l’étranger une partie de l’alimentation du pays.
Ils choisissent plus
particulièrement les oléagineux, les
légumineuses et le coton pour une production extérieure, tandis qu’ils
estiment
qu’il est moins cher de continuer à produire le blé et le riz à l’intérieur du pays(14).
La nouvelle
stratégie est déjà fait son chemin en
Birmanie,
qui fournit un quart des
4 millions de tonnes de lentilles que l’Inde importe chaque année
pour compléter sa production nationale
de 15 millions de tonnes. Plutôt que de
continuer à les acheter à la Birmanie, les négociants et les
transformateurs indiens veulent
maintenant entrer dans le pays et cultiver les lentilles sur place eux-mêmes. Cela leur revient moins
cher et ils obtiennent un contrôle plus
important sur l’ensemble du processus. Avec le soutien du gouvernement, les
entreprises indiennes obtiennent des baux sur des terrains agricoles birmans pour pratiquer cette culture
exclusivement destinée à une exportation
en Inde. Le gouvernement indien fournit à la junte militaire birmane des
nouveaux fonds spéciaux pour une
modernisation de leurs infrastructures portuaires et exerce une pression insistante pour la conclusion d'un accord
bilatéral de libre - échange et
d'investissement taillé sur mesure pour aplanir les difficultés politiques entre les deux États. Mais cela ne
s’arrête pas là.
Les PDG indiens acquièrent également des
plantations de palmier à huile en Indonésie et s’envolent maintenant pour
l’Uruguay, le Paraguay et le Brésil
pour trouver des terres et cultiver des légumineuses et du soja à
exporter en Inde. Pendant ce temps,
la banque centrale du pays, la Reserve Bank of India, essaie rapidement de
changer la législation indienne de façon à pouvoir accorder à des entreprises privées indiennes, ainsi qu'à la STC,
les prêts dont elles ont besoin pour
acquérir des terres agricoles à l'étranger. Une telle possibilité n’a jamais été envisagée auparavant, et les règles
sont donc inexistantes sur ce point.
«
Les Philippines pourraient être confrontées à une pénurie de riz, mais
elles pourraient renforcer les stocks
des EAU pour certains produits alimentaires comme les bananes, les ananas, le blé, les légumes et d’autres
articles agricoles, et des produits de
volaille. » – Gil Herico, attaché agricole pour le Moyen-Orient, gouvernement des
Philippines
(15
Cela peut faire
penser à un gigantesque jeu de Monopoly, avec des diplomates et des
investisseurs qui passent d’un pays à l’autre, à la recherche de nouvelles terres agricoles bien à eux. Mais,
à la vérité, les gouvernements africains et asiatiques qui ont été approchés pour
leurs terres agricoles acceptent
volontiers les propositions. Après tout, pour eux cela
signifie
de l’argent frais qui arrive de l’étranger pour
construire des infrastructures
rurales,
moderniser des
installations d’entreposage et de
transport,
réunir des
exploitations agricoles et industrialiser des activités. Ces accords comportent également des promesses
de quantités de programmes de recherche
et d’amélioration génétique. En fait, le slogan «
investir dans
l’agriculture » est tellement devenu le cri de ralliement de
pratiquement toutes les autorités et
experts chargés de résoudre la crise alimentaire mondiale, que cette explosion de l'accaparement des terres,
peut-être involontaire, s’inscrit bien
dans ce contexte. Il doit être parfaitement clair, néanmoins, que derrière les
discours vantant les accords gagnant - gagnant, le véritable but de ces contrats n’est
pas un développement agricole et encore moins un développement rural, mais seulement un développement
agro-industriel. C’est probablement
seulement lorsque ce point est compris qu’il est possible de saisir le sens des contradictions sous -
jacentes à cette dynamique d’accaparement
des terres.
Il y a quelques
mois, le premier ministre du Cambodge, M.
Hun Sen, a annoncé publiquement la location de rizières cambodgiennes
au bénéfice du Qatar et du Koweït, de
façon à ce qu’ils
puissent produire
leur propre riz. Bien que la
superficie concernée n’ait pas été précisée, celle - ci doit être assez importante, puisque le
gouvernement obtient pratiquement
600 millions de dollars US en échange. Dans le même temps,
pourtant, le
Programme alimentaire mondial a dû commencer à acheminer une aide
alimentaire d’une valeur de
35 millions de dollars pour soulager la famine qui sévit dans la campagne
cambodgienne.
Les Philippines
accueillent depuis mars 2008 de
nombreuses délégations venant d'Arabie Saoudite, des EAU et du Bahreïn qui
veulent
acquérir des terres pour leurs propres besoins alimentaires, alors pourtant qu'une partie de la population
philippine ne mange plus à sa faim :
la situation en a choqué plus d'un . Comme pour étouffer toute controverse dans l’œuf,
la Présidente Gloria Macapagal Arroyo a
réussi à faire passer la signature de l’accord sur l'accaparement des terres avec les EAU (où de nombreux
Philippins travaillent pour soutenir
l’économie des Philippines) dans le cadre de la nouvelle politique
industrielle halal de son gouvernement.
De cette façon, le projet des EAU semble faire
partie intégrante d’un programme financé par le gouvernement pour
construire une nouvelle industrie
nationale au lieu de présenter son vrai visage : le détournement de terres agricoles fertiles et
probablement très convoitées au profit
de riches étrangers.
Les différents
capitaux envoyés en Birmanie en
échange de l’usage exclusif de
certaines de ses terres agricoles sont encore plus problématiques. Comme la Birmanie est membre de la communauté
économique régionale de l’ASEAN, et que
l’ASEAN elle-même signe actuellement des accords de libre - échange avec des économies riches comme l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Union européenne, des
mouvements sociaux de la région sont de plus en plus
préoccupés d’un tel soutien camouflé au régime militaire répressif birman. Les accords
d’accaparement des terres présentent précisément les mêmes caractéristiques.
En Ouganda, un
énorme tollé public a récemment
accueilli l’annonce par Reuters de discussions entre le gouvernement et
le ministre égyptien de l'agriculture,
précisant que la
location porte sur plus
de 840 000 ha de terres
agricoles de l'Ouganda (2,2 % de la surface totale de l’Ouganda !)
à
des entreprises égyptiennes pour la production de blé et de maïs destinés au Caire. Bien que les responsables
gouvernementaux aient démenti l’accord,
le parlement ougandais a convoqué une session
extraordinaire pour enquêter sur cette question.
Malheureusement, pour beaucoup de ces
accaparements de terres destinés à une
production alimentaire à l’étranger, il est difficile de se procurer des renseignements précis
(nombre d’hectares, sommes impliquées, finalités précises, conditions associées). Les gouvernements craignent sans
aucun doute que des réactions
politiques hostiles se manifestent si le public en vient à savoir ce qui se passe.
Un nouveau pôle
d’attraction pour les investisseurs
privés :
Si les gouvernements développent peut-être
des stratégies axées sur la sécurité
alimentaire, le secteur privé a un objectif très différent : faire de l’argent. La synergie qui s’est
développée entre la crise alimentaire
et la crise financière plus générale a transformé le contrôle des terres en un nouveau pôle d’attraction pour
les investisseurs privés. Nous ne parlons pas des activités internationales
classiques du secteur agro-alimentaire,
dans lesquelles
Cargill pourrait
investir dans une usine de broyage de
fèves de soja au Mato Grosso brésilien. Il est ici question d’un intérêt nouveau pour le contrôle des terres
agricoles elles-mêmes. Il existe deux acteurs principaux dans ce
contexte :
l’industrie alimentaire
et, surtout, le secteur financier.
«
La meilleure couverture contre la récession pour les 10 à 15 ans qui
viennent est un investissement dans les
terres agricoles » - Reza Vishkai, responsable des alternatives à Insight Investment, juillet 2008
(16).
Dans les milieux
de
l’industrie alimentaire, les
sociétés
de commercialisation et de transformation japonaises et arabes sont
peut-être celles qui sont actuellement
le plus impliquées dans des acquisitions
d’exploitations agricoles à l’étranger. Pour les entreprises japonaises, cette stratégie
est ancrée dans leur croissance interne
(V
oir Encadré 2). Pour ce qui est des entreprises du Moyen-Orient, elles
surfent sur les opportunités offertes par leurs gouvernements qui ouvrent des
portes au nom du paradigme de la
sécurité alimentaire.
Encadré 2 :
Les terres accaparées par le Japon
Cinq conglomérats commerciaux dominent
le marché agro-alimentaire
japonais : Mitsubishi, Itochu,
Mitsui, Marubeni et Sumitomo. Ils
interviennent dans l’achat, la transformation, le transport, le commerce international et la vente au
détail. Ils s’attachent prioritairement à
répondre aux besoins du marché national japonais. Mais comme ce marché
vieillit et est en recul, il a fallu
trouver la croissance ailleurs.
Les sociétés
agro-alimentaires japonaises vont à
l’étranger (pour s’emparer de nouveaux marchés) et en amont (du côté de
la production). Marubeni et Mitsui, et
dans une moindre mesure Mitsubishi, visent
à rejoindre les rangs des plus grands négociants mondiaux de céréales, à égalité avec Arthur Daniels Midland et
Bunge. (Cargill, comme ils le
reconnaissent, est trop loin devant.) Ils achètent et construisent d’immenses
installations nouvelles et des activités en Europe, aux États-Unis et
en Amérique latine. Marubeni a
récemment acheté huit installations de stockage de céréales et deux entrepôts aux États-Unis, pour 48 millions
de dollars US. De cette façon, il peut court-circuiter le marché et
acheter directement du soja et du maïs
auprès de producteurs américains. Pour ces entreprises, c’est maintenant un réelle priorité stratégique de
prendre pied sur le marché chinois, où
ADM, Bunge et Cargill ne sont pas très puissants.
Mais la gestion des entrepôts et des conteneurs ne suffit plus aux grands noms du commerce
alimentaire japonais. Leur stratégie
vise aussi à se déplacer vers l’amont.
Selon plusieurs sources, des entreprises
japonaises possèdent déjà 12 millions d’hectares de terres agricoles
à l’étranger pour la production de
denrées alimentaires et de cultures
fourragères.
Une partie se trouve en Chine, où en 2006 Asahi, Itochu
et Sumitomo ont commencé à louer des
centaines d’hectares de terres agricoles pour
produire des aliments biologiques à destination des marchés chinois et
coréens. En 2007, Asahi a donné une
nouvelle dimension à son projet initial et a
développé la première exploitation laitière japonaise en Chine. Un an
plus tard, en septembre 2008, Asahi a
profité de la tragédie du lait à la mélamine
pour lancer son premier produit laitier liquide avec une majoration de
prix de 50 % : le capitalisme
du désastre dans toute sa splendeur ! Dans le même temps, Itochu a bifurqué pour former une alliance avec
COFCO, la plus grande entreprise
chinoise de transformation et de commerce agricoles, qui pourrait déboucher sur des acquisitions de
terres agricoles.
Des entreprises japonaises creusent
également du côté du Brésil. Fin
2007, Mitsui a acheté 100 000 ha de terres agricoles brésiliennes (l'équivalent de 2 % des terres
cultivées au Japon) pour la production
de fèves de soja par le biais de sa participation à Multigrain SA, dont il possède maintenant 40 %.
Le secteur financier, actuellement en
difficulté, est celui qui se taille la part du lion. Pour beaucoup des gens au pouvoir, la crise
alimentaire mondiale met à nu un
problème global : de quelque côté
qu’on se tourne,
le changement climatique, la
destruction des sols, la perte des ressources en eau et la stagnation des rendements des monocultures
sont autant d'immenses menaces qui
pèsent sur les ressources alimentaires futures de notre planète. Ceci
se traduit par des prévisions de
marchés tendus, de prix élevés et de pressions
pour obtenir plus des terres agricoles. Dans le même temps, le
secteur financier, qui a parié des
sommes folles sur l'argent de la dette et a perdu, cherche maintenant des zones protégées.
Tous ces facteurs font des terres agricoles un nouveau terrain de jeu
formidable pour faire des profits. Il faut
bien produire de la nourriture, les prix vont rester élevés, des terres
bon marché sont disponibles,
l’investissement sera rentable : voilà la
formule. Le résultat ?
Pendant
toute l’année 2008, une armée de sociétés d’investissement, de fonds de capital - investissement, de
fonds spéculatifs et d’autres du même
type se sont emparés de terres agricoles dans le monde entier, avec
l’aide précieuse d’agences comme la
Banque mondiale, sa Société financière
internationale ou la Banque européenne pour la reconstruction et le développement. Toutes préparent la voie à
ces investissements et
« persuadent » les gouvernements de changer les lois foncières
pour permettre la réussite de ce
processus (
voir Encadré 3). De ce
fait, les prix des terres commencent à monter, ce qui incite à agir encore plus vite.
«
L’astuce ici
est de ne pas se contenter de
moissonner des récoltes mais de moissonner de l'argent. » – Mikhail
Orlov, fondateur de Black Earth Farming
et ancien directeur Capital-investissement chez Carlyle et Invesco, septembre 2008
(17)
La ruée du secteur privé sur les
acquisitions de terres agricoles cette
année a été vertigineuse.
La
Deutsche Bank et Goldman Sachs, par exemple, sont en train de
prendre le contrôle du secteur chinois de
l’élevage. À un moment où tous les regards se tournaient nerveusement
vers Wall Street fin septembre 2008,
ces deux sociétés mettaient de côté leur argent dans certaines des plus grandes porcheries, exploitations de volailles
et usines de transformation de viande
chinoises, et même dans des terres agricoles.
La
société
new-yorkaise BlackRock Inc., l’un des plus grands gestionnaires de portefeuilles du monde avec presque
1 500 milliards de dollars US dans ses
comptes, vient de mettre sur pied un énorme fonds spéculatif agricole
de 200 millions de dollars, dont
30 millions seront utilisés pour
acheter des terres agricoles dans le monde entier.
Morgan Stanley, qui s’est glissé récemment dans la file d’attente pour
obtenir son renflouement par le
Département américain au Trésor, a récemment acheté 40 000 ha de
terres agricoles en Ukraine.
Cet achat fait
pâle figure en comparaison des
300 000 ha de terres ukrainiennes dont
Renaissance Capital, une société
d'investissement russe, a acquis les droits de propriété, mais tout de
même… En fait, dans la très fertile
région qui s'étend de l'Ukraine jusqu'au sud de la Russie, la concurrence est rude.
Black Earth Farming, un groupe d’investissement suédois, a pris le contrôle
de 331 000 ha de terres agricoles
dans la région des Terres Noires russes.
Alpcot-Agro, une autre société suédoise d’investissement, a acquis
les droits sur 128 000 ha
dans cette même région.
Landkom, un groupe d’investissement
britannique, a acheté 100 000 ha
de terres agricoles en Ukraine et s’engage à porter ce chiffre à 350 000 ha d’ici 2011. Toutes
ces acquisitions foncières vont servir
à produire des céréales, des huiles et de la viande pour rassasier le
marché mondial… c’est – à - dire ceux
qui peuvent payer.
La rapidité et le moment où intervient cette nouvelle tendance des
investissements sont étonnants.
Tout comme la liste des pays ciblés :
Malawi, Sénégal, Nigeria, Ukraine, Russie, Géorgie, Kazakhstan, Ouzbékistan,
Brésil, Paraguay, et même Australie.
Ils ont tous été
identifiés comme des pays qui offrent des terrains fertiles, une relative disponibilité de l’eau et un
certain potentiel de croissance de la
productivité agricole. L’horizon de placement dont parlent les
investisseurs est, en moyenne, de 10
ans (étant bien entendu qu’ils doivent assurer la productivité des terres et construire des infrastructures de
commercialisation, et ne pas rester
sans rien faire) avec des taux de rendement annuels prévus de 10 à 40 % en Europe et qui pourraient
atteindre 400 % en Afrique.
Là encore, ce qui est nouveau et particulier ici c'est que ces groupes financiers acquièrent la propriété
effective des terres et que toutes ces
évolutions sont intervenues en l’espace de quelques mois seulement, au moment où les marchés financiers
commençaient à s’effondrer. Ce qu’elles signifient véritablement
pour l'avenir de l’agriculture dans ces
pays est une vaste inconnue.
Encadré 3 : Les
bouleversements des politiques foncières :
De nombreux pays changent actuellement
leur législation, leurs politiques et
leurs pratiques en matière de propriété
foncière pour faire face à la crise alimentaire et à la crise du
crédit, et aux pressions qui en
résultent sur les terres agricoles.
La Chine poursuit une grande réforme
pour permettre aux paysans de négocier plus facilement leur droit
d’utilisation des terres, qui sont
d'ailleurs la propriété de l'État, au nom du peuple. Cette réforme
permettrait à des agriculteurs
individuels de vendre ou de louer leurs droits sur les terres, et
d’utiliser ces titres fonciers comme garantie pour des prêts. Beaucoup
prédisent que cela facilitera une
énorme restructuration des exploitations agricoles chinoises, les faisant
passer d’une multitude de petites fermes (Qu’on accuse injustement d’avoir été récemment à l’origine des problèmes de
sécurité sanitaire), à un petit nombre
de grandes exploitations sur lesquelles les sociétés auront plus facilement la possibilité de renforcer leurs
droits.
Le gouvernement kazakh, dans ses efforts pour rendre
ses terres agricoles attractives aux yeux des
investisseurs étrangers, a mis en place des politiques de répartition et
de droits permanents d’utilisation des
terres.
On s’attend à ce
que l’Ukraine supprime très bientôt son interdiction de
vente des terres agricoles aux
étrangers.
Le Soudan, où la plus grande partie des
terres appartient au gouvernement,
accorde des baux de 99 ans à un coût très faible, sinon gratuitement.
Le
Brésil est en train de s’engager dans l’autre voie. Comme la crise alimentaire, qui a
immédiatement suivi l’engouement pour les
biocarburants, a suscité l’intérêt de nombreux investisseurs étrangers
pour
l’achat de terres agricoles brésiliennes, le Parlement envisage une
Loi pour
introduire de la transparence dans ce processus. La loi obligerait
les opérateurs brésiliens qui achètent
des terres à déclarer le montant de la
participation étrangère à leur capital et à mettre en place un registre
spécial pour les achats impliquant des
capitaux étrangers. (Depuis 1971, les sociétés
étrangères ne peuvent acheter des terres au Brésil que par
l’intermédiaire de partenaires
brésiliens ou en s’installant dans le pays. Mais cette loi a été peu appliquée.) Même si certains
investisseurs font mine de considérer que
cette mesure vise essentiellement à lutter contre les spéculateurs, la
loi bénéficie d’un fort soutien et
pourrait être adoptée d’ici la fin 2008.
Le
Paraguay envisage une démarche
similaire : en octobre 2008, le
gouvernement a annoncé qu’il commencerait à mettre en application une
loi qui existe de longue date et
interdit aux étrangers d’acheter des terres agricoles du pays.
Le
Pakistan, en revanche, a des règles
claires qui permettent aux
investisseurs étrangers de posséder et d’exploiter des exploitations
qui entrent dans la catégorie des
« corporate farms » (fermes
industrielles), mais le droit du travail du pays ne s’applique pas dans
ce cas. Il semblerait qu’on envisage
actuellement de la modifier.
En arrière-plan,
la Banque mondiale et la BERD, entre autres, conseillent activement aux
gouvernements de modifier les
politiques et les pratiques de propriété foncière de façon à ce que
les investisseurs étrangers bénéficient
de plus d’incitations à des investissements
dans des terres agricoles à l’étranger. Selon des responsables de la
Banque mondiale, le changement des lois
foncières fait partie des objectifs du
« paquet » de 1,2 milliard de dollars US mis en place par
la Banque pour faire face à la crise
alimentaire en Afrique
(18).
La BERD tire les ficelles de la réforme de la politique foncière en réponse
à la crise alimentaire en Europe et en
Asie centrale, avec un intérêt particulier
pour les exportateurs de céréales potentiellement importants, à savoir
la Russie, l’Ukraine, la Roumanie, la
Bulgarie et le Kazakhstan.
Qu’est ce que tout cela
signifie ?
Ce boom de l'accaparement des terres montre
au moins une chose : que les
gouvernements ont perdu la foi dans le marché.
Ø
Cette foi a déjà été ébranlée par la crise alimentaire
mondiale,
quand des pays ont brusquement été
plongés dans une situation de pénurie artificielle induite par la spéculation plutôt que par loi de l’offre
et de la demande. Les États du Golfe,
entre autres accapareurs de terres, sont tout à fait lucides sur leurs intentions de
Ø
a)
Garantir la sécurité de leur
approvisionnement alimentaire par
une
propriété ou un contrôle direct
de terres agricoles à l’étranger, et
Ø
b)
D’exclure autant que possible les
négociants et les autres intermédiaires
pour réduire de 20 à 25 % la facture de leurs importations de
denrées alimentaires.
D’ailleurs,
ils ont dû se rendre dans des capitales comme
Islamabad et Bangkok et demander à ces gouvernements de lever leurs interdictions sur les exportations de riz,
seulement pour leurs fermes.
Ø
Tout
ceci
traduit de façon éclatante un
mépris profond pour l’ouverture des marchés
et le libre échange tant vantés par les conseillers occidentaux au
cours des quatre dernières décennies.
Ø
Un
autre problème fondamental est que les
travailleurs, les agriculteurs et les communautés locales vont inévitablement
perdre l’accès aux terres pour une
production locale de produits alimentaires. C'est le fondement même sur lequel doit reposer la
souveraineté alimentaire qui est tout
simplement bradé. Les gouvernements, les investisseurs et les agences de développement qui sont impliqués dans ces
projets feront valoir que des emplois seront créés et qu’il restera une partie
des denrées alimentaires dans le pays
de production. Mais cela ne remplace pas les terres et la possibilité
pour les populations de travailler et
d'utiliser les terres pour subvenir à leurs
besoins. En fait, ce qui devrait être évident, c’est que le problème
réel
lié au phénomène actuel d’accaparement des terres ne tient pas
seulement à la question de donner à des
étrangers le contrôle sur des terres agricoles
nationales. C’est la restructuration. Parce que ces terres, actuellement
des petites exploitations ou des
forêts, selon les cas, se
transformeront
en grandes propriétés agricoles reliées
à de grands marchés lointains. Les
agriculteurs ne redeviendront plus jamais de vrais fermiers, avec ou
sans travail. Ce sera probablement la
conséquence la plus importante.
Ø
Un
troisième message qu’il est important de dégager découle du fait que les
investissements dans l’agriculture sont
bons et que ce qu’il est convenu
d’appeler la
dynamique Sud - Sud qui
préside à ces accords agricoles à
l'étranger est bonne. Nous avons effectivement besoin d'investir plus dans l'agriculture. La
solidarité Sud - Sud et la construction
d’une économie coopérative, hors
d’atteinte de l’impérialisme (de l'Occident ou du Sud), peuvent être une bonne manière de le faire.
Mais quelle agriculture ? Et quelles types d’économies ? Qui va
contrôler ces investissements et
qui va en bénéficier ? Il existe un risque tout à fait réel de voir non seulement les denrées
alimentaires mais aussi les profits
générés par ces activités agricoles à l’étranger détournés vers d’autres
pays, vers d’autres consommateurs qui
peuvent payer, ou simplement vers des élites étrangères. Ces activités ne vont pas nécessairement
réduire le moins du monde la crise
alimentaire. Pas plus qu’elles ne vont nécessairement apporter du « développement » aux communautés
locales. Et nous ne devons
pas oublier que beaucoup de ces
investissements agricoles à l’étranger seront
facilités par des
traités
d'investissements bilatéraux et des accords de
libre-échange plus globaux, ce qui rendra plus difficile encore la
résolution des futurs problèmes. Même
si l’idéologie dans laquelle les pays du Golfe
enveloppent leurs projets est un peu plus humaine que l’idéologie
du capitalisme chinois (et que ces
investissements sont imprégnés de visées
idéologiques et géopolitiques), c’est de la poudre aux yeux. Après
tout, à travers ces transactions, les
États du Golfe soutiennent le régime de Khartoum, tout comme l'Inde
soutient la dictature militaire
birmane. Pékin apporte sa propre main - d'œuvre et ses propres technologies lorsqu’il vient cultiver à
l’étranger, en remplaçant la
biodiversité d’origine et en court-circuitant les syndicats locaux.
Aussi, en dépit de la nécessité d’avoir
des investissements et une politique Sud -Sud,
la question de savoir à qui cela va réellement bénéficier est à la fois
redoutable et sans réponse.
Et en ce qui concerne la réforme
foncière ? Il est difficile
d’imaginer comment, en donnant des terres agricoles en concession à d’autres pays ou à des investisseurs privés
pour qu’ils puissent produire des
denrées alimentaires qui seront expédiées à d’autres populations, cela
pourrait faire autre chose que nous
emmener dans la direction opposée et
infliger
un coup aux luttes de nombreux
mouvements en faveur d’une
véritable
réforme agraire et des droits des populations autochtones. C’est
particulièrement vrai dans la mesure où
beaucoup des pays ciblés sont eux - mêmes des importateurs nets de denrées alimentaires qui connaissent des
conflits fonciers extrêmement graves.
-
Au
Pakistan, des mouvements d’agriculteurs
alertent déjà l’opinion sur le sort
d'environ 25 000 villages qui seront amenés à être déplacés en cas d'approbation de la proposition des Qataris
qui vise à externaliser une partie de
leur production alimentaire dans la province du Penjab
(19).
-
En
Égypte, des petits agriculteurs du
district de Qena se sont battus becs et
ongles pour récupérer 1 600 ha qui ont récemment été accordés
à Kobebussan, un conglomérat
agro-industriel japonais, pour produire des denrées alimentaires à destination du Japon
(20).
-
En
Indonésie, des militants s’attendent à
ce que le domaine de riziculture prévu
pour les Saoudiens dans le district de Merauke, où 1,6 million d’hectares seront transmis à un consortium de 15
entreprises pour produire du riz à destination
de Riyad, passe outre le droit de veto des populations papoues locales
sur le projet
(21).
Étant donné la ténacité de l’impulsion donnée par la Banque mondiale et d’autres pour rendre beaucoup plus facile le
contrôle des terres agricoles et
assouvir l’appétit des investisseurs étrangers, en guise de solution biaisée
à la crise alimentaire, ceci pourrait
s'achever par un conflit explosif.
Un autre gros
problème qui ne peut être ignoré est que
ces transactions vont contribuer
à renforcer encore une agriculture tournée
vers l’exportation.Une telle orientation est
tout simplement inadaptée à la
plupart des pays ciblés. Si la crise alimentaire de 2007-2008 a éprouvé si durement autant de gens,
particulièrement en Asie et en Afrique, c’est que des efforts importants ont
été déployés au cours des récentes
décennies pour produire des denrées alimentaires pour les marchés
extérieurs plutôt que pour les marchés
intérieurs.
Tout le monde ne peut pas se
permettre d’acheter son alimentation
sur le marché mondial, tout particulièrement parce que les salaires et les revenus réels de la
plupart des gens n’ont pas progressé au
cours des dernières années.
Dans la mesure où la plupart de ces acquisitions de terres visent à mettre en
place de grandes exploitations
agricoles industrielles (que ce soit au Laos, au Pakistan ou au
Nigeria) pour produire des denrées alimentaires pour l’exportation, elles
aggravent le problème. Il est vrai que certaines des transactions
réservent une partie de l’alimentation
produite pour les communautés locales de la zone ou le marché national. Certaines prévoient même des programmes
sociaux comme la construction d'hôpitaux
ou d'écoles. Elles favorisent néanmoins un modèle industriel de l’agriculture
qui a engendré pauvreté et destruction de l’environnement, et a exacerbé la
perte de biodiversité, la pollution par les produits chimiques agricoles et une contamination des cultures
par des organismes génétiquement modifiés. Si une simple observation ne
suffisait pas, toute une série de statistiques
témoigneraient du fossé croissant entre les riches et les pauvres, les
bien nourris et les affamés, qui
résulte de cette situation.
Finalement, la
question la plus évidente de toutes est
celle - ci:
qu’est-ce qui se passe à long terme
quand vous accordez le contrôle des
terres agricoles de votre pays à des pays et des investisseurs étrangers ?
Lectures
complementaires :
L’Annexe de ce
dossier est un tableau reprenant plus
de 100 cas d’accaparement de terres visant à produire à l’étranger des denrées alimentaires, de la
façon décrite dans ce rapport. Il est disponible sous forme d’un fichier
PDF
(22).
GRAIN publie un
Bloc-notes Google
(23)
avec des coupures de presse en texte intégral réunies au cours de la
recherche sur ce dossier, pour aider
ceux qui veulent en savoir plus sur ce sujet. Le bloc - notes n’est disponible qu’en ligne et les coupures de
presse ne sont pas classées, mais il
est facile de faire une recherche sur le texte. Nous avons retenu ce procédé parce qu’il n’est pas
toujours facile d’effectuer une
recherche sur Internet, si vous voulez avoir un tableau plus complet de
la situation. Toute personne peut
ajouter des coupures à ce bloc-notes si elle le souhaite, pour contribuer à
cette ressource collective. GRAIN n’en assurera pas le suivi et n’en sera pas
responsable. La plupart des articles sont pour l’instant en anglais
1-
Voir GRAIN,
Making a killing from hunger » (« Crise
alimentaire : le commerce de la
faim »), Against the grain , avril
2008, http://www.grain.org/articles/?id=39 .
2- GRAIN est une organisation non gouvernementale internationale (ONG) dont
le but est de promouvoir la gestion et l'utilisation durables de la
biodiversité agricole fondées sur le contrôle exercé par les populations sur
les ressources génétiques et les connaissances locales.
3- [Voir aussi le tableau des cas d’accaparement des terres : http://www.grain.org/m/?id=213
et les Bloc-notes « Accaparement
des terres » : http://tinyurl.com/landgrab2008 ]
4-
« World No-Food Day:
CEDAC said that around 100,000 families in Cambodia lack sufficient
food », The Mirror , Phnom Penh, 18 octobre 2008. http://tinyurl.com/58xxgg
5-
Des sociétés d'investissement qui gèrent les retraites des
salariés, des fonds de capital
investissement à la recherche d’une rotation rapide de l’argent, des fonds spéculatifs qui ont
abandonné des marchés dérivés
maintenant complètement effondrés, des négociants de céréales à la
recherche de nouvelles stratégies de
croissance.
6-
Le gouvernement chinois a
récemment annoncé un engagement de 5 milliards de dollars US pour
que les grandes entreprises chinoises
investissent dans l’agriculture africaine au
cours des 50 prochaines années par le biais du Fonds de
développement Chine-Afrique. Ce fonds de développement est un fonds de
capital-investissement dont
l’actionnaire est la Banque chinoise de développement. Voir T. Michael Johnny, « China earmarks US$5
billion for food production on
continent », The News , Monrovia,
23 avril 2008. http://allafrica.com/stories/200804230844.html
7-
La Chine est le pays
d’origine de la fève de soja et elle en est le plus consommateur mondial, mais aujourd’hui le pays importe
60 % de ses besoins. Pour ce qui
est du maïs, la Chine sera bientôt importatrice nette. Ces deux cultures sont essentielles à la
filière viande et à la filière laitière
actuellement en expansion en Chine.
8-
Voir « Oryza
hybrida », le blog de GRAIN sur le riz hybride, pour trouver de nombreux témoignages de la mainmise de la
Chine sur le riz hybride à l’étranger :
http://www.grain.org/hybridrice/?blog .
Un reportage d’investigation de la télévision française sur la façon
dont les choses se passent au Cameroun
a été produit en mai 2008 pour TF1 : http://tinyurl.com/6ful9s (vidéo et
texte, français seulement).
9- Cité par Li Ping, « Hopes and strains in China’s overseas farming plan », Economic
Observer , Pékin, 3 juillet 2008. http://tinyurl.com/5hkzb6
10- Les informations les plus
détaillées sont données par Li Ping (ibid.).
11- « Chinese debate pros and cons of overseas farming investments », Guardian , 11 mai
2008. http://tinyurl.com/66zhq4
12-
En 2007, les étrangers
représentaient 63 % de la population globale des États du Golfe.
Dans les EAU, ils représentent plus de
82 %. Ces chiffres devraient encore nettement augmenter dans les années qui viennent dans la mesure où de
nombreux travailleurs immigrés
arrivent, fuyant le chômage et les difficultés dans leurs pays.
13-
Margaret Coker, « UN food chief warns on buying farms », Wall Street Journal , 10 septembre 2008. http://tinyurl.com/5uahmp
14-
L’Inde consomme 11
millions de tonnes d’huile alimentaire chaque année et en importe la moitié pour couvrir ses besoins. Les importations consistent essentiellement en
de l’huile de palme d’Indonésie et de
Malaisie, plus de l’huile de soja du Brésil, du Paraguay et de l’Uruguay. Pour ce qui est des légumineuses, l’Inde
consomme 18-19 millions de tonnes de
lentilles par an et en importe le quart.
15-
Cleofe Maceda, « UAE signs MoU with Philippines to ensure food supply », Gulf News , 22 juillet 2008. http://tinyurl.com/5uts7a
16- Cité dans AgCapita
Newsletter , AgCapita Partners, Calgary, 25 juillet 2008.
http://tinyurl.com/6e9zjb
17-
Cité dans Catherine Belton, « Agriculture: The battle to bring more land into
production », Financial Times , Londres, 30 septembre 2008.
http://tinyurl.com/6yxebd
18-
Herbert Boh, Coordinateur de la Communication, Banque mondiale, interviewé par Howard Lesser,
Voice of America, le 14 octobre 2008. http://tinyurl.com/6knzgq. L’IFC
(une organisation de la Banque
mondiale) se vante d’avoir changé l’année dernière la législation du Sierra Leone sur la propriété foncière de façon à
ce que les étrangers puissent prendre
le contrôle de terres agricoles. Voir
le rapport du Foreign Investment Advisory Service sur l’Afrique sub-saharienne sur http://tinyurl.com/6bp4bk
19-
« Pakistan eyeing corporate farming amid rising wheat crisis », Kuwait News Agency, 11
octobre 2008. http://tinyurl.com/63dhlh
20-
Land Centre for Human Rights, « Once more the farmers of the village of El-Mrashda are
standing in the face of the blowing
wind… Who will protect their rights », Le Caire, 15 octobre 2008.
http://www.lchr-eg.org/112/08-36.htm
21-
“Merauke mega-project raises food fears”, Down to Earth , n°
78, Londres, août 2008.
http://dte.gn.apc.org/78dpad.htm
22- Tableau des cas d’accaparement des terres : http://www.grain.org/m/?id=213
23-
Bloc-notes « Accaparement des terres » :
http://tinyurl.com/landgrab2008
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