Paradis fiscaux et judiciaires
RÉGULATION DES PRODUITS DERIVES :
LA PRESSION MONTE (1)
En Europe et aux Etats-Unis, la pression
monte depuis hier en faveur d’une stricte régulation des marchés de produits
dérivés. C’est la première fois que des propositions politiques vont aussi
loin en faveur d’un contrôle strict de ces marchés. C’est l’un des chantiers
les plus importants de la finance post crise. Car ces instruments financiers
font porter des risques énormes à l’économie mondiale.
Les produits dérivés, c’est quoi ? Ces
instruments financiers ont
été inventés
pour se protéger des variations inattendues des prix des matières
premières, du cours des actions, des taux de change, des taux d’intérêt, etc.
Acheter un produit dérivé donne en effet la
possibilité d’acheter ou de vendre un actif dit sous - jacent (action,
devise, pétrole…)
à une date ultérieure,
mais à un prix fixé aujourd’hui.
Ainsi, une
compagnie aérienne peut acquérir le droit d’acheter du pétrole en septembre
prochain à un prix fixé aujourd’hui et ne se fera pas surprendre en cas de
hausse inopinée du prix du baril. En face, il y a bien sûr un investisseur qui
prend le risque qu’en septembre le prix auquel il s’est engagé à livrer le
pétrole soit inférieur au prix du marché auquel il devra l’acheter pour le
livrer et qu’il en soit de sa poche. Mais c’est le jeu.
Il peut arriver que le
risque soit si grand qu’aucun acteur financier raisonnable ne veuille vendre de
couverture. On dit alors que le marché est « illiquide ». C’est là qu’entre
en jeu le spéculateur, celui qui va prendre des paris fous parce qu’ils peuvent
rapporter gros.
Il donne ainsi de la « liquidité » au marché, dont il permet
l’existence. C’est son aspect positif.
Mais
il introduit également plusieurs fragilités :
mobilise ce que l’on appelle « l’effet de levier », c’est – à -
dire la possibilité de prendre beaucoup de paris en ayant peu d’argent à soi,
l’essentiel étant emprunté auprès des banques, quand elles ne jouent pas
elles-mêmes le rôle du spéculateur, attirés par des perspectives de profits élevés.
Jusqu’au jour où la spéculation échoue. Et là, non seulement le spéculateur a
des problèmes, mais aussi toutes les banques qui lui ont beaucoup prêté. Et si
ce sont les principales banques du pays, c’est toute l’économie qui se retrouve
en danger. Le
spéculateur introduit
ainsi le risque systémique, la possibilité qu’une crise locale ne devienne une
crise généralisée.
De plus, certains produits dérivés, du
fait de leur sophistication, mêlée à celles d’autres instruments financiers et
à l’utilisation des centres financiers offshore,
contribuent à introduire une forte opacité dans la façon dont les
risques sont répartis entre les acteurs.
Tous ces problèmes ont été au cœur de la
crise des subprimes à partir d’un marché de produits dérivés particulier,
celui des Credit Default Swaps (CDS), les swaps de défaillance de crédit.
Kézaco ? Des compagnies d’assurance, des hedge funds et d’autres établissements
financiers ont vendu un nombre important de « CDS » sur les obligations émises
par Lehman Brothers, c’est – à - dire des assurances où ils promettent à ceux
qui les souscrivent de les rembourser, si la banque d’affaire était amenée à ne
pas pouvoir payer ses dettes. Ce qui va se produire avec la faillite. Avec en
plus, cette particularité du marché des CDS, qui fait que
l’on peut acheter une protection contre le non - remboursement d’une
obligation… sans que l’on détienne cette obligation. C’est ainsi que si la
dette obligataire de Lehman est évaluée à environ 155 milliards de dollars, le
montant des contrats de CDS sur cette dette atteint alors 400 milliards de
dollars.
Le marché des CDS étant opaque,
personne ne pouvaient savoir qui était vraiment touché par la faillite de
Lehman. Ce qui a
largement contribué
à la panique financière de la mi-septembre, mi-octobre, à la faillite du
premier assureur mondial A.I.G, qui avait vendu trop de CDS, et au gel du
marché interbancaire.
Rapidement, les Etats-Unis ont réclamé un
contrôle du marché des CDS avec la création par les financiers privés d‘une
«
chambre de compensation » : une
sorte de notaire qui enregistre les transactions de chacun, ce qui permet de
savoir qui a pris quels risques, et qui demande à ceux qui sont en position
débitrice de laisser un peu d’argent au pot commun, cas où ils auraient des problèmes.
Le 29 janvier,
on apprend qu’une proposition de loi circule à l’Assemblée nationale aux Etats
- Unis qui répète cette demande de constitution d’une chambre de compensation,
mais souhaite également interdire d’acheter un CDS, si on ne détient pas
l’obligation pour laquelle on souhaite s’assurer du risque de non -
remboursement. Ce qui mettrait un sacré coup à ce marché en tuant sa partie la
plus spéculative.
En Europe, la Commission a également
demandé aux financiers de faire des propositions en faveur de la création d’une
chambre de compensation européenne. Mais les négociations se passent mal et
le projet est dans l’impasse. On apprend aujourd’hui, 30 janvier, par le
Financial Times que Christine Largarde,
la ministre des Finances française, a
envoyé une lettre au patron de la Banque centrale européenne (BCE) Jean-Claude
Trichet, pour lui demander d’établir une chambre de compensation au niveau
européen. Cette lettre comporte par ailleurs deux informations
importantes :
-
D’une
part, elle affirme la
nécessité
politique d’avoir une chambre de compensation au niveau européen, pour ne
pas dépendre de celle qui pourrait être créée aux Etats-Unis et sur laquelle
les autorités de contrôle financier européennes n’auront aucun pouvoir.
-
D’autre
part,
elle réclame une chambre de
compensation pour tous les marchés de produits dérivés, et pas seulement
celui des CDS qui ne représente que 10 % du marché total.
Des
propositions, américaines et européennes, qui feraient des produits dérivés un
terrain de jeu beaucoup moins attractifs pour les spéculateurs. Est - ce le
début de l’esprit du New Deal qui commence à faire son apparition, lorsque le
Sénat américain avait, en 1933, fermé la quasi - totalité des marchés de
produits dérivés ? En tout cas, c’est l’une des premières fois où les promesses
du G20 de novembre dernier d’assurer que « tous les produits et marchés
financiers et tous les participants à ces marchés sont régulés ou objet d’une
surveillance » trouve un débouché politique concret.
1-
Christian Chavagneux est
rédacteur en chef adjoint d’Alternatives Economiques et rédacteur en chef de la
revue L’Economie politique. Auparavant, il a travaillé comme chargé de mission
à l’ex Commissariat général du Plan, comme économiste à la Société Générale et
comme chargé d’études à l’Agence française de développement. Il a enseigné
plusieurs années à Sciences Po et à l’université Paris IX Dauphine.