Interview de M. Gil Ducommun(1)
«Agri»: La souveraineté alimentaire et le commerce équitable
sont-ils à vos yeux des concepts qui ont une chance de percer ?
G. D.: Oui.
La souveraineté alimentaire passe par une
réduction des échanges commerciaux des produits agricoles de base. C'est
insensé de transporter des milliers de tonnes de céréales d'un continent à
l'autre ou d'exporter de la poudre de lait dans la zone soudano-sahélienne très
propice à l'élevage. Par contre, que l'Europe importe des ananas, que la France
exporte son vin ou la Suisse son gruyère, n'est
pas très problématique si les frais du transport incluent les coûts
écologiques. L'exportation de produits de niche à forte valeur ajoutée ne
remet pas en cause la souveraineté alimentaire.
La
mise en oeuvre de cette souveraineté
passe par des échanges équitables. Est équitable une marchandise produite
dans le
respect des travailleurs et de
l'environnement.
«Agri»: Quelle est votre analyse des échecs
à répétition de l'OMC ?
G. D.: C'est parce que
les pays dominants refusent cette équité et le respect des intérêts de chacun
que l'OMC accumule les échecs. Une
position
néolibérale domine à l'OMC. Elle
ignore
les concepts de durabilité et d'équité et privilégie les intérêts économiques
des grands exportateurs agricoles. L'OMC n'a aucun volet d'action dans les
domaines durabilité et équité, les pays dominants l'ayant refusé.
Fort
heureusement, les négociations n'aboutissent pas, car l'opposition est trop
forte. Cela étant, un organisme comme l'OMC est indispensable. Le monde est en
train de prendre conscience de la nécessité d'intégrer d'autres critères dans
les négociations et l'OMC pourra en être l'instrument. Dans le futur, il
serait souhaitable que des pays
exportateurs puissent être pénalisés si les marchandises qu'ils exportent sont
produites sans respecter des critères de durabilité écologique et sociale.
«Agri»: Une politique agricole
internationale intégrant la multifonctionnalité, la souveraineté alimentaire,
la durabilité sociale et le commerce équitable est-elle une utopie ?
G. D.: Les utopies
d'aujourd'hui sont les réalités de demain.
Les
70% des paysans du monde travaillent le sol à la main, cultivant moins d'un
hectare par travailleur (UT), 27% utilisent la traction animale et
cultivent 2 à 4 hectares par UT et
3%
ont recours à la mécanisation pour cultiver 10 à 200 hectares par UT. À la
lumière de ces chiffres, on comprend
qu'il
n'est pas raisonnable de mettre ces agriculteurs en compétition. La mise en
concurrence totale serait insupportable pour l'agriculture suisse et elle est
catastrophique à l'échelle mondiale. Les
baisses
de prix qu'elle engendre déclenchent un exode rural massif, une urbanisation
incontrôlée et des mouvements migratoires planétaires.
L'USP
et la Suisse devraient chercher des alliances plus fortes avec les nombreux
pays en développement dont l'agriculture a des intérêts communs avec les
agriculteurs suisses.
«Agri»: Peut-on appliquer à l'agriculture
le principe de la libre-concurrence et des lois du marché ?
G. D.: Comme
instrument de régulation, elles ne sont applicables uniformément ni à
l'agriculture ni à aucun autre secteur économique. Appliquées comme mesures
uniques de régulation, elles induisent un dumping social et environnemental aux
conséquences inacceptables. La politique agricole de quel pays que ce soit a
aussi pour but le
maintien du patrimoine
rural, la conservation des compétences de production, des savoir-faire, du
tissu social et des espaces de récréation. Ces objectifs ne pourront être
atteints que si les règles d'échange le permettent.
Une
pression unilatérale sur les prix en vue d'abaisser les coûts de production par
rationalisation économique n'est pas un objectif valable.
La rationalisation économique a des limites imposées par les objectifs
supérieurs de durabilité et de qualité de vie de tous.
AbcBurkina : Il y a quelques semaines,
nous avons repris le plaidoyer des producteurs de lait du Canada en faveur de
la souveraineté alimentaire pour leur pays et pour le monde. Aujourd’hui, cette
interview vient de Suisse. Je suis sûr que les paysans burkinabè qui liront ces
lignes se retrouveront dans cette vision d’une politique agricole durable. Elle
rejoint notamment la vision de l’agriculture de la Confédération Paysanne du
Faso. Merci à M. Gil Ducommun pour nous avoir partagé simplement sa vision
d’une politique agricole durable.