Paradis fiscaux et judiciaires
LA CHASSE AUX 10 000
MILLIARDS DE DOLLARS
PLACÉS DANS LES PARADIS FISCAUX EST OUVERTE(1)
C'est le nouvel Axe du mal.
« Pour l'instant, on s'est contenté d'armes trop légères. Moi, je suis
pour une action à la dynamite. » Dominique Strauss-Kahn, le patron du FMI,
veut-il envoyer les chars à Pyong-yang, bombarder Téhéran ? Pas du tout. Il
suggère simplement
d'employer les grands
moyens pour en finir avec les Etats voyous de la finance mondiale, leurs
armes de défiscalisation massive et leurs bombes à retardement que sont les
fonds spéculatifs. Il n'est pas le seul à avoir déclenché l'artillerie lourde.
Nicolas Sarkozy est lui aussi très remonté sur le sujet. Il vient d'annoncer
qu'il allait
« poser des questions » à
ses encombrantes dépendances que sont Andorre et Monaco. Voire demander des
comptes à son voisin européen, le Luxembourg. Ce dernier est pourtant dirigé
par Jean - Claude Juncker, patron de l'Eurogroupe, petit club informel des
argentiers de la Zone euro. Le président est revenu à la charge auprès de ses
partenaires européens, il y a quelques jours dans le cadre de la préparation du
sommet du G20 à Berlin. Son discours : en finir avec les paradis fiscaux, rien
de moins ...
Longtemps
complaisants à l'égard des Bahamas, des îles Caïmans et autres micro -Etats des
Caraïbes, les Etats - Unis semblent eux aussi désormais décidés à s'attaquer au
fléau. Emmenés par un Barack Obama signataire en 2007 (alors qu'il était encore
simple sénateur) du Stop Tax Haven Abuses Act (Stoppez les abus des paradis fiscaux,
une proposition de loi visant à limiter l'évasion fiscale vers les territoires
offshore),
les Etats-Unis sont entrés
dans la bataille. Après avoir obtenu le 18 février que la banque suisse UBS
paie une amende de 780 millions de dollars et livre les noms de 250 clients qui
ont fraudé le fisc,
Washington exige
maintenant des informations sur 52 000 comptes censés rester anonymes.
Quand on sait que le secret bancaire suisse est né, il y a presque trois
siècles, -en 1713 exactement-, on peut se demander quelle mouche a piqué les
juges américains. Depuis la Grèce antique et ses ports détaxés, le système
économique international abrite des «
trous
noirs » financiers qui prospèrent au nez et à la barbe des Etats sans que
personne y trouve à redire.
Suspicion :
Oui mais... La crise financière est
passée par là. Et
les
paradis fiscaux sont accusés de tous
les maux : leur manque de transparence rend difficile le repérage des
risques bancaires et entretient la méfiance des marchés, une catastrophe en ces
temps de suspicion généralisée. Comme le rappelle Daniel Lebègue, président de
la section française de l'ONG Transparency International,
« la faveur fiscale offerte par ces Etats s'accompagne bien souvent
d'une opacité législative » . Les deux conditions doivent être réunies pour
qu'un pays soit considéré comme un paradis fiscal au sens de l'OCDE
(voir carte) . Malgré son taux
d'imposition sur les sociétés de 12,5 %, l'Irlande n'est pas un paradis fiscal
au sens strict du terme. Juste une île à la fiscalité très légère. En revanche,
les rochers tropicaux de la mer des Caraïbes et du Pacifique, de même que bon
nombre de micro - Etats européens voisins de grands pays (Monaco,
Liechtenstein, Andorre ou les îles Anglo-Normandes) présentent le double
avantage d'offrir des
facilités fiscales
et des lacunes réglementaires.
« Jusqu'il y a six mois, Andorre-pays situé
à quelques heures seulement de Paris-n'exigeait pas des sociétés basées sur son
territoire qu'elles publient un bilan et un compte de résultat » , rappelle
Pascal de Saint - Amans, chef de la division chargée de la coopération
internationale et de la compétition fiscale à l'OCDE. Un laxisme qui prévaut
toujours dans bon nombre de ces Etats d'opérette. Aux Bahamas, le président de
la banque centrale est un amiral à la retraite qui ne connaît rien à la
finance. Quand on sait que l'archipel compte plus de 200 établissements
financiers et autant de hedge funds, il y a de quoi frémir. Ou se réjouir,
selon que l'on se trouve du côté du contribuable floué par la crise financière
ou du côté des banques, entreprises et riches particuliers qui profitent de ces
oasis de liberté pour alléger leur facture fiscale en toute légalité.
« La liberté de circulation des hommes et
des capitaux est un droit inaliénable » , rappelle l'avocat Eric Ginter,
spécialiste de la fiscalité au sein du cabinet Sarrau Thomas Couderc.
Il n'est pas interdit d'avoir un compte au
Luxembourg, s'il est déclaré. Pas plus qu'il n'est illégal de constituer
une fondation pour organiser sa succession et, ou de monter une société dans
lequel votre nom n'apparaît pas.
« C'est
même pour certains clients issus de pays instables, à l'administration
policière, une question de survie » , insiste-t-il. Certes. Mais c'est
surtout pour un petit nombre de VIP - cadres dirigeants de multinationales,
héritiers de grandes fortunes industrielles, stars hollywoodiennes, émirs et
oligarques-le moyen d'échapper à toute contrainte fiscale et sociale. Eden pour
beautiful people, paresssant sur les
plages de Lyford Cay, résidence très privée (et non fiscalisée) des Bahamas, à
l'instar de Sean Connery, d'Alain Wertheimer-co-propriétaire de Chanel-et de
plusieurs membres de la famille Bacardi, les
paradis fiscaux servent également de refuge à des individus moins
fréquentables.
Criminels et trafiquants en tout genre
raffolent de ces maillons faibles du système financier international. En
rompant la chaîne de la traçabilité de
l'argent, les paradis fiscaux permettent aux fonds à la provenance douteuse
de réintégrer le circuit bancaire traditionnel et, de brouiller les pistes en
cas de recherche de leur origine. Les enquêteurs de Tracfin se sont ainsi
arraché les cheveux sur le cas d'un ressortissant russe, désireux d'acquérir un
important bien immobilier au travers d'une série de sociétés taxis chypriotes
n'ayant pas d'activité véritable et utilisant des comptes bancaires allemands
et suisses.
Pourtant, les
activités interdites et crapuleuses ne suffisent pas à faire vivre à elles
seules ces Etats coffres-forts !
10 000
milliards de dollars d'actifs financiers dorment, dans les caisses des paradis
fiscaux. Presque cinq fois le PIB de la France. Bien plus que, ne peut en
générer l'industrie du crime. D'autant que les politiques de lutte contre
le blanchiment d'argent sale, désormais coordonnées au niveau européen,
commencent à porter leurs fruits.
«
Hormis à Chypre ou à Gibraltar, qui continuent à fermer les yeux sur un certain
nombre de trafics, il est désormais difficile de placer de l'argent dans la
sphère occidentale sans se faire repérer » , constate Daniel Lebègue.
Acrobaties
financières :
Si les paradis fiscaux continuent à
prospérer, c'est d'abord parce qu'ils ont su se rendre indispensables dans un
monde capitaliste globalisé,
selon l'argument de leurs défenseurs ! Qu'on en juge :
50 % du commerce international y transite. Ils hébergent, selon le FMI,
4 000 banques, les deux tiers des hedge funds et 2 millions de sociétés écrans.
L'appétit de la finance internationale
pour
ces Etats moins - disants en termes de contraintes et de réglementations
explique que des confettis, comme les Caïmans ou les Bermudes, aient pu se
hisser en tête du classement des plus grandes places financières mondiales. Les
spéculateurs ne sont pas les seuls à s'y précipiter.
Les plus grands établissements financiers y
sont eux aussi largement représentés :
-
Citigroup,
première banque du monde, possède 427 filiales dans des centres off-shore, y
compris dans des endroits aussi exotiques que Saint-Kitts-et-Nevis, Macau et
les îles Turques-et-Caïques.
-
Bank
of America, 311.
-
Et les
françaises ne sont pas en reste. Mutualistes ou commerciales, toutes y ont des
antennes. Non contentes de s'y livrer à des acrobaties financières derrière des
sociétés écrans, trusts ou
special
purpose vehicles , elles font la promotion des paradis fiscaux auprès de
leurs clients, leur
proposant divers
produits défiscalisés et juteux investissements. On pouvait ainsi lire, il
y a quelques semaines, sur le site de BNP Paribas, nettoyé depuis :
« Aux îles Caïmans, nos professionnels
oeuvrent au service d'un grand nombre d'entités financées par quelques-unes des
grandes banques et entreprises commerciales mondiales. Notre offre comporte
entre autres des services de trustee,
d'administrateur,
de secrétaire général et d'agence principale/siège social». Le kit de la
société écran à monter soi-même, en quelque sorte... À la Société générale, un
client s'est carrément vu proposer par son agence locale d'exfiltrer vers le
Luxembourg une partie de son argent «
oublié
» par l'administration...
Ces établissements, qui tendent une main à
l'Etat pour se renflouer après leurs incartades de ces dernières années, le
volent de l'autre, avec l'aide indirecte des paradis fiscaux dans les deux
cas.
« Nous ne sommes pas régulateurs, ni
directeurs des services fiscaux de l'Etat, rétorque un banquier, le seul
qui ait accepté de nous recevoir dans le cadre de cette enquête.
On ne fait pas les lois, on les applique».
Cela tombe bien,
elles pourraient changer plus vite que prévu.
Face aux désordres du capitalisme financier, les grandes puissances
semblent décidées à agir :
-
En
obligeant les banques nationales à déclarer les comptes offshore de leurs
clients, l'Irlande a déjà récupéré plus de 1 milliard d'euros.
-
Cette
mesure simple (et qui peut rapporter gros) est étudiée de près par le
gouvernement français, qui pourrait s'en inspirer en attendant que l'OCDE livre
sa nouvelle liste des paradis fiscaux, préalable nécessaire à toute mesure de
rétorsion massive.
-
Dénonciation des conventions
fiscales avec les Etats qui n'acceptent pas l'échange de renseignements,
taxation des ressortissants disposant de revenus importants (même légaux) dans
les paradis fiscaux, obligation pour les banques de signaler d'éventuels
soupçons de fraude fiscale,
comme le prévoit le projet de directive européenne sur le secret bancaire : les
moyens d'affaiblir les paradis fiscaux et de les faire entrer dans le rang ne
manquent pas.
Encore faudrait-il pour cela que les Etats
occidentaux en aient réellement la volonté. Après tout, eux qui jouent les
vierges effarouchées, ne sont pas les derniers à utiliser les paradis fiscaux.
« S'il n'existait pas d'écrans noirs
derrière lesquels se cacher, comment Paris, qui respecte scrupuleusement la
convention de l'OCDE interdisant la corruption d'agents publics étrangers,
vendrait-il ses centrales électriques, ses trains, ses Rafale ? » interroge
le fiscaliste Rémi Dhonneur, du cabinet DLF.
Sans qu'il soit
question de pots – de - vin, France Domaine, l'institution chargée de gérer les
biens immobiliers de l'Etat, s'est fait épingler dans le dernier rapport de la
Cour des comptes pour avoir à plusieurs reprises cédé des immeubles de prestige
à des sociétés immatriculées dans des paradis fiscaux, notamment au Luxembourg
et aux îles Vierges britanniques, sans alerter Tracfin.
Ennemi
intérieur :
Dans les couloirs de l'Assemblée nationale, où les membres
de la mission d'information parlementaire chargée de se pencher sur le sujet
s'apprêtent à entendre Daniel Lebègue, le député PS Henri Emmanuelli fait part
de son scepticisme.
« Tout le monde est
plein de bonne volonté sur le sujet, et le moment s'y prête, mais vous allez
voir ... Entre les grandes annonces et leur application, un certain temps va
s'écouler » , prédit - il. Déjà, le gouvernement - pourtant unanime sur le
sujet - semble lâcher du lest. Le président de la République avait affirmé au
dernier Conseil européen à Bruxelles qu'
« il ne serait pas normal qu'une banque à
qui nous octroierions des fonds propres continue à travailler dans des paradis
fiscaux ».
Or cette question n'a, selon Baudouin Prot,
DG de BNP Paribas, jamais été abordée par les pouvoirs publics dans le
cadre des contreparties exigées dans le plan de soutien à ces établissements
bancaires !
Par ailleurs,
« si
l'on veut lutter efficacement contre le fléau des paradis fiscaux, il faut une
action coordonnée, au moins au niveau européen » , estime Daniel Lebègue. C'est là, que le bât blesse.
Car l'ennemi, n'est pas seulement à la
frontière, il est à l'intérieur. « Le
Luxembourg, l'Autriche et, dans une moindre mesure la Belgique connaissent une
forme plus ou moins hermétique de secret bancaire. Or, dans l'Union européenne,
les décisions qui touchent à la fiscalité, se prennent à l'unanimité... On voit
mal ces trois pays scier la branche, sur laquelle ils sont assis » ,
commente Henri Emmanuelli.
Il a ainsi
fallu cinq ans d'âpres négociations pour que les pays de l'UE adoptent une
directive a minima sur la fiscalité de l'épargne.
Obtenir des Vingt - Sept qu'ils se
prononcent en faveur de la levée du secret bancaire et obligent les
établissement financiers à signaler des soupçons de fraude fiscale, comme le
voudrait le projet de directive écrit par la Commission, risque de prendre des
siècles. Bazooka ou pétard mouillé, la lutte contre les paradis fiscaux n'a pas
fini de faire parler. Cela ne rapportera peut - être pas d'argent dans les
caisses de l'Etat, mais
sert au moins à
détourner l'attention de l'opinion des vraies questions que sont le pouvoir
d'achat et la dette publique. Dette qui - ne nous y trompons pas - finira
en partie négociée et placée dans un paradis fiscal ...
1- Enquête de Mélanie
Delattre dans le Point Février 2009