AGRO CARBURANTS ET BURKINA FASO(1)
ABC BURKINA 252
Il y a quelques jours, me rendant à
Bobo-Dioulasso, je me suis arrêté à Boni, petit village situé entre Pa et
Houndé. J’ai été saluer le catéchiste. Surprise : sa cour était devenue
une pépinière de pourghère (jatropha curcas).
Mais
peut-être que ces appellations ne vous disent rien. En moore, la plante est
appelée wãb-n-bang-ma, et bagani en jula. Cela ne vous dit toujours rien ?
Ce n’est pas bien grave. Dans quelques années, vous ne pourrez pas ignorer
cette plante. Elle est appelée à se répandre à travers tout le Burkina, pour le
bonheur ou le malheur de ses paysans, selon que ces derniers resteront maîtres
de cette évolution, ou qu’au contraire, ils se laisseront déposséder de leurs
terres par de plus puissants.
Le
pourghère est un arbuste de 3 ou 4 m de haut, originaire du Brésil. Sa culture
a été introduite en Afrique au XV° siècle. La graine renferme une amende qui
donne de l’huile, mais dangereuse car violemment purgative ; elle est à la
base d’intoxications d’enfants (cf. Makido Ouédraogo dans le quotidien
burkinabè
Le Pays du 6 octobre
2005).
Renseignements
pris, j’apprends qu’un projet de culture industrielle de pourghère est en train
de s’implanter à Boni. Ce projet est soutenu par le maire et le délégué du
village. Pas étonnant que les paysans l’aient accueilli favorablement.
Le
pourghère a plusieurs avantages pour un village qui peut en exploiter les
graines pour leurs multiples usages. Le pourghère peut être utilisé pour
plusieurs applications : (cf. http://www.ptfm.net/spip.php?article117 )
Ø Huile
de pourghère et ses sous - produits
Ø Carburant
Ø Savon
Ø Insecticide
Ø Engrais
organique
Ø Haies
de pourghère
Ø Protection
des cultures contre le bétail
Ø Protection
contre l’érosion et désertification
Ø Possibilité
d’utiliser des surfaces non cultivables
Mon
inquiétude vient de la
façon dont le
projet de culture de pourghère cherche à s’implanter à Boni. L’approche
n’est pas participative. Les responsables n’ont pas pris le temps d’expliquer
l’intérêt, mais aussi les limites de la culture du pourghère. Les villageois
ont déjà offert un terrain boisé de 60 à 70 hectares aux promoteurs du projet,
sans contrepartie pour la population. Pourtant, les responsables du projet ont
déjà prévu d’abattre tous les arbres de ce terrain. Où iront les femmes qui
partaient régulièrement se ravitailler en bois de chauffe dans ce
secteur ?
Va-t-on sacrifier
« le bois de chauffe », l’énergie du pauvre, au profit de l’huile de
pourghère, pour alimenter les 4x4 des plus riches ?
Le projet offre
gratuitement des graines de Jatropha aux
paysans qui acceptent de consacrer quelques hectares à cette nouvelle culture.
Ainsi, si vous vous proposez de consacrer 2, 3 ou 5 hectares à la culture du
pourghère vous recevrez les graines nécessaires. À vous maintenant de réussir
votre pépinière et vos plantations. Déjà les paysans de Boni ont proposé de
consacrer 2 000 hectares à cette nouvelle spéculation, dès 2008. J’ai
voulu savoir quel genre de terre accueillerait les plants de pourghère. J’ai interrogé
quelques paysans à ce sujet. Je n’ai pas obtenu de réponse claire. Ce qui
laisse prévoir que des champs sur lesquels le maïs était cultivé en alternance
avec le coton risquent bien d’être consacrés au pourghère, et cela pour 50 ans
(période pendant laquelle cet arbuste est productif). Et cela, alors que
l’huile de coton est consommable, et que de plus elle est un aussi bon
carburant que l’huile de pourghère, et au moment où le maïs devient une denrée
rare au niveau mondial.
Aucun
des paysans interrogés n’a été capable de me dire quelle quantité de graines de
pourghère il espérait récolter à l’hectare, ni à quel prix l’usine allait leur
payer ces graines. Les paysans n’ont même pas pensé à négocier quelques presses
pour extraire eux-mêmes une partie de leurs récoltes et ne pas dépendre
totalement des prix qu’offriront bientôt les promoteurs du projet.
En
quittant Boni, je me suis dit qu’il était grand temps pour les agriculteurs du
Burkina (par exemple au niveau de la Confédération Paysanne du Faso)
d’entreprendre une
réflexion sur les
bienfaits, mais aussi sur les dangers de la culture du pourghère et
d’envisager la publication d’un petit guide à l’attention des groupements
villageois qui voudraient se lancer dans la production de graines de pourghère.
Déjà,
je crois qu’il est permis de dire que tant que l’on se limitera à certaines
applications (mise en valeur de terres non - cultivables, haies vives pour
clôturer les champs et se protéger des animaux, plantation en courbe de niveau
pour lutter contre l’érosion... ) les paysans seront gagnants. Tant que les
paysans utiliseront les graines de pourghères pour leurs propres besoins
(alimentation en carburants des moulins, voire des tracteurs, fabrication de
savon ou d’insecticide), ils seront gagnants. Mais alors, ils doivent s’équiper
de presses pour extraire eux-mêmes l’huile dont ils ont besoin.
Quant
à la rentabilité économique de la production d’huile de pourghère à grande
échelle, elle n’est pas évidente pour les investisseurs, encore moins pour les
paysans qui risquent de se retrouver rapidement très dépendants et réduits au
statut d’ouvriers agricoles.